La complexité des narratifs identitaires et la volonté de sortir du cadre « authentique » – Isabelle LeBLanc

« Quelle est ton ethnicité? » Voilà la question que je me suis fait poser il y a trois semaines lors d’un séjour à Toronto. Une question qui a évoqué un malaise chez moi. Un malaise qui s’explique en partie par le fait que je ne me pense pas en terme « ethnique », ce qui n’empêche pas d’autres de le faire pour moi. Ou plutôt, je ne saurais pas limiter mon processus identitaire à une ethnie particulière, surtout quand le terme « ethnie » n’a pas un sens fixe pour moi. Quant à mon identité, elle est construite de narratifs qui s’adaptent à différents contextes. Mon processus identitaire est constamment en devenir et je ne me considère pas « aboutie ». Ce n’est pas le but pour moi de m’ancrer dans une fixité identitaire où je ferais abstraction de la complexité subjective qui m’habite. Suis-je d’abord Femme, Francophone, Acadienne ou Canadienne? Comme le contexte dans lequel je me retrouve est anglophone, je dois aussi décider si je veux utiliser un terme anglais comme « Acadian » qui, contrairement au terme français « Acadienne », ne me situe pas dans une subjectivité de femme ce qui est pourtant fondamental dans le narratif identitaire qui domine chez ma personne.

Il faut donc savoir qu’avant de répondre à la question je cherchais à identifier les réponses possibles dans le contexte dans lequel je me trouvais. C’est quoi la « bonne » réponse? Quelle est mon ethnicité? Et il me faut une réponse en anglais. Alors, voyons voir : French? French-Canadian? Comme je suis au Canada, est-ce nécessaire d’ajouter « Canadian »? Parce que plus tôt dans la journée j’avais dit à quelqu’un que j’étais « French » et on m’avait prise pour une Française. Puis, est-ce que je dis plutôt Acadian? Est-ce que ça me tente même de me situer de manière « ethnique »?

La question me fut posée par un artiste qui était le seul non Blanc dans la salle où il exposait ses toiles sur lesquelles nous pouvions voir des corps Noirs sur un fond de couleurs diverses. Il s’est lui-même fait demander ses origines par une autre personne qui admirait ses toiles. Ce faisant, il a donné les origines de ses parents (La Barbade et le Pérou), puis la personne semblait satisfaite de sa réponse.

Il faut aussi dire que j’étais flattée qu’il me pense d’ ailleurs. Avec sa question, je devenais « étrangère » comme lui. Je vis très bien la condition de l’étrangère, m’étant moi-même expatriée à plus d’une reprise. Sauf que dans ce contexte, je n’étais pas vraiment une expatriée. J’étais de parents canadiens, mais je n’avais pas grandi à Toronto. Alors, j’étais un peu étrangère, c’est vrai. Mais je n’étais pas « authentiquement » étrangère au Canada.

C’est vrai que j’étais plus étrangère à Toronto qu’en Acadie, où demander à une Blanche avec un nom de famille comme LeBlanc son « ethnie » ce n’est pas une pratique courante. Parce qu’en Acadie mon patronyme m’insère dans une « authenticité » liée à l’identité ethnique que je vis parfois très mal. Parce que je n’ai aucune volonté d’être une Acadienne « authentique » si cela signifie que d’autres le sont moins de par le fait d’avoir des origines différentes des miennes. De toute façon, je me suis vite désenchantée de cette idée de mes origines lors de mon premier déménagement en France où je me suis rendu compte que ma construction identitaire s’était faite entièrement autour d’une langue dans laquelle je ne me sentais même pas à l’aise de parler. Suis-je vraiment « Acadienne » ou « Francophone » si je ne me sens même pas à l’aise de m’exprimer en français dès que je sors de mon milieu? Pour moi, cela a été une crise identitaire profonde.  J’ai tranquillement développé une confiance à parler français en France, mais cela a aussi eu des conséquences sur la perception de mon identité en Acadie. En effet, j’en suis venue à me faire dire à Moncton que je « parlais donc ben française pour une LeBlanc pis que je devrais pratiquer mon Chiac ». Ce commentaire est intéressant, car il remet en question mon « authenticité » acadienne non pas en raison de mes origines (cela semble aller de soi en Acadie comme je suis une LeBlanc), mais par la manière dont je parle le français (qui varie).

En gros, il fallait que j’arrête de parler comme si je ne venais pas d’ « icitte ».  Le même « icitte » dans lequel j’avais apprise très jeune que mes ancêtres venaient de la France. Alors, est-ce que mes origines sont « françaises » ou « acadiennes » ? Mes origines sont elles davantage européennes ou canadiennes? Bref, ça n’a pas toujours été clair pour moi.

Enfin, je pense que mon identité se rattache à la réalité d’une Acadienne ayant grandi dans le Sud-est du Nouveau-Brunswick. Ce qui veut dire que je n’oserais jamais dire que mes origines sont « françaises » même si je parle parfois comme si je me retrouvais à Poitiers. Je me sens plus « Acadienne/ Canadienne » que « Française », mais je me sens « authentique » en rien. Fait que j’ai arrêté de vouloir vivre une « authenticité » quelconque. Ce qui ne m’empêche pas de me dire Acadienne. Simplement, je ne suis pas que ça. Et la notion d’ethnie semble reproduire une idéologie qui veut l’homogénéité des groupes et je considère plutôt qu’en ce moment  : «  (…) it is clear that identity as a singular notion has outlasted its usefulness – people define their ‘identity’ (singular) in relation to a multitude of different niches – social ‘spheres’ in Bakthin’s famous terms – and this is a plural term. The older idea, in which we conceived of ourselves as being ‘one thing’, i.e. belonging to one hegemonic identity category, is no longer sustainable » (Blommaert et Varis, 2013: p. 146).

Et c’est pour ça que je me  suis retrouvée à hésiter devant la simple question qui s’est révélée très complexe pour moi de «  What’s your ethnicity, Isabelle (prénom prononcé à l’anglais)? ».   

Cette personne, sans trop le savoir, me demandait de  préciser une subjectivité construite au pluriel à travers le croisement ou l’intersection de ce qui est mon processus d’identité et de culture (Comaroff, 2009 : 1).

Et moi, je trouvais difficile de répondre à cela sans parler de la diversité de mon identité et de la complexité de ma culture.

Alors, finalement mon « ethnie » ou mon « ethnicity » me confronte à une impasse, car je ne me construis pas dans ce sens.  Que ce soit à Toronto ou ailleurs, je trouve difficile de me situer de manière singulière. Je ne cherche pas à limiter les catégories auxquelles je peux appartenir et/ou devenir. Au contraire, si je me dis Acadienne c’est avec l’intention de m’ouvrir au monde et de me laisser bercer par d’autres réalités que celle que je connais déjà. Ce n’est pas dans une volonté de me définir par des origines qui feraient de moi une « authentique » anything. Le terme « ethnie » m’oblige à me situer à partir de l’illusion d’une « pureté des origines » et je ne suis pas à l’aise de m’inscrire dans un tel discours. Pourquoi? Parce que je pense que l’identité est un processus dynamique et qu’il ne faut pas chercher à figer l’ « authenticité » de quelqu’un à partir de ses origines, car cela simplifie à outrance la construction identitaire des personnes qui circulent et des migrations des peuples. L’identité est hybride et les origines le sont elles aussi.  Alors c’est quoi mon ethnicité? J’ai envie de répondre : c’est compliqué.

À propos…

Isabelle LeblancIsabelle LeBlanc est doctorante en Sciences du langage à l’Université de Moncton. Sa thèse porte sur l’intersection entre le genre et la langue en Acadie. Elle participe également au réseau de recherche en anthropologie à titre de membre élue de la Association for Feminist Anthropology. En plus de détenir une maîtrise en science politique de l’Université d’Ottawa, elle a également étudié à l’Université de Poitiers, à l’Institut d’études politiques de Paris et à l’Université de New York à Prague.

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Une réponse à “La complexité des narratifs identitaires et la volonté de sortir du cadre « authentique » – Isabelle LeBLanc

  1. Un article très intéressant! Belle réflexion! À mon avis, on ne peut plus penser « identité » au singulier puisqu’en effet nous avons des identités! Suis-je Acadienne? Quelles sont les propriétés qui me permettent de m’identifier ainsi? Suis-je une femmes? encore ici quelles sont les construits qui me définissent ainsi? Et bien suis-je une femme acadienne, canadienne, du monde, professionnelle, mère et ainsi de suite? Oui,ce sont des questions complexes et dans ce monde moderne, je crois qu’être Acadienne ou Acadien relève d’ un ou des sentiments difficiles à expliquer, mais qui qui sont ancrés dans notre for intérieur que des gens appellent l’Âme. Il peut se nommer sentiment d’appartenance, sentiment de fière d’être et d’appartenir à un groupe avec lequel je partage entre autres des valeurs, des moeurs, une langue (peu importe son registre) et des coutumes. Et la langue? Faut-il avoir un certain registre de langue ou des registres de langue pour se sentir Acadienne et Acadien? Peut-on penser que l’Acadie est assez mature, moderne et plurielle pour accepter ses divers accents, et niveaux de langue? Par ailleurs, comme nous partageons cette belle langue française avec divers pays et communautés dans le monde entier, n’avons-nous pas la responsabilité de la conserver, de la protéger et, qui plus est de l’améliorer? En conclusion, si nous acceptons que l’identité est un concept pluriel, donc nous devons aussi accepter que les éléments qui la définissent soient aussi pluriels.
    Merci d’avoir ce dialogue avec vous.

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