Le mal du pays qui n’est pas – Rémi Léger

Je me suis résolu à rédiger un texte personnel. J’avais voulu répondre au beau texte chargé de Matthieu Wade, mais je n’ai pas su mettre des mots à mes idées. J’avais également voulu répondre à Céleste Godin, mais je ne suis pas encore prêt à assumer ma réponse.

J’ai rédigé un texte personnel parce que l’occasion se présente rarement. Si j’ai le privilège d’écrire au quotidien, j’ai cependant l’impression que mes mots, mes phrases et mes paragraphes ne sont pas les miens. C’est que les normes du monde académique exigent une certaine distance avec mon objet d’étude. Un cadre méthodologique, une revue de la littérature, un jargon admis. Le pire, c’est que je dois constamment me nousnoyer – pourquoi sacrifice dois-je écrire au nous si je suis le seul à signer le texte?! La formule du billet personnel permet, en quelque sorte, de me réconcilier avec moi-même. Il est permis d’exprimer mes idées comme bon me semble. C’est que « Je veux marcher à reculons pour avancer dans le bon sens », pour reprendre les magnifiques paroles de Karkwa.

J’ai également rédigé un texte personnel parce que l’Acadie me manque. Le mal du pays, comme le veut l’expression. Un continent sépare Gastown de l’Acadie. Il faut franchir les majestueuses montagnes Rocheuses, parcourir les Prairies avec leurs champs à perte de vue, l’Ontario qui n’en finit plus et, enfin, le Québec où Je me souviens que je n’ai jamais été, moi, Canadien-français. C’est un voyage, cependant, qui atteste du vieux rêve canadien-français. La toponymie rappelle que les Canadiennes-françaises et les Canadiens-français ont foulé l’ensemble de l’Amérique. Maillardville, sise au pied des Rocheuses. La rue Marie-Anne Gaboury dans le French Quarter à Edmonton. Batoche où un autre vieux rêve, le métis, s’est éteint. Saint-Boniface, la capitale d’un Manitoba bilingue qui a échappé à l’histoire. Enfin, l’ensemble du Nouvel Ontario et sa métropole, Sudbury, qui n’est pas sans me rappeler Moncton. Cette belle route, aussi inspirante soit-elle, reste le voyage d’un été avec sa douce et non celui qu’on entreprend sur le pif parce qu’on veut vibrer au chiac le temps d’un week-end.

Si l’Acadie me manque, c’est que j’ai récemment relu Moncton Mantra. Ou, j’ai récemment relu Moncton Mantra parce que l’Acadie me manque. La séquence m’échappe. J’ai cru, pour un moment, que j’étais Gérald Leblanc. Que ce grand poète s’était réincarné en moi. Si Gérald Leblanc se demandait s’il n’était pas Égyptien réincarné Acadien aux États-Unis, moi je me surprends à penser que je suis Acadien réincarné Chinois à Vancouver. Si notre auteur a sillonné les écoles secondaires du Nouveau-Brunswick au début des années 1970 à la recherche de jeunes poètes en herbe, moi j’ai fait de même au début des années 2000 à la recherche de jeunes leaders en herbe. Et il va sans dire que des Xavier Roy de Boston m’ont également traité de little militant Acadian nationalist.

Mais relire Moncton Mantra m’a rappelé que l’Acadie qui me manque n’est pas et n’a jamais été. Je n’ai pas le mal de l’Acadie où je mange du homard chaque été et de la dinde chaque Noël. J’ai mal de l’Acadie imaginée dans les Conventions nationales de la fin du 19e siècle, l’Acadie envisagée par le Parti acadien et le Conseil régional d’aménagement du Nord, l’Acadie à laquelle rêvaient Gérald Leblanc et ses complices autant sur le campus de l’Université de Moncton que dans les rues de cette ville qui se veut anglaise ou au mieux bilingual.

C’est que la relecture de Moncton Mantra a effacé, pour un moment, la frontière qui sépare mon rêve acadien de mon Acadie. J’ai oublié, j’ai voulu oublier, la frustration que je ressens sur le Chemin de l’Acadie à Cap-Pelé en voyant les panneaux d’affichage en anglais. Mais c’est bien plus qu’une histoire de sign anglais. L’ambition d’amener la société acadienne vers une plus grande prise d’autonomie n’est plus. On se complait, dorénavant, dans le mirage de la gouvernance communautaire. Mais la réalité, c’est que la gouvernance communautaire est plus avancée pour les Hongrois en Serbie et les Albanais en Macédoine qu’elle l’est en Acadie. L’Acadie du Nouveau-Brunswick dispose de moins de pouvoirs d’action que certaines minorités dans des pays moindrement démocratiques. C’est un constat qui fait mal.

C’est dire, pour résumer, que j’ai le mal d’un pays qui n’est pas. L’Acadie qui me manque est à faire, ou à refaire et je me promets, la prochaine fois, de m’affairer à des pistes d’action à explorer en vue de l’achever.

À  propos…

Rémi Léger est prof de science politique à Simon Fraser University. Il a été président de la Fédération des jeunes francophones du Nouveau-Brunswick (FJFNB) et de la Fédération de la jeunesse canadienne-française (FJCF). Son site perso : remileger.wordpress.com

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9 réponses à “Le mal du pays qui n’est pas – Rémi Léger

  1. Mon cher Rémi,

    Je demeure disponible pour discuter n’importe ou et n’importe quand sur n’importe quelle patente qui pourrait te passer par la tête!!!

    Toujours un plaisir de te lire

    Belliveau

  2. Un de ces textes où on se dit, ça fait du bien, et j’aurais aimé avoir écrit ça. Merci et j’attends de vos nouvelles.

  3. Je ne vous connais pas, mais vos propos, emprunts d’émotions, ont fait vibrer les miennes. Continuer à nous interpeller pour que le débat se fasse concernant la meilleure façon ou le meilleur outil pour assurer notre pérennité. Bravo!

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