Homolympiques : de quoi sommes-nous fier(e)s? – Mathieu Wade

Aux anneaux multicolores du drapeau olympique s’est ajouté un peu partout chez nous un autre arc-en-ciel, celui de la communauté LGBT. De nombreuses villes de la région – Moncton, Dieppe, Saint-Jean – et même l’Assemblée législative du NB ont décidé de faire flotter ce drapeau en guise d’appui à cette communauté et de protestation aux lois homophobes adoptées en Russie. Et la population s’en est largement réjouie, elle a exprimé sa fierté d’être ouverte, elle. « Eh que je suis fier de venir de chez-nous » avons-nous pensé et ensuite écris sur Facebook et ailleurs. Cet arc-en-ciel que nous exhibons fièrement et ostentatoirement n’est-il pas la preuve bien visible de notre supériorité morale à nous? Alors qu’eux répriment, nous, nous tolérons.

D’ailleurs, les railleries envers la Russie n’ont pas cessé depuis l’ouverture des Jeux. Des chambres d’hôtel inadéquates aux toilettes « inacceptables » selon nos standards, les médias et une part considérable de la « communauté internet » se sont fait un plaisir mesquin à souligner sur un ton moqueur l’écart entre ce pays qui se prétend développé et nous, qui le sommes vraiment. Des homosexuels aux toilettes, la différence est mince tant les deux ne servent que de prétexte pour nous féliciter de notre supériorité tantôt morale, tantôt économique. Passons sur le fait que notre tolérance à l’égard des LGBT est relativement récente – et que chez nos voisins du Sud, huit états ont des lois similaires, sans que nous n’accusions pour autant nos cousins cajuns, par exemple, d’être arriérés; bien que la Louisiane ne brille pas sur ce dossier. Dommage que nous n’étions pas encore suffisamment avancés en 1999 lorsqu’ils ont organisé le CMA, nous aurions pu manifester…

Ce n’est pas dire que nos municipalités et notre province ont tort de manifester leur appui à l’endroit des LGBT. Je crois que la reconnaissance sociale et légale des minorités sexuelles est juste, mais le timing de ces récentes manifestations publiques est mesquin et surtout, elles sont pratiquement vides. Par contre, elles nous apprennent quelque chose sur les stratégies de revendication contemporaines et peut-être devrions-nous nous inspirer de l’organisation de la communauté LGBT dans d’autres contextes.

Indignation sélective

Nos silences et nos indignations sont sélectifs et il y a une forme d’opportunisme évident aux prises de position actuelles. Comment ne pas profiter de la grande messe nationaliste que sont les Olympiques pour en ajouter et manifester haut et fort notre supériorité face à cette Russie qui ne cesse d’être du mauvais côté de l’histoire, tout en étant si près de nous, Occidentaux. On ne fait que se servir de notre ferveur nationaliste pour faire mousser notre sentiment de supériorité morale, et ça passe, parce qu’ils sont blancs en plus. L’occasion est trop parfaite pour ne pas en profiter.

Le geste est mesquin parce qu’il suppose deux poids deux mesures. Pourquoi n’avons-nous pas manifesté contre l’absence de reconnaissance des LGBT en République démocratique du Congo alors qu’ils organisaient le Sommet de la francophonie en 2012? Pourquoi n’avons-nous pas fait flotter un drapeau pour décrier le viol comme arme de guerre dans ce pays africain? Manifesterons-nous contre les lois répressives à l’endroit des homosexuels adoptées par le Sénégal lorsqu’ils tiendront le Sommet de la francophonie en novembre de cette année? Pourquoi n’avons-nous rien fait lorsque les russes ont été les hôtes du G20 en septembre dernier, bien que cette loi homophobe avait été adoptée trois mois plus tôt, en juin? Manifesterons-nous aussi contre les lois restrictives en matière d’avortement au Brésil à l’occasion de la Coupe du monde de cet été ou des Olympiques de Rio en 2016? Boycotterons-nous l’Espagne parce qu’elle vient d’interdire l’avortement sauf en cas de viol déclaré à la police? Plus près de chez nous, avons-nous profité des Jeux de Vancouver pour décrier publiquement la pauvreté des communautés autochtones et le sort réservé à ses femmes, qui « disparaissent » dans l’indifférence générale? À peine. Surtout que leur invisibilité habituelle a si bien été compensée par la place centrale qui leur a été accordée à la cérémonie d’ouverture. Devrions-nous boycotter l’Alberta pour ses lois hostiles envers l’environnement?

Quels enjeux?

Force est de constater que ce geste posé par nos élus n’est que symbolique. Il ne nous engage à rien. Il ne réitère que notre tolérance, mais la tolérance c’est passif. De toute façon, les droits des LGBT sont acquis et sont protégés. Oublions que les homosexuels sont tenus à cinq ans d’abstinence s’ils souhaitent donner du sang au Canada. Le drapeau flotte sans que nous n’en parlions. Il n’est pas question de nous interroger, mais de nous congratuler dans la comparaison. La question se pose, d’ailleurs, à savoir pourquoi nous sommes soudainement solidaires de cette communauté en particulier. Je crois que par-delà l’opportunisme évident, il y a une réelle victoire de la stratégie LGBT.

Un drapeau pour toutes les causes 

Marx disait que la révolution ne pourrait arriver que lorsque le prolétariat aurait pris conscience de sa position de classe. Les LGBT se sont construits en tant que communauté – c’est ainsi qu’ils se nomment eux-mêmes et le drapeau le confirme – et c’est de là qu’ils tirent leur force. Créons d’autres communautés revendicatrices, donc, et donnons-leur des drapeaux. Un drapeau pour la communauté écosystème pour décrier l’exploitation des gaz de schiste. Un drapeau pour la communauté des agriculteurs locaux quand Wal-Mart ouvre son épicerie en ville et que les consommateurs s’extasient devant des prix tellement bas qu’un fermier local devrait vendre à perte pour les concurrencer. Un drapeau pour la communauté « densité urbaine » pour défendre ses bienfaits sociaux, culturels, économiques, sanitaires, etc., quand les écoles sont délocalisées à la périphérie de la ville et que l’étalement urbain continue sans cesse de s’étendre. Un carré rouge pour la communauté étudiante quand les frais de scolarité augmentent d’année en année et que les jeunes sortent de l’université avec une dette dans les dizaines de milliers de dollars sans perspective d’emploi. Un drapeau pour notre forêt quand des industriels se l’approprient avec l’appui de nos élus. Un drapeau pour la communauté médiatique et citoyenne quand les médias sont concentrés dans les mains de quelques industriels.

Ce sont là autant d’injustices qui mériteraient d’être abordées, mais qui ne sont pas formulées en termes de « communautés » et qui ne sont pas formulées avec le vocabulaire des droits de la personne. Ce qui a marché pour les LGBT marcherait peut-être pour d’autres communautés à créer et à définir.

Je crois que nous sommes en droit de nous interroger, collectivement, sur les motivations qui nous ont poussés à nous indigner comme nous venons de le faire, alors que bien d’autres injustices sont systématiquement passées sous silence, voire ne sont pas encore reconnues comme des injustices. Je crois, malheureusement, que ces motivations ne sont, dans ce cas-ci, qu’à moitié nobles. Peu importe, il y a une leçon à en tirer. Les LGBT ont manifestement compris quelque chose. Inspirons-nous-en.

 À propos…

Mathieu - Mathieu est sociologue. Il habite parfois en Acadie.Mathieu Wade est sociologue. Il habite parfois en Acadie.

 

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Une réponse à “Homolympiques : de quoi sommes-nous fier(e)s? – Mathieu Wade

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