Mon arrière-arrière-grand-père était un lépreux! – Philippe Basque

Comment peut-on ne pas savoir que son arrière-arrière-grand-père était un lépreux lorsqu’on est historien! En plus, j’ai travaillé pendant un été, de mai à juillet 2002, au Musée historique de Tracadie, au Nouveau-Brunswick. J’avais alors, sous mes yeux, toute l’histoire du lazaret, ce lieu où l’on soigne des lépreux, ainsi que la liste de tous les patients qui y ont été soignés. Cordonnier mal chaussé, direz-vous. Effectivement.

C’est en faisait de la recherche généalogique sur la famille Basque de Tracadie afin de préparer une causerie prononcée le 14 février 2017 que je me suis rendu compte que mon ancêtre avait été lépreux. En discutant avec deux passionnés de généalogie, dont l’une est également descendante de Télesphore, on me révéla juste comme ça, tout bonnement, que Télesphore est mort de la lèpre. Sur le coup, j’ai à peine réagi, feignant connaître cette histoire en hochant de la tête comme si je savais tout, réputation d’historien oblige. Mais secrètement, je suis étonné de ne pas avoir été au courant de cette histoire! Comment ai-je pu louper ça?

Me voici donc plongé dans cette fascinante histoire de la lèpre au Canada. N’ayant jamais connu de mon vivant l’établissement du lazaret, il ferma en 1965, je suis né en 1983, je n’ai pas connu la peur ou le dédain face à cette maladie. Je peux même dire avec fierté que mes ancêtres passèrent au travers de ces épreuves et qu’ils en sortirent grandis. Excepté mon aïeul, qui lui en est mort.

Si vous ne le saviez pas, les habitants de Tracadie avaient à l’époque une peur bleue de cette maladie. Aujourd’hui, ce n’est plus vraiment le cas, mais auparavant, on craignait bouger la terre du cimetière des lépreux par peur que des particules surgissent du sol pour infecter les vivants! Une vraie histoire de morts-vivants.

Ce qui me préoccupe maintenant, dans ce nouveau récit de vie de mes ancêtres, c’est de savoir s’ils ont caché le fait qu’un des leurs eut la maladie. Plusieurs questions me viennent à l’esprit en pensant à toute cette histoire. Ont-ils été, comme on l’indique lors des visites guidées au Musée historique de Tracadie, mis en marge de la société car Télesphore Basque était atteint de la lèpre? Comment et quand a-t-il contracté cette terrible maladie? Mon ancêtre a-t-il eut le visage défiguré comme on peut le voir sur de nombreuses images de lépreux? Avec le peu de documents disponibles, j’ai tenté d’y voir plus clair.

La lèpre ici, c’est connu qu’Ursule Landry, épouse de Joseph Benoit, contracta la maladie en premier. Nous sommes vers 1817. En 1828, Ursule meurt. Près de vingt ans plus tard, en 1846 naquit Télesphore Basque, fils de Joseph Basque et de Madeleine Comeau. Au recensement de 1861, Télesphore habite avec son épouse Charlotte et leurs deux enfants, Basilice et Louise. Mon arrière-grand-père, Eutrope Basque, nait l’année suivante, en 1862. Au même moment, 15 lépreux se retrouvent au lazaret de Tracadie, dont un Basque, Victor Basque. Les Religieuses Hospitalières de Saint-Joseph n’arriveront qu’en 1868 pour réorganiser ce lazaret en misérable état.

Mon arrière-arrière-grand-père, Télesphore, est admis au lazaret de Tracadie le février 1885. Il n’en sortira pas vivant. Il y décède le 13 juillet 1890. Parmi les rares documents où il est question de lui, on compte son certificat de décès. Heureusement, on en conserve une copie aux archives provinciales et je réussis à le retrouver en ligne. On lit clairement que le curé de l’époque, le père Babineau, indiqua comme cause of death : Leprosy.

En 1891, un an après le décès de Télesphore, on sent le vide qu’a laissé le décès de ce père de famille. La famille vivait sans lui depuis 1885, mais en regardant les habitants de la maisonnée Basque, le vide créé par son absence est flagrant. Jeune marié, Eutrope remplaça rapidement son père comme chef de famille. Son épouse, Marie Comeau, habite avec lui. Il est visiblement l’héritier du patrimoine paternel et on y retrouve la famille de son père qui habite avec lui: ses frères David et Philorome, ses deux sœurs, Agnès et Émilie et sa mère Charlotte.

Mon enquête ou plutôt ma réflexion se poursuit. Les enfants de Télesphore savaient-ils que leur père fut atteint de la lèpre? Sans aucun doute! Un de ses fils, Philorome, avait 16 ans lorsque son père décède au lazaret et mon arrière-grand-père, Eutrope, en avait près de 30. J’imagine difficilement qu’à 30 ans, on ne sache pas que son père fût lépreux. S’ils étaient au courant que leur père avait été atteint de la lèpre, ils n’ont pas trop ébruité ce fait, car peu de leurs descendants ont entendu de vive voix leur père, grand-père ou grand-mère raconter des histoires à ce propos. Ce qui est encore plus surprenant c’est qu’aucun autre cas ne s’est manifesté dans la famille. Habituellement, il y a toujours un enfant ou un frère qui contracte aussi la maladie. Ici, Télesphore semble être le seul.

Dans ma lignée, ce qui bloque la transmission des détails de la vie de mes ancêtres, c’est le décès prématuré d’Eutrope. Il est mort à un jeune âge, son plus jeune fils n’étant même pas né! Il est difficile dans cette situation de transmettre ses souvenirs à ses enfants. Son fils aîné, Télesphore, né en 1892, n’avait que 19 ans quand son père est mort, en 1911. Savait-il qu’il portait le même nom que son grand-père, mort deux ans auparavant…de la lèpre? Cétait peut-être une façon pour Eutrope de ne pas oublier son père.

Il est donc peu probable que l’histoire fut connue de la descendance à Eutrope. Il en est de même avec les autres enfants de Télesphore. On comprend que les enfants de Télesphore n’ont pas raconté à leurs propres enfants que leur grand-père avait été lépreux. Quelle histoire pénible et horrible à raconter, surtout à cette époque! Être lépreux au tournant du 20e siècle : ce n’était pas bien vu! Je ne suis pas surpris d’avoir appris seulement récemment que cet aïeul fut lépreux. Cette situation est en concordance avec l’histoire populaire qui veut qu’on eût honte lorsqu’un des nôtres était atteint par cette maladie.

Faute d’avoir d’autres documents, je ne peux qu’imaginer mon aïeul dans ce lazaret, pourrir jusqu’à sa mort. On y perdait les extrémités: le nez, les doigts, les oreilles. On étouffait. On respirait mal. On avait froid l’hiver lorsque le mercure baissait à -30. Moi qui habite la même ville, mais heureusement, à une autre époque, je peux dire que ma vie quotidienne est plutôt agréable. Une épouse, une fille, une famille, des amis et de nombreux biens de consommation à portée de main, parfois essentiels, parfois pas toujours utile, et bien évidemment, pas de lèpre!

À propos…

Philippe Basque habite à Tracadie au Nouveau-Brunswick. Il est historien au Village Historique Acadien de Bertrand depuis 2008 et est devenu président de la Société historique Nicolas-Denys (SHND), basée à Shippagan, en 2010. Il est le rédacteur de la Revue d’histoire de la SHND depuis 2009. Il a publié deux ouvrages d’une collection dédiée aux récits de vie d’Acadiennes et d’Acadiens ainsi que l’histoire du Village historique acadien du Nouveau-Brunswick. Il est également contributeur au magazine en ligne L’Heure de l’est.

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