Alerte à Richibouctou : revivre la «bataille du Saint-Laurent» – Marianne St-Jacques

Daigle, Roland, Alerte à Richibouctou, Moncton, Bouton d’or Acadie, 2019, 48 p.

Lorsqu’on pense à la Seconde Guerre mondiale et à la bataille de l’Atlantique, on oublie parfois l’activité militaire qui s’est déroulée le long des côtes canadiennes. Il suffit pourtant de se promener dans les provinces de l’Atlantique pour découvrir des vestiges de cette époque : entre batteries et bunkers abandonnés, on saisit mieux l’ampleur de ce qu’on nomme parfois la «bataille du Saint-Laurent».

Un chapitre de cette bataille s’est peut-être même déroulé en Acadie. En effet, le 8 févier 1943, un avion canadien Lockheed Ventura II s’est écrasé sur la péninsule de l’Aldouane, au Nouveau-Brunswick (aujourd’hui dans le parc national de Kouchibouguac[1]). L’appareil, qui devait prendre part à un exercice de navigation et de bombardement, aurait décollé à 5 h 55. Peu avant son écrasement, vers 7 h, l’avion aurait été aperçu par deux témoins sur la rivière Richibouctou. Jusqu’à ce jour, la cause de l’accident demeure un mystère[2].

Bunker situé à Cape Spear, près de St. John’s, Terre-Neuve. Crédit photo : Catherine St-Jacques.

Inspiré par cet événement historique réel, Roland Daigle a imaginé, avec Alerte à Richibouctou, un récit d’espionnage complexe qui nous transporte de Halifax au camp d’internement de Ripples[3], en passant par Los Alamos[4] et Bletchley Park[5].

Alerte à Richibouctou s’amorce en 1943, à l’Aldouane, alors que le jeune John à Médée et son oncle Fred, partis relever leurs filets sur la rivière gelée, sont témoins de l’écrasement du Lockheed Ventura II. Le soir même, les deux pêcheurs reçoivent une visite inopinée dans leur cabane : Otto von Muller, capitaine d’un sous-marin UB54 torpillé au large du Nouveau-Brunswick. Interné au camp de Ripples, l’officier nazi était à bord du Lockheed Ventura II qui devait l’escorter à Halifax. Le prisonnier de guerre a toutefois profité de l’écrasement pour s’enfuir et prendre des otages. Son objectif : atteindre le phare du Goulet de Richibouctou, envoyer un signal radio à un U-Boat au large de Halifax, et regagner le Reich.

Or le signal de Muller est capté par une corvette canadienne, qui prend en chasse le sous-marin. S’ensuit alors une folle poursuite sur glace et en mer impliquant à la fois Muller, John, Fred, le gardien du phare, la Marine royale canadienne, la Kriegsmarine (marine de guerre allemande), ainsi que la Gendarmerie royale du Canada.

Bunker situé à Duncan’s Cove, près d’Halifax. Crédit photo : Catherine St-Jacques.

Un ouvrage ambitieux

Pour un premier ouvrage de bande dessinée, Alerte à Richibouctou est un album plutôt ambitieux. Non seulement Roland Daigle a-t-il dû mener d’importantes recherches (l’historien Maurice Basque signe d’ailleurs une courte postface), mais l’auteur choisit de multiplier les points de vue. Celui-ci nous présente l’action dans plusieurs lieux à la fois, à la manière du film Dunkirk de Christopher Nolan (2017).

Si, dans l’ensemble, Daigle réussit son pari, certaines maladresses nuisent néanmoins à la compréhension du récit : les phylactères apparaissent parfois dans le mauvais ordre, et les récitatifs sont souvent un peu trop «bavards». De même, à la page 24, l’un des personnages utilise une formulation qui porte à confusion : Bruhn, un espion allemand, révèle que Muller a en sa possession «un microfilm qu’il devait me livrer»; or, ce n’est pas à Bruhn que Muller doit livrer le microfilm, mais bien au Führer de la part de Bruhn.

Bunker situé à Duncan’s Cove, près d’Halifax. Crédit photo : Catherine St-Jacques.

Par ailleurs, on n’est jamais tout à fait certain si la corvette canadienne que l’on aperçoit à la page 14, à Halifax, est la même qui intercepte le sous-marin allemand à Richibouctou. Pour compliquer les choses, on aperçoit à la page 29 un navire qui semble porter le nom de «HMS [sic] Aldouane Halifax», tandis qu’à la page 40, les personnages reçoivent un message provenant du «HMSC [sic] Sackville». 

Ces petits irritants ne gâchent pas pour autant le plaisir de lecture. Au final, avec ses illustrations au trait large et expressif, Alerte à Richibouctou demeure un bel album de facture classique (48 pages en couleurs avec couverture cartonnée).

Fortifications de la redoute York, à Halifax. Pendant la Seconde Guerre mondiale, la redoute York « devient le centre névralgique des ouvrages de défense du port et constitue l’un des maillons de la chaîne de lutte anti-sous-marine » (Source : Parcs Canada). Crédit photo : Marianne St-Jacques.

Un sujet en vogue

Il va sans dire que la Seconde Guerre mondiale a fait l’objet d’un nombre incalculable d’ouvrages de bande dessinée (dans la sphère anglophone, les war comics constituent un genre en soi). Aussi, l’album de Roland Daigle n’est pas sans rappeler L’Espion de trop de Frédéric Antoine et VoRo (Glénat Québec). Parue également en 2019, cette bande dessinée est librement inspirée d’un autre épisode de la «bataille du Saint-Laurent» : l’arrestation, en novembre 1942, de l’espion allemand Werner von Janowsky à New Carlisle, en Gaspésie[6].

Si les deux ouvrages sont dans la même veine, ceux-ci se complètent bien ; ils ont également tous deux le mérite de mettre en lumière cet aspect méconnu de la Seconde Guerre mondiale. Alerte à Richibouctou se démarque toutefois par sa spécificité acadienne. Plus qu’une simple couleur locale, cette perspective unique invite le lecteur à songer à la façon dont les villages du Sud-Est du Nouveau-Brunswick ont vécu le conflit. Un sujet fascinant qui mérite d’être creusé davantage.  


[1] Il est d’ailleurs possible de visiter une exposition sur cet écrasement dans le centre d’accueil du Parc national de Kouchibouguac.

[2] Pour plus d’information, voir le site web officiel de Parcs Canada, consulté le 2 août 2020.

[3] Situé à Ripples, près de Minto, au Nouveau-Brunswick, le Camp d’internement B70 a d’abord servi à l’emprisonnement de Juifs de nationalité allemande et autrichienne réfugiés au Royaume-Uni (à la demande de Winston Churchill), avant d’être converti en camp pour les prisonniers de guerre et les équipages des navires marchands italiens et allemands. Des citoyens canadiens y ont également été internés. Pour en savoir plus, voir Kevin Bissett [La presse canadienne], «Internment camp for Jews in Second World War a little-known piece of New Brunswick history», The Toronto Star, 3 août 2013. Une version française de l’article est également parue le 3 août 2013 dans le Huffington Post Québec.

[4] C’est dans cette ville du Nouveau-Mexique (États-Unis) que les scientifiques et ingénieurs attachés au projet Manhattan ont mis au point la bombe nucléaire.

[5] Situé dans le Buckinghamshire, en Angleterre, le domaine de Bletchley Park était le principal site de décryptage du Royaume-Uni. On y déchiffrait notamment les communications radio allemandes cryptées grâce à la machine de chiffrement Enigma. Pour en savoir plus, voir Martin Untersinger, «À Bletchley Park, l’histoire secrète de l’invention de l’informatique», Le Monde, 30 janvier 2015. Pour en savoir plus sur les liens entre Bletchley Park et la bataille du Saint-Laurent, voir Michelle Gagnon, «“We were sworn to secrecy”: Canadian women share stories of their efforts to help win WWII», site web de la CBC, 4 juin 2019.

[6] Pour en savoir plus sur l’affaire Janowski, voir Tristin Hopper, «The world’s worst Nazi spy : The German agent caught by Canada in a matter of hours», The National Post, 21 avril 2016, ou encore Dean Beeby, Cargo of Lies: The True Story of a Nazi Double Agent in Canada, Toronto, University of Toronto Press, 1996.

À propos…

Détentrice d’une maîtrise en lettres françaises de l’Université d’Ottawa, Marianne St-Jacques est rédactrice depuis 2008 pour ActuaBD, le site de référence francophone en matière de bande dessinée. Membre de l’Association des critiques et journalistes de bande dessinée (ACBD), celle-ci a été coordonnatrice des éditions 2017 et 2018 du Prix de la critique ACBD de la bande dessinée québécoise, remis au Salon du livre de Montréal. Originaire d’Ottawa, elle a également travaillé comme chroniqueuse et journaliste à la radio francophone. Elle s’intéresse principalement à la bande dessinée québécoise et canadienne.

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