Remarques sur l’état actuel de la sociologie et des sciences humaines et sociales à l’Université de Moncton – Mourad Ali-Khodja

En juillet prochain, cela fera 57 ans que la sociologie est présente à l’Université de Moncton. Au-delà de l’histoire tumultueuse qui marqua ses premières années et dont les générations les plus âgées conservent sans doute un souvenir – heureux ou malheureux –, sa contribution au rayonnement de l’institution comme à l’analyse de l’Acadie contemporaine aura été, quoi qu’on en pense, inestimable.

Pourtant, au fil des ans, les décisions administratives n’ont cessé de brider son développement – non seulement en ne lui allouant pas toutes les ressources qui lui étaient nécessaires, mais en les restreignant toujours plus et en installant ainsi le secteur dans la précarité et une instabilité chronique dont le corps étudiant est le premier à pâtir puisque l’offre de cours ne cesse de se réduire.

À l’appui de cette observation, il est bon de rappeler que dans les dernières années le secteur a perdu 5 postes réguliers (dont deux ont fait l’objet d’un transfert à une autre unité) et il a dû recruter 7 personnes avec des contrats temporaires. À cela s’ajoute la rareté de personnes qualifiées susceptibles d’assumer des charges de cours.

Qu’en est-il exactement de la situation aujourd’hui? La tendance à la diminution des ressources se poursuit inexorablement pour atteindre un point de non-retour. Ainsi, l’année dernière, l’administration, guidée, semble-t-il, par le seul critère de la rentabilité financière de ses programmes, décidait de ne pas remplacer un poste permanent en le transférant à une autre unité. Pour l’année prochaine, le scénario est différent, mais tout aussi périlleux puisqu’un autre poste permanent ne sera cette fois remplacé que par un poste temporaire d’un an. On voudrait démanteler un secteur et détruire une discipline et ses programmes, on ne s’y prendrait pas autrement.

L’année prochaine, le secteur Sociologie ne disposera donc plus que d’un poste permanent, d’un poste temporaire et d’une chaire de recherche… Doté d’aussi maigres ressources et bien que les cours (généralement de service) qu’il offre soient suivis par des centaines d’étudiant.es, il devra néanmoins continuer à assumer tant bien que mal ses programmes d’enseignement et de recherche; puis desservir, comme il l’a fait depuis de nombreuses années, et sur une base régulière, quatre unités académiques différentes. Une chose est certaine, l’avenir de ce secteur dépend à présent de cet improbable et injuste condition qu’on lui impose aujourd’hui.

Face à une telle restriction des ressources, on ne peut que se demander si au regard de son passé et du souvenir que l’imaginaire collectif en garde, il ne pèse pas toujours sur la sociologie quelque chose comme une inquiétude ou une suspicion qui la rendraient inquiétante, potentiellement dangereuse, ou, à tout le moins, inadéquate aux «attentes» du milieu.

Poser une telle question est certes légitime, mais qu’on ne s’y trompe pas. Ce sombre portrait de l’état de la sociologie à l’Université de Moncton est aussi le prétexte à une réflexion plus large sur la condition qui est faite aux sciences humaines et sociales à l’Université de Moncton – condition on ne peut plus préoccupante.

En effet, la place qui est dévolue aux disciplines fondamentales en général et à celle des sciences humaines et sociales en particulier donnent une bonne mesure des sérieuses difficultés que ces dernières rencontrent au bénéfice des disciplines dites professionnelles ou appliquées – ; difficultés qui ne sont pas sans sérieusement altérer la mission scientifique et culturelle que s’est donnée l’Université de Moncton.

Il est possible de prendre la mesure de ce problème en procédant à un examen de tous les diplômes octroyés par l’institution pour l’année académique 2019-2020 selon les types de disciplines de sorte que l’on peut mettre en évidence, et en coupe synchronique, le profil général de la formation universitaire dispensée à l’Université de Moncton.

En prenant en considération les seules données relatives à l’Université de Moncton (Campus de Moncton), et pour tous les cycles confondus, on compte un total de 118 programmes qui ont délivré un diplôme[1]. Les disciplines dites professionnelles ou appliquées représentent 78 programmes et les disciplines fondamentales, 40 soit respectivement 66,1% et soit 33,8% du total des programmes. Ce chiffre donne déjà une première indication de la place qu’occupent ces dernières dans la formation universitaire.

Toutefois, la prééminence des disciplines dites professionnelles ou appliquées est définitivement plus accrue lorsqu’on évalue le nombre des diplômes attribués en rapport avec chaque groupe de disciplines. En effet, sur un total de 820 diplômes attribués, 708 le sont par les disciplines dites professionnelles ou appliquées – soit 86,3 % du total – et 112 le sont par les disciplines fondamentales soit 13,6% du total[2].

Pour ce qui est de la Faculté des arts et des sciences sociales, elle dispense 31 programmes et a délivré 170 diplômes, soit 20,7% de la totalité des diplômes de l’Université de Moncton. Pour ce qui est des disciplines fondamentales qu’elle abrite, le total des diplômes attribués est de 42 soit 24,7% des diplômes qu’elle a attribués et de 5,12% de la totalité des diplômes…

De tels chiffres attestent non seulement de la place plus que prépondérante qu’occupent les disciplines dites professionnelles ou appliquées, mais ils montrent indéniablement la «mise en service» des sciences humaines et sociales qui apparaissent comme les laissées-pour-compte de l’institution[3].

Comprendre la place assignée aujourd’hui à l’Université de Moncton aux disciplines fondamentales – et tout particulièrement celle qu’occupent les sciences humaines et sociales – requiert de prendre un peu de champ avec ces données en évoquant deux ordres de choses susceptibles de l’expliquer  : a) – la situation actuelle de l’institution universitaire en Occident et les mutations profondes qu’elles a connues dans les dernières décennies lesquelles ont profondément corrodé l’«idée» même d’université; b) – la place des sciences humaines et sociales – non seulement à l’Université de Moncton, mais aussi en son amont. J’entends par-là dans l’ensemble du système d’éducation francophone au Nouveau-Brunswick.

Pour ce qui est de la situation de l’institution universitaire en Occident, je me contenterai de rappeler que les ouvrages et les travaux qui lui ont été consacrés dans les dernières décennies – en Europe comme dans les Amériques – sont légion. Procédant systématiquement à l’inventaire des transformations inquiétantes qu’elle a subies, ils critiquent vigoureusement les orientations qui en dénaturent désormais la vocation tout en s’interrogeant sur son avenir[4].

De la leçon à tirer de ces bilans, et pour faire court, on retient que, néolibéralisme oblige, l’institution universitaire occidentale est désormais sous la coupe d’un modèle entrepreneurial inédit amorcé dès le début des années 1990 principalement par le désengagement significatif de l’État – notamment dans le domaine de l’éducation postsecondaire – privant ainsi l’institution universitaire de son financement nécessaire et en la forçant en quelque sorte à assurer sa «survie» en se «capitalisant» avec tout cela a signifié de transformations de son régime de fonctionnement aux plans financier, administratif, pédagogique et cognitif. De là forcément l’emprise progressive et inexorable de la loi du marché et de ses conséquences sur l’institution : suradministration, productivisme et financiarisation des savoirs, marchandisation de la recherche, clientélisme débridé, «professionnalisation» des disciplines, évaluations de la «productivité», détournements et altération de la fonction professorale. Il faut ajouter que toutes ces transformations ont été effectuées non sans l’accord explicite ou tacite de membres du corps professoral qui y trouvent d’ailleurs prébendes et privilèges de toutes sortes.

Nourrie par un anti-intellectualisme tenace, cette «servitude volontaire» a généré ici et ailleurs les jugements à l’emporte-pièce que distillent des esprits comptables gagnés au credo néolibéral, et qui, visiblement indifférents aux assauts que subissent les sciences humaines et sociales, réduisent ces dernières à leur supposée inadaptation aux exigences du marché et qui recommandent donc de les «réforme», de les vider de la moindre velléité à analyser et à comprendre le monde qui va tout en leur assignant la fonction passive de savoirs adjuvants aux formations à visée appliquée et/ou «professionnelle», ou, à tout le moins, en ne les envisageant que comme des savoirs d’apparat et des «conseillères du roi».

On sait par ailleurs qu’en instrumentalisant de la sorte les sciences humaines et sociales, un tel affairisme académique supprime tout ce que ces dernières portent de promesses d’émancipation intellectuelle et de pensée(s) critique(s) – celles-ci comme celles-là plus que jamais nécessaires dans une conjoncture marquée autant par les nombreuses demandes de reconnaissance que par les multiples régressions politico-idéologiques.

Ces précisions faites, et pour ce qui est des données que j’ai évoquées, la disproportion évidente entre les disciplines dites professionnelles et appliquées et les disciplines fondamentales – et tout particulièrement les sciences humaines et sociales – il ne fait pas de doute que l’Université de Moncton fournit un exemple probant de ces transformations de l’institution universitaire[5]. Mais qu’en est-il à présent de l’autre facteur à prendre en considération et qui jette une autre lumière sur la minorisation des sciences humaines et sociales à l’Université de Moncton?

Lorsqu’on examine le système d’éducation francophone au Nouveau-Brunswick, on constate l’absence totale d’un enseignement en sciences humaines et sociales[6] –; absence qui affecte grandement la socialisation scolaire en amont du système universitaire car elle prive ainsi la population étudiante de connaissances qui lui permettraient non seulement d’acquérir une culture intellectuelle et scientifique beaucoup plus étendue, mais qui auraient certainement pour effet de déterminer aussi d’autres choix lorsque vient le temps de s’inscrire à l’université. De plus, loin d’être strictement scolaire, un tel enseignement aurait aussi une vocation civique et politique.

Plutôt que de se limiter à mettre en œuvre une énième réforme des programmes qui risquerait, une fois encore, de se traduire par de nouvelles restrictions dans l’allocation des ressources qui entraineraient à leur tour l’accentuation de la «mise en service» des sciences humaines sociales, il faudrait plutôt arrimer impérativement à toute nouvelle réforme un projet de revalorisation de ces dernières dont on sait le rôle central qu’elles jouent dans toute formation universitaire digne de ce nom. Il va de soi qu’un tel projet s’effectuerait dans le respect et la reconnaissance de la pertinence des disciplines dites professionnelles et appliquées puisque celles-ci comme celles-là contribuent autant à la mission culturelle et scientifique de l’Université de Moncton.

Le moyen le plus adéquat pour concrétiser un tel projet de revalorisation consisterait à organiser des états généraux sur les sciences humaines et sociales en Acadie. Ces derniers réuniraient l’ensemble des intervenants du monde de l’éducation – universitaires et extra-universitaires – qui feraient le point sur l’état de ces sciences et identifieraient tous les moyens possibles permettant de penser un cursus qui leur donnerait enfin toute la place qui leur revient. Sans préjuger des résolutions auxquelles donneraient lieu ces états généraux, il faudrait à tout le moins introduire un Baccalauréat ès arts/Baccalauréat en éducation (Mention sciences sociales).

La tenue de tels états généraux aurait des retombées (politiques, sociales et culturelles) considérables pour l’ensemble du système d’éducation en Acadie dans la mesure où elles modifieraient en profondeur non seulement les dynamiques d’apprentissage et le cursus scolaire en amont de l’Université, mais elles permettraient aussi de lever cette hypothèque qui pèse sur la place qui est assignée aujourd’hui aux sciences humaines et sociales à l’Université de Moncton et en redonnant ainsi à la formation universitaire qu’elle dispense toute sa mesure.

En conclusion, l’on voit bien que l’état actuel de la sociologie (qui a fourni le prétexte à ces remarques) reflète à sa manière celui des sciences humaines et sociales. Comme dans toute université digne de ce nom, il est évident que ces dernières n’ont pas toute la place qu’il leur revient et qu’il est donc impératif de travailler à la leur redonner. De cette façon, l’Université de Moncton pourra poursuivre sa mission et demeurer le foyer culturel qu’elle a toujours été depuis sa création.


[1] Ces informations ont été colligées à partir du «Cahier spécial» intitulé «Le couronnement de vos efforts» et publié par L’Acadie nouvelle dans son édition du lundi 29 juin 2020.

[2] Dans notre contexte et selon la vocation assignée à certaines d’entre elles, n’ont été considérées comme fondamentales que les disciplines suivantes : biologie, chimie, biochimie, économie, études littéraires, géographie, histoire, mathématiques, philosophie, psychologie, physique, science politique, sociolinguistique, sociologie.

[3] Rappelons que le total des programmes dispensés pour les trois campus est de 141 (118 programmes auxquels s’ajoutent les 12 programmes de l’Université de Moncton – Campus d’Edmundston et les 11 pour l’Université de Moncton – Campus de Shippagan). Pour ce qui est des diplômes délivrés, ils sont respectivement de 77 pour l’UMCE et de 69 pour l’UMCS, soit un total de 966. Quant à la part des diplômes attribuées par les disciplines dites professionnelles ou appliquées, et ce, pour l’ensemble de l’Université de Moncton, elle est de 854 soit 88,4%.

[4] Les titres de quelques ouvrages parus dans les dernières années suffisent à évoquer le désarroi et les inquiétudes que manifestent leurs auteurs quant à l’état actuel de l’institution universitaire : Le naufrage de l’université (Freitag, 1995), The University in Ruins (Readings, 1996), Killing Thinking. The Death of the Universities (Evans, 2004); Ivory Tower Blues. A University System in Crisis (Côté & Allahar) ; De la destruction du savoir en temps de paix (Abensour et al., 2004); The Fall of the Faculty (Ginsberg, 2011), Université: la grande illusion (Jourde et al., 2007); Unmaking the Public University (Newfield, 2008) ; Zombies in the Academy. Living Death in Higher Education (Whelan et al, 2013); L’université en miettes (Dupond, 2014). Voir également les contributions que proposait en 2016 le n°6 de la revue Les Cahiers de l’idiotie sur le thème «Défaire/Refaire l’université. Essai de tout dire».

[5] Indépendamment de ces transformations de l’institution universitaire, il apparait que la question de la «professionnalisation» des programmes a constitué le leitmotiv de toutes les réformes entreprises par l’Université de Moncton depuis sa création. Ayant examiné sur une période de 30 ans les réformes successives entreprises à l’Université de Moncton, je me permets de renvoyer à mon article : Mourad Ali-Khodja, «Réflexions sur la crise de la crise de l’institution universitaire et ses conséquences en milieu minoritaire : le cas de l’Université de Moncton», Égalité. Revue acadienne d’analyse politique, Automne 2004, n°50, pp. 51-72.

[6] Rappelons ici qu’au Nouveau-Brunswick, un enseignement des sciences sociales est dispensé dans le système d’éducation anglophone.

À propos…

Mourad Ali-Khodja est professeur titulaire au Département de sociologie et de criminologie de l’Université de Moncton. Dès son arrivée au Nouveau-Brunswick, il a étudié les rapports entre l’identité acadienne et la construction sociale des savoirs en milieu minoritaire. Par ailleurs, il travaille également sur les questions relatives à l’interculturalité

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