Tuer le Mythe – Gabriel Robichaud

Je n’ai jamais tenu à m’exprimer sur la Sagouine publiquement. Peut-être parce que je connais un peu Viola Léger pour avoir travaillé avec elle en tant que régisseur du spectacle Pélagie et que je l’ai vu travailler au Pays de la Sagouine quand moi-même j’y étais figurant pendant deux ans. Ensuite, parce que je connais, j’aime, je respecte et j’apprécie beaucoup les personnes qui sont à l’origine de la décision qui vient d’être annoncée, soit celle d’enclencher un processus de succession à la Sagouine. Par contre, suite à la découverte de l’existence d’un autre Gabriel Robichaud que moi qui commente l’actualité culturelle dans les médias (commentaire Facebook repris en page 2 de l’Acadie Nouvelle du mercredi 17 juillet 2013), je tiens à éviter toute confusion et vous partager mon opinion véritable sur le sujet.

 

***

 

Définissons le mot « mythe » comme étant l’« Ensemble de croyances, de représentations idéalisées autour d’un personnage »[1] et partons de là. C’est un peu ce qu’est devenue la Sagouine au fil du temps. Rares sont ceux, à tout le moins dans l’ensemble du Canada français (ici inclure le Québec), qui n’ont pas une idée, qu’elle soit bonne, fausse ou déformée, de qui est ou de ce que peut être la Sagouine. Et ça, ce n’est pas peu dire.

 

Je vous ai écrit, quelques semaines passées, que je me servirais de cet espace pour « tuer des mythes ». Ce n’est nullement mon intention dans cette chronique. Parce que je ne pense pas que tout mythe doit mourir et, encore moins, que tout mythe doit être tué. Les « mythes à tuer » dont je vous parlais sont plutôt de l’ordre de la définition suivante : « ce qui est imaginaire, dénué de valeur et de réalité »[2]. Il en existe plein des comme ça, mais on y reviendra plus tard.

 

Parce que la Sagouine, selon moi, n’est pas ce genre de mythe là. Loin de là. Certes, c’est un mythe qui a été déformé et qui a souvent mené à des affirmations fausses autour du personnage et de son origine, mais on peut lui pardonner ça. Après tout, elle n’en est pas responsable. Le mythe est plus grand qu’elle et, en quelque sorte, on pourrait même affirmer que le mythe, de nos jours, la dépasse. Ça aussi, c’est très important. C’est même précieux.

 

Ce qui est d’autant plus fascinant avec la Sagouine, c’est qu’il s’agit d’un mythe qui s’est créé en plusieurs étapes. À partir de personnages vivants d’abord; ces trois femmes qui ont meublé l’imaginaire d’Antonine Maillet pour l’écriture et la naissance du livre La Sagouine en 1971. Ensuite ce livre qui devient une œuvre théâtralisée par la mise en scène d’Eugène Gallant en 1972 et qui prend vie sur scène dans la voix et le corps de Viola Léger. L’arbre est dans ses feuilles…

 

Où commence le mythe là-dedans? Où finit-il? La question se pose, et nous est posée, depuis qu’on a annoncé la tenue d’auditions visant à trouver une autre Sagouine.

Les questionnements et les explications fusent de tous bords, tous côtés. D’une part, on explique que le personnage provient avant tout de l’œuvre et qu’un personnage de théâtre est fait, avant tout, pour être joué par un comédien (dans ce cas-ci par une comédienne). On ajoute qu’il n’appartient pas qu’à une seule et unique personne de le jouer. On parle aussi du désir d’avoir une relève afin que survive le personnage au-delà de la comédienne qui la joue depuis 41 ans. On excuse le procédé en prenant pour exemple Hamlet, personnage qui fut joué/rejoué longtemps et par plusieurs personnes différentes.

 

Étant comédien moi-même, je suis d’accord avec ce principe. Sauf que je questionne l’applicabilité de ce principe à court terme alors que la comédienne qui a créé le rôle et qui l’a porté pendant 41 ans peut encore le jouer. Je questionne ce principe lorsque ce personnage est si intimement lié à son interprète alors que toute forme d’imitation y étant associée est souvent grossière et plus ou moins réussie. On nous dira qu’on ne cherchera pas à imiter. C’est déjà bien. On nous dira qu’on nous invite à nous détacher complètement de l’interprétation magistrale de Viola, pratiquement ancrée dans un inconscient collectif, en donnant une chance à quelqu’un d’autre de nous donner « sa voix » de la Sagouine. Mais le pourra-t-on? Ou plutôt, le pourra-t-on maintenant? Le pourra-t-on maintenant, alors qu’on nous dit que Viola Léger continue de jouer le rôle de la Sagouine?

 

Vous m’accuserez de romantisme (au sens de « caractère de quelqu’un qui se laisse dominer par l’imagination et se passionne pour les entreprises généreuses mais utopiques »[3]), mais je me suis toujours dit qu’on attendrait 10 à 15 ans avant de redonner vie au personnage de la Sagouine une fois que Viola Léger arrêterait de le jouer, et ce, par respect pour elle, pour son interprétation, pour ce qu’elle en a fait et ce que le personnage est devenu. Parce que le personnage est devenu plus grand que les pages, il est devenu elle, son visage, sa voix. Rares sont les comédiens qui peuvent affirmer avoir joué un rôle aussi longtemps, lui avoir donné corps, âme, et vie, et ce, de façon aussi brillante. Rares sont les comédiens qui peuvent affirmer avoir joué un rôle de 35 ans leur ainé et de l’avoir porté jusqu’au moment où leur âge dépassait celui de leur personnage. Rares sont les comédiens qui ont accompli tout ça avec un personnage. Et cette perspective, je le pense profondément, est une des bases du mythe de la Sagouine. Un peu comme on ne dissocie pas Sol de Marc Favreau (bien que dans la comparaison on peut lui accorder d’avoir écrit son rôle en plus de le jouer) du jour au lendemain. Même si, comme la Sagouine, je pense/j’espère qu’un jour quelqu’un d’autre puisse jouer ce rôle (Sol). Mais pas maintenant. Pas encore.

 

Et si on le joue, j’espère qu’on aura l’audace de nous le présenter dans une formule déjà pensée et choisie, un peu comme on a donné à Benoit Brière le défi d’interpréter, de façon théâtrale, les monologues d’Yvon Deschamps. Un peu comme à l’époque on a demandé à Viola Léger de jouer la Sagouine et de donner vie au livre. Et qu’on ait confiance que le public puisse l’accepter de cette façon-là.

 

On a beau prétendre que le tout est une décision artistique plutôt qu’administrative, je me questionne sur la pertinence d’une « Sagouine Académie ». D’autant que, si on se fie au site web du Pays de la Sagouine, le processus de l’école de théâtre ne garantit rien du tout aux comédiennes qui pourraient en sortir gagnantes, si gagnantes il y a :

 

• « L’école de théâtre se réserve le droit de ne remettre aucun diplôme si les performances ne rencontrent pas ses critères de qualité ».


 

• « L’obtention d’un diplôme ne garantit pas un emploi au Pays de la Sagouine ou la possibilité de jouer le rôle de la Sagouine. Des négociations devront avoir lieu par la suite ».[4]

 

Si je trouve cette protection devant ce genre de processus tout à fait juste, j’avoue que je questionne ensuite l’intérêt de le rendre aussi public et d’impliquer le public dans un choix sans promesse. Le coup publicitaire de cette entreprise est majeure et risque d’amener beaucoup d’intérêt/de gens au Pays de la Sagouine. Par contre, si on propose un processus de sélection sans qu’une sélection véritable en résulte, alors propose-t-on vraiment un processus de sélection?

 

Je vous avoue aussi que d’avoir un mois et 2 jours, entre le 29 juillet et le 31 août, afin de trouver trois candidates pour succéder à la Sagouine, je trouve ça énormément court. Plus que ça. Je trouve ça ingrat envers l’interprète qui la joue depuis 41 ans. Interprète qu’on ne remplace pas, qui n’arrêtera pas de jouer le personnage, certes, mais de qui, à mon sens, on banalise l’ensemble du travail par un tel procédé. Et c’est là mon plus grand malaise. Et c’est pourquoi je me demande si, justement, pour que dure le mythe, on ne devrait pas attendre, quitte à ce qu’on se retrouve devant un Pays de la Sagouine sans Sagouine pour un certain temps. Après tout, le Pays, ce n’est pas que la Sagouine. C’est aussi une myriade de personnages provenant de l’univers d’Antonine Maillet.

 

Remarquez que cette ingratitude, je me dis qu’elle se transfère aussi à celles qui pourraient éventuellement tenter de lui succéder. On a beau dire qu’en général un processus de répétitions pour une production théâtrale professionnelle en français au Canada avoisine les 6 semaines, je m’interroge si cette période de temps est suffisante quand vient le temps de jouer un personnage comme la Sagouine.

 

J’en reviens aussi au principe que, si le public s’est approprié le personnage de la Sagouine et son interprète 41 ans passés, ce n’est pas parce qu’il l’avait choisi. C’est parce qu’on le lui a proposé tel qu’on avait voulu le voir naitre, sous les traits de Viola Léger, en ayant confiance que cette vision du personnage était juste. Nul besoin de vous expliquer que par la suite le reste s’est imposé de lui-même.

 

Finalement, je me demande si ce n’est pas tuer ce mythe que de faire une espèce d’école où n’importe qui peut dire « ah oui la Sagouine ça devrait être joué comme ça maintenant ». Parce que ça n’a jamais été ça, et je n’ai pas l’impression que ça devrait l’être. J’ai aussi peur qu’en procédant de la sorte, on banalise le mythe et ce dont il est porteur en créant une espèce de feu de paille autour de lui, feu de paille qui pourrait même le bruler. Et je me demande si on ne serait pas mieux d’attendre, et de faire confiance au temps. Après tout, c’est le propre d’un mythe que de survivre aux époques. N’est-ce pas ce que l’interprète du mythe fait depuis quarante ans déjà?


[2] Ibid

[4] http://sagouine.com/index.php/auditions

 À propos…

Gabriel Robichaud WEBGabriel Robichaud est né en 1990 à Moncton. Comédien avant tout, il est aussi poète, dramaturge et chanteur. Depuis sa sortie des études en avril 2011, il se promène un peu partout au Canada entre les scènes, les stages et les ateliers. Son premier recueil de poésie, La promenade des ignorés, est paru en avril 2011 aux Éditions Perce-Neige. Cet été, il joue au théâtre dans L’espérance de vie des éoliennes de Sébastien Harrison.

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5 réponses à “Tuer le Mythe – Gabriel Robichaud

  1. Moi je regards l’aspect touristique de la chose. Tu mentionnes que le pays de Sagouine est remplit de personnages, mais si on ne peut pas compter sur le faits que Sagouine sera sur l’ile on brise le myth. L’ile essaye de vendre le myth que c’est le PAYS DE LA SAGOUINE, mais la Sagouine n’est pas présente? C’est comme plate. Je support l’art, mais on a quand meme besoin de fonds pour faire notre art.
    Ne vous mêler pas. Je ne demande pas que Viola soit présente a l’ile au puce 7 jours sur 7. Regard a New-York, sur broadway. On joue les même pièce pour longtemps, souvent 7 jours sur 7. Naturellement, il y a plusieurs personnes qui joue le même rôle avec un horaire différent. C’est quoi la différence pour le Pays? On ne remplace pas Viola. On la bouche les trous qu’elle ne peut pas remplacer.
    Mais, si voulez rester avec seulement Viola, oui une personne incroyable, mais c’est le problème! Elle est qu’une personne! Tiendre le myth vivant n’est pas faite avec une personne, on a besoin le plus d’aide possible.

  2. Il y a le processus de sélection qui est douteux en effet, mais je le trouve quand même adapté à ce qu’est le Pays de la Sagouine. Nous y jouons certes du théâtre, mais c’est également (et surtout) un lieu touristique, pour le meilleur et pour le pire.
    La population s’est naturellement approprié le lieu, et avec raison : il a été conçu pour cela! Le quatrième mur n’existe plus, ni les trois autres murs d’ailleurs, l’artifice étant partout autour les spectateurs-touristes. Il n’y a plus de distance entre la création et la « consommation ». En ce faisant… aurions-nous peut-être possiblement déjà tué un tout p’tit peu le mythe ?
    On jase…

  3. Merci Gabriel, tu as mis par écrit ce que je pense. Je crois sincèrement que c’est un manque de respect total envers ma bien aimée Viola Léger. On ne remplace pas.. Pardon… On ne devrait même pas oser avoir le culot de prétendre être capable de la remplacer. A-t- on d’abord pensé comment ça dû blesser cette femme en annonçons ce concours? J’ai eu la chance de travailler plusieurs année avec cette femme au pays de la Sagouine comme sa régisseure et je crois que jamais je ne pourrais avoir du respect pour une comédienne comme j’ai eu pour elle. Avant d’entrer sur scène, elle est la Sagouine, on ne voit plus Viola Léger. Sa façon de se rendre sur scène et même de nous parler arrière scène. Je vous jure, vous ne marchez pas sur la grosse orteil de la Sagouine lol. J’adore cette femme et la façon où elle a modelé, créer, rendu et aimé la Sagouine. J’ai eu beaucoup de peine, et j’en ai encore, en entendant parlé de ce concours. Est ce qu’un boust publicitaire pour le Pays a vraiment valu la peine de blesser cette femme? Est-ce qu’on est rendu à ce point autant insensible?? Tout le monde est remplaçable dira-t-on? Je m’excuse mais les gens qui prétendent ceci sont selon moi que des prétentieux. Moi la Sagouine c’est Viola Léger! Je m’excuse pour les créateurs mais si vous ne vouliez pas ça, il ne fallait pas choisir cette femme extraordinaire au départ!

  4. On oublie que La Sagouine, avant d’être une série de monologues radiophoniques et une pièce mondialement connue (inscrite cependant dans une série d’autres pièces où figurent la Sagouine et les Crasseux) était une vraie personne, enregistrée par Antonine et bien connue de tout Bouctouche. La pièce est donc, comme Les Belles-Soeurs de Michel Tremblay, une pièce littéraire à partir d’une réalité, dont le mérite réside en grande partie dans l’usage théâtral d’un « acadien » littéraire, dans lequel le public d’ici se reconnaît (je me suis toujours demandé comment les autres francophones s’y retrouvaient,, par contre). En traduction anglaise, la Sagouine a été jouée par plusieurs actrices avec un succès très satisfaisant. En français acadien, il est bien qu’il puisse y avoir, après la Sagouine « historique » que devint Viola Léger à la demande expresse de son amie Antonine,(elle n’avait pas grande expérience de théâtre avant cela) d’autres interprétations du « mythe » collectif que ce personnage est devenu. C’est le principe même des mythes: avoir un fondement collectif à travers une réalité de base, et après cela…des interprétations diverses qui font que l’on a envie d’en voir le plus possible, parce que « revoir », ce n’est pas juste célébrer un culte, mais « voir de nouveau », avec d’autres petits détails, d’autres intonations, d’autres inflexions, comme les chansons qu’on aime bien prennent avec chaque inbterprète des reliefs différents..

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