L’illusion de la symétrie entre les minorités francophones et anglophones au Canada – Collectif

La nouvelle est tombée il y a quelques jours : la Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick (SANB) et l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario (AFO) ont signé un protocole d’entente avec le Quebec Community Groups Network (QCGN), le groupe porte-parole des Anglo-Québécois. Les réactions ont été immédiates et vives sur les réseaux sociaux. Nous croyons que cette entente est mal avisée et imprudente sur le plan politique pour les quatre raisons suivantes.

Premièrement, l’objectif déclaré de l’entente est de faire des langues officielles un enjeu électoral lors de la prochaine campagne fédérale. Si cela est en fait l’objectif poursuivi, la stratégie n’est pas la bonne. Ce n’est pas une coalition à trois qui va convaincre les partis politiques de l’importance des langues officielles au pays. Il faut plutôt faire une coalition à 25, à 40, voire à 50 groupes et institutions concernés de près ou de loin par la Loi sur les langues officielles. Nous pensons notamment à la Fédération des communautés francophones et acadienne du Canada, mais aussi l’Association des collèges et des universités de la francophonie canadienne, le Réseau de développement économique et d’employabilité, l’Association québécoise de l’industrie du disque ou l’Association canadienne d’éducation de langue française. Comme le veut l’adage, plus on est nombreux, mieux c’est.

Deuxièmement, la SANB et l’AFO sont des groupes de défense des droits et des intérêts des francophones, plus particulièrement des Acadiens du Nouveau-Brunswick et des Franco-Ontariens. La mission du QCGN est tout autre. Loin de nous de vouloir délégitimer les droits et les intérêts des Anglo-Québécois, mais soyons clairs : la situation du français au Canada n’est pas équivalente à celle de l’anglais. Même si la Loi sur les langues officielles traite les minorités francophones à l’extérieur du Québec et les Anglo-Québécois de façon symétrique, la menace sur leurs intérêts et leurs droits est loin d’être similaire.

Troisièmement, l’entente avec le QCGN intervient à un bien mauvais moment. Depuis l’élection des gouvernements conservateurs de Doug Ford en Ontario et de Blaine Higgs au Nouveau-Brunswick, un élan de sympathie pour les francophones à l’extérieur du Québec souffle sur le Québec. Les médias québécois n’ont pas autant parlé de nous depuis l’affaire Montfort en Ontario à la fin des années 1990. Le drapeau franco-ontarien a flotté à l’Assemblée nationale, le gouvernement Legault prévoit un grand Sommet des francophonies canadiennes en 2020 et plus récemment, les Franco-Ontariens ont ouvert le défilé de la fête nationale du Québec à Montréal.

La population québécoise dans son ensemble devrait être considérée comme une alliée naturelle des francophones de l’extérieur du Québec alors que l’entente donne l’impression que ce ne sont que les anglophones du Québec. Cela n’est pas acceptable.

Quatrièmement, l’entente comporte sept engagements, dont le suivant qui est particulièrement préoccupant : les trois groupes s’engagent à «être d’accord de façon unanime sur les enjeux qui seront soulevés en vue de l’élection fédérale». Pour le dire autrement, les prises de position et les actions de l’un devront obtenir l’aval des autres. Cet engagement est l’équivalent d’un véto. C’est dire que lors de la prochaine campagne électorale, la SANB et l’AFO ne pourront pas soulever un enjeu sans l’aval du QCGN. Sur les réseaux sociaux, les dirigeants des deux groupes francophones ont précisé que l’entente ne peut «contraindre légalement l’autre association à quoi que ce soit». Il va sans dire que la contrainte légale n’est pas le seul moyen de rendre obligatoire une entente. L’obligation morale de respecter la parole donnée est tout aussi importante, car sinon pourquoi signer une entente. Dans les faits, la SANB et l’AFO viennent effectivement de donner un véto sur leurs prises de position et leurs actions politiques à un organisme de défense des droits et des intérêts des Anglo-Québécois.

Dans l’ensemble, nous croyons qu’il existe des possibilités pour les groupes francophones de collaborer avec le QCGN, mais pour cela nul besoin d’une entente formelle annoncée en grandes pompes. Le régime linguistique canadien, en mettant les francophones à l’extérieur du Québec et les Anglo-Québécois sur un pied d’égalité, invite les groupes à s’appuyer mutuellement et de façon ponctuelle, notamment dans le dossier de la modernisation de la Loi sur les langues officielles. Par contre, l’entente signée entre l’AFO, la SANB et le QCGN vient banaliser l’asymétrie des intérêts, des droits et des enjeux des Anglo-Québécois par rapport à ceux des Franco-Ontariens et des Acadiens. Cette entente ne renforce pas le rapport de force des Acadiens ou des Franco-Ontariens auprès de leur gouvernement respectif, en plus de diviser les francophones entre eux. Nous invitons donc la SANB et l’AFO à s’organiser autrement en vue de la prochaine campagne électorale fédérale et à se doter d’une véritable stratégie qui permet de faire entendre les revendications propres aux francophones de tout le pays.

À propos…

Rémi Léger est professeur de science politique à l’Université Simon Fraser.

Linda Cardinal est professeure de science politique à l’Université d’Ottawa.

Michel Doucet est professeur de droit à la retraite (anciennement de l’Université de Moncton).

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