Pourquoi l’Ouest? : une question qui évite les réponses – Andrée Mélissa Ferron

Pourquoi l’Ouest, Emma Haché [texte et mise en scène], Caraquet, Théâtre populaire d’Acadie, 2018. [Shippagan, 8 février 2018]

L’auditorium de l’école Marie-Esther de Shippagan n’était pas plein, mais il était rempli plus qu’aux trois quarts. On m’avait dit que le Centre culturel était à peu près comble aussi deux jours avant, à Caraquet. C’est bien. C’est très bien. On se réjouit encore et toujours de voir une salle pleine lorsqu’il est question d’un produit artistique et culturel. On se réjouit de constater que les gens de la Péninsule acadienne se sont déplacés pour aller voir du théâtre en ces soirées froides de février. Puis, on se souvient vite qu’il n’y a rien là de surprenant, que la Péninsule est depuis très longtemps un terreau fertile pour la création d’œuvres puissantes, engagées, et que sa population a toujours participé avec enthousiasme au succès de ces œuvres – des films de Léonard Forest au festival de poésie en passant par les soirées de joyeuse dissidence des boîtes à chansons.

Et on se souvient du même coup que la Péninsule acadienne est la terre natale de très nombreux artistes aux talents inouïs. Emma Haché est de ceux-là. On le sait depuis longtemps. La jeune dramaturge de Lamèque en avait surpris plus d’un – cette surprise, toujours… – en remportant le Prix littéraire du Gouverneur général 2004 pour sa pièce L’intimité[1]. Depuis ses débuts dans l’écriture, Haché sert des textes forts, animés par les thèmes récurrents de la condition féminine, de la violence, de la mort et du mal-être. L’auteure a aussi souvent cherché à mettre en scène des couples abîmés par une infranchissable distance, distance qui n’est à peu près jamais physique, mais plutôt immanente à la relation elle-même.

Crédit photo : Sarah Picard.

Vous le devinez, Pourquoi l’Ouest?, la dernière pièce de Haché, présente aussi un couple qui croulera sous le poids de la distance : tant celle qui sépare leur communauté acadienne du nord de l’Alberta que celle qui se creusera peu à peu entre leurs cœurs. Fabien (Ghislain Basque), conjoint d’Adélie (Diane Losier) et père de Lucie (Joannie Thomas) et de Tommy, doit comme des centaines de travailleurs de la région subir d’incessants exils «dans l’Ouest». Fabien n’était pas bon à l’école. Il en retient d’ailleurs de très mauvais souvenirs. Des souvenirs d’échecs, de découragement et de honte. On l’apprend dès le début de la pièce, alors qu’il skype avec sa fille. Cette dernière doit préparer un exposé oral «sur l’Ouest», pour l’école. Comme le personnage joué par Marcia Pilote dans le film Toutes les photos finissent par se ressembler d’Herménégilde Chiasson, Lucie demande donc à son père «son histoire». Pourquoi l’Ouest?

Mais contrairement au film de Chiasson, la pièce de Haché ne se construit pas autour du récit du père. On ne saura pas grand-chose d’autre de Fabien. On suit surtout son évolution au fil des arrivées, des départs et des anniversaires manqués. Ce que l’on apprend toutefois dans une confession à sa fille, c’est que le père a toujours cultivé un rêve : acheter une terre à bois, y bâtir un chalet… un havre de paix et de nature pour sa petite famille. Fabien n’était pas un gars «d’école»; c’était un gars «manuel» qui, jeune, aimait travailler autour de la maison ou dans le bois avec son père. Il est donc devenu camionneur. Puis, il est parti voir ce que ses talents pourraient lui rapporter «dans l’Ouest», lui qui n’avait jamais voyagé auparavant. Voilà. C’est ça l’histoire de Fabien. On pourrait croire qu’elle ressemble à celles de bien d’autres qui ont répondu aux calls pour les sables bitumineux. Pourtant…

Crédit photo : Jérôme Luc Paulin.

La pièce s’applique ensuite à exacerber les problèmes. Tout au long, les scènes sont entrecoupées d’extraits de «faux» (pas de blague ici, SVP…) bulletins d’une chaîne d’information en continu qui énumèrent à l’infini les maux, les torts et les travers de l’Alberta. On comprendra que l’enjeu écologique est rapidement propulsé à l’avant-plan. Il prend en effet beaucoup de place. Trop de place…? Non pas que l’on pourrait reprocher à une auteure bien de son siècle d’aborder sans ambages la question environnementale lorsqu’elle écrit une pièce sur l’une des plus grosses plaies ouvertes du Canada. Or, on reste surpris par les débordements du texte de Haché, qui par le passé avait su donner tant de puissance à la subtilité. Vous me répondrez que sur ce sujet, l’heure n’est plus à la retenue, que l’urgence amène à la parole directe, abondante et sans détour. Toutefois, vous répondrai-je, la pièce en souffre.

Le personnage de Lucie porte le discours écologiste. La recherche qu’elle effectue pour préparer son exposé oral la mènera rapidement vers un constat qui la saisira : son père participe à une activité qui détruit sa planète. Lucie s’intéressera donc de plus en plus à la santé écologique de son milieu. Elle se portera volontaire pour «nettoyer les plaines», et tenter de ramasser tous les déchets que d’autres ont jetés. L’adolescente semble se rendre compte du poids du monde pollué qui lui pèse sur les épaules : «Je sais pas si j’vais y arriver… à toute nettoyer…» Le problème, c’est que les soliloques de Lucie – qui au fil de la pièce sont de plus en plus longs et fréquents – dépassent largement les limites et les contours du personnage. Lucie est une adolescente. Elle lâche rarement son ordinateur portable et jubile quand un beau jour son père lui offre un téléphone intelligent tout neuf. Mais ses propos évoluent très vite en un discours pontifiant au sein duquel on entend surtout la voix de l’auteure (on entend d’ailleurs réellement Haché narrant au tout début), qui instrumentalise son personnage pour expliciter la visée claire de la pièce, à savoir la dénonciation ferme de tout ce qui se rattache à l’exploitation des sables bitumineux.

Crédit photo : Jérôme Luc Paulin.

J’insiste : on ne saurait reprocher à l’auteure cette prise de position claire en faveur de la protection de l’environnement. On aurait toutefois souhaité qu’elle ne participe pas à quasi diaboliser le personnage du travailleur de l’Ouest. En effet, la pièce en brosse un tableau assez réducteur : un gars de métier qui au début est allé travailler au loin parce qu’il n’y avait «rien par icitte», mais qui s’est vite enivré de son fulgurant succès économique, qui s’est acheté un gros truck et dont les séjours dans l’Ouest ne visent désormais plus qu’à courir après le cash, au détriment de sa santé et de sa vie familiale. En ce sens, la pièce n’explore pas véritablement la question qu’elle pose : pourquoi l’Ouest?… Elle ne semble avoir retenu que les lieux communs. Elle ne donne que très peu de relief au personnage de Fabien et, si elle s’acharne sur les faits et statistiques albertains, elle n’aborde pas la réalité socioéconomique de la Péninsule acadienne, où habite visiblement la petite famille. On le devine par le vernaculaire présent dans les répliques des personnages. Mais là encore, on note des écarts. Par exemple, le personnage de Fabien se déniche facilement des expressions plus recherchées, comme «ruer dans les brancards». De même, les emportements de Lucie amènent cette dernière à un phrasé dense au lexique riche, plus porté vers un français normatif qui par moments sonne faux.

Le personnage d’Adélie fournit les moments comiques de la pièce. Diane Losier est excellente et elle plait au public. Elle habite parfaitement son personnage, qui permet à la pièce de soulever d’autres questions importantes quant à la condition féminine. Femme au foyer, Adélie n’est pas mariée à Fabien, ce qui la met dans une position incertaine sur le plan de la sécurité économique. Comme sa gigantesque contribution au ménage n’est pas chiffrée et ne s’accompagne pas d’un salaire, elle n’est pas considérée à sa juste valeur. Cet enjeu de la pièce culmine dans une querelle liée à l’achat du gros truck, lors de laquelle Fabien crache : «C’est mon argent! J’fais c’que j’veux avec!… J’paie toute! T’as pas un hostie d’mot à dire!» Bien qu’Adélie démontre une remarquable force de caractère durant toute la pièce, quelques candides conversations téléphoniques avec d’autres femmes vivant des situations semblables ou plus difficiles laisseront entendre la lourdeur de sa charge mentale et la profondeur de ses angoisses.

Crédit photo : Jérôme Luc Paulin.

Les bons coups de la pièce résident notamment dans la façon dont celle-ci exploite le multimédia et les espaces, thématisant ainsi la distance. Là-dessus, il faut reconnaître l’excellente contribution de Jérôme Luc Paulin à la conception vidéo ainsi que la mise en scène assurée par Haché elle-même, assistée de Brigitte Gallant et Michèle Bouchard. Il faut du même coup noter que Ghislain Basque a su livrer des exercices «Skype» fort convaincants, préalablement enregistrés de sorte à anticiper les répliques sur scène. On reconnaît aussi dans cette production de Haché un sain équilibre entre les moments comiques ou agréables et ceux de forte intensité. La récupération de l’épisode du feu de Fort McMurray en guise d’apogée a relativement bien servi le propos de la pièce.

Parce qu’à la fin, la communication orale de Lucie ne porte plus sur l’exode des travailleurs vers l’Ouest, mais plutôt sur la forêt boréale, qui sait renaître comme le phénix de ses cendres. La jeunesse idéaliste et porteuse d’espoir qu’incarne le personnage de Lucie en aura ému plus d’un, si l’on en juge par la discussion qui a suivi la représentation. Si d’autres seront d’avis que le trop-plein de zèle contenu dans les soliloques de Lucie aura parfois pour effet d’alourdir la pièce et d’en miner l’efficacité, plusieurs y verront la cristallisation effective d’une riposte au capitalisme en déclin («Comment j’veux participer au monde?»). En effet, la réponse simple que propose la pièce à la question «Pourquoi l’Ouest?», c’est «pour l’argent». Et c’est donc l’âpreté au gain du père qui est dénoncée, car ses départs ne trouvent plus d’autres justifications. Adélie se fera cynique : «On a toute s’qui faut icitte pour s’engourdir.» Selon Lucie, le rêve initial de son père s’est transformé en «un rêve monochrome aux couleurs des billets de banque». Finalement, Fabien aura à essuyer un nouvel échec et à constater que chez lui, «l’Ouest» aura pris toute la place : «J’ai de la distance dans l’corps, j’traîne l’Ouest avec moi…» Mais au-delà d’une brève allusion à certains comportements autodestructeurs, la pièce, somme toute, se sera peu intéressée à Fabien, ou à tous les Fabien et Fabienne de la Péninsule, de l’Acadie et de l’Est du pays qui continuent leurs allers-retours entre leur maison, leur famille et les sites d’exploitation pétrolière. Sur ce point, Pourquoi l’Ouest? manque de nuance et de profondeur. Or, Maurice Arsenault, directeur artistique du TPA, dans son mot de présentation sur la pièce, semble vouloir déjà répondre à la critique lorsqu’il affirme : «Il y a des exemples d’histoires familiales de tous genres concernant l’Ouest. Elles ne ressemblent pas nécessairement à celle qui vous est présentée ce soir. Il n’y a pas de bonne réponse à la question Pourquoi l’Ouest? Mais il y a la vôtre, chère spectatrice, cher spectateur…»

[1] Publiée en 2003 chez Lansman.

À propos…

Andrée Mélissa Ferron est originaire de Tracadie-Sheila dans la Péninsule acadienne au Nouveau-Brunswick. Elle détient un baccalauréat ès arts (études littéraires) de l’Université de Moncton, une maîtrise en études littéraires de l’Université Laval et un doctorat en littérature de l’Université de l’Alberta. Elle donne des cours de français et de littérature au campus de Shippagan de l’Université de Moncton. Ses champs d’intérêts ou de spécialisation sont la littérature acadienne, les lectures postmodernes de l’espace et la représentation des lieux, des espaces et des géographies humaines en littérature nord-américaine.

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