Du culte à la culture (partie 2) – Herménégilde Chiasson

Ce texte est inspiré d’une conférence donnée au Comité de sauvegarde de l’Église de Bas-Caraquet. L’auteur a été le président d’honneur de la campagne de sauvegarde de la cathédrale l’Assomption de Moncton. Nous publions aujourd’hui la deuxième partie de ce texte en trois parties. Pour lire la première partie : Du culte à la culture (partie 1)

Élevé dans la ferveur catholique, je ne peux pas dire que je suis un fidèle pratiquant mais je reconnais que ce projet en est un qui nous a jadis rassemblé et soutenu dans notre parcours. Il ne faut pas oublier que ce fut là l’une des inspirations de la Déportation, à l’époque où en Nouvelle-Angleterre on nous appelait les «papistes». Il en fut de même après la Déportation dans le combat pour avoir un évêque acadien, pour conserver les écoles confessionnelles ou pour ériger ces églises en voie de se transformer en lieu de mémoire.

La pierre, le bois, le verre ou le béton de ces constructions ne sont pas des matériaux inertes mais des symboles, des témoignages, des actes de foi. Je me souviens, à la fin des années 70, lors de mes études en France, avoir ressenti, au cours d’une visite à la cathédrale de Chartres, ce que pouvait représenter ce phénomène de la ferveur, de la foi qui transporte les montagnes, pour reprendre une image de l’Évangile, une ferveur qui nous rejoint à travers les siècles. Ces pierres n’étaient pas inertes, elles contenaient une mémoire, une volonté pour les fidèles, pour ceux qui y avaient contribué à différents niveaux d’exécution, allant des tailleurs de pierre, aux monteurs d’échafauds, aux architectes ou aux artistes qui avaient réalisé ces inoubliables verrières. Tous ils étaient là, ils vivaient dans cette église dans leur volonté de faire ensemble quelque chose de plus grand, de plus beau, de plus durable qui s’est rendu jusqu’à nous.

Les murs de nos églises ont aussi cette mémoire patiente d’une œuvre accomplie par des gens qui avaient la foi et qui n’ont pas compté leur temps, leurs faibles moyens ou l’effort gigantesque qu’il a fallu fournir pour édifier ce monument à leur volonté de durer et de vivre ensemble. Mais les temps changent et le monde dans lequel nous vivons en est un où le profane et le séculier nous ont distrait de certaines choses qu’il est important de conserver au risque de se dénaturer. Au nom de cette conscience il y a la mémoire.

Église Saint-Jacques-le-Majeur (Scoudouc).

On dit que nous vivons à une époque où notre mémoire s’atrophie en raison des gadgets que nous avons inventé pour conserver dans l’immédiat nos expériences de vie et les moments mémorables qui les accompagnent. Avec la photo, la vidéo, les appareils enregistreurs de voix, les téléphones intelligents, nous ne sentons presque plus le besoin de nous souvenir de quoi que ce soit. Et pourtant, nous demeurons humains au sens où nous sommes encore touchés par ce qui nous relie aux autres. Nous essayons de conserver ce qui fait de nous des êtres vivants habités d’une culture qui nous identifie et qui nous donne ce sentiment d’appartenance qui nous sécurise. La culture ne s’improvise pas, cela remonte dans le temps, c’est une sorte de parcours, de voyage, de flot d’énergie rassurante et bienfaisante. Et dans cette trajectoire, dans ce voyage, il y eut des temps forts comme la construction de ces églises qui nous rassemblent qui continueront de nous rassembler même si leur mission risque de changer au cours des années.

Je suis convaincu qu’il y a dans toute collectivité trois grandes forces à l’œuvre. Ce sont la culture, la politique et l’économie. Et il ne faudrait surtout pas les inverser ni les mélanger. La culture constitue le lieu où la société fabrique ses rêves et ses idées qui deviendront des programmes politiques avant d’être rentabilisés dans des entreprises économiques. Comme le dit Marilyn Pritcher dans Artistes, artisans et technocrates, la culture doit venir en premier car la culture transporte le rêve de toute société. Il fut un temps où cette culture s’incarnait majoritairement dans la religion et, de manière plus physique, dans les églises qui sont devenues les premiers centres d’art où se sont exprimés l’architecture, la musique, les images, la sculpture, les paroles, le théâtre car la liturgie d’autrefois était une forme de théâtre qui nous a tous profondément marqué. Je dis ceci au passé faisant référence à cette époque où l’église constituait le lieu où, de semaine en semaine, se retrouvait presque toute la communauté.

De nos jours c’est un fait que tout a plutôt tendance à se mesurer en termes de valeur économique mais à quoi peut bien servir cet argent si nous ne pouvons l’investir dans la beauté et dans notre volonté de conserver le peu qu’il nous reste en termes d’identité? Je reste persuadé que nous vivons notre vie pour la beauté. Nous voulons nous entourer de belles choses, faire de beaux voyages, vivre de beaux moments. Il est incroyable de voir à quel point les mots beau ou belle reviennent dans nos vies et dans notre discours et pourtant nous n’y prenons pas attention. Nous sommes vite à nous plaindre de tout et de rien mais peu portés à remarquer la beauté qui nous entoure et dont nous devrions nous rendre responsable car la beauté est fragile comme la vie est fragile et nous devrions les apprécier, la beauté et la vie, à leur maximum.

Église historique de Barachois (Grand-Barachois).

Les églises constituent ce qui nous reste de la beauté, de cette beauté d’une époque où la culture n’avait pas l’ampleur qu’elle a pris ces dernières années. Ces églises ont été construites à un moment où il y avait peu de manifestations culturelles d’envergure, manifestations souvent oubliées comme ce fut longtemps le cas des œuvres de Nazaire Dugas, un architecte dont j’ignorais l’existence jusqu’à ce que l’historien John Leroux m’en parle en termes élogieux disant qu’il serait peut-être le tout premier architecte à avoir ouvert un bureau dans cette province.

Je suis en train d’écrire un manuel d’histoire de l’art en Acadie — projet qui n’avance pas beaucoup — et je suis à la fois surpris et désolé du peu de productions artistiques qui nous avons conservées avant l’arrivée de Claude Roussel à l’Université de Moncton en 1963 et la formation des premiers artistes acadiens diplômés de cette institution. Mais avant lui, il est certain qu’il y eut des artistes de talent mais la société défavorisée que nous formions n’avait pas cru bon de conserver ces œuvres qu’elle jugeait sans doute gauches et ridicules, sans comprendre que la première fonction de l’art c’est d’abord de laisser une trace authentique et sincère. Nous savons tous qu’une fois les œuvres parties, il s’installe un immense vide comme celui que je ressens en pensant qu’il y ait si peu d’images, si peu d’édifices ou si peu de témoignages pour nous faire part de notre parcours, de notre contribution, de notre histoire comme peuple.

Il serait attristant de constater un jour que l’architecture acadienne se trouve conservée au Village historique acadien, dans des maisons habitées par des figurants en costume. Nous avons chacun un rôle à jouer et il est important d’en prendre conscience tandis qu’il en est encore temps. L’un de ces défis est sans doute celui de l’environnement mais cette menace ne s’étend pas uniquement aux espèces qui risquent de disparaître ou au climat qui est en train de se transformer de manière inquiétante.  Les craintes vis-à-vis l’environnement sont aussi applicables à la culture. Ces enjeux d’ordre culturel sont ceux des petites cultures telles que la nôtre, cultures qui risquent d’éprouver de sérieuses difficultés à maintenir leur intégrité et leur identité. C’est pourquoi, comme dans n’importe quel édifice construit pour résister aux intempéries, il est important de se donner une base solide pour conserver ce qui a fait de nous ce que nous sommes aujourd’hui et ce que nous serons demain. Il est peut-être difficile, sinon impossible, de changer les problèmes liés à la nature mais il est encore possible de changer ceux liés à la disparition de notre patrimoine culturel.

À suivre. Du culte à la culture (partie 3).

À propos…

Herménégilde Chiasson détient des baccalauréats des universités de Moncton et Mount Allison, un Master of Fine Arts de la State University of New York et un doctorat de l’Université de Paris 1 (Sorbonne). Il a été réalisateur à la radio et à la télévision de Radio Canada, réalisateur au cinéma et professeur à l’Université de Moncton. Il a été président ou membre fondateur de plusieurs institutions culturelles d’importance en Acadie. Écrivain, il a publié plus de 50 livres depuis 1974. Comme dramaturge il est l’auteur d’une trentaine de pièces de théâtre. Au cinéma, il a réalisé une quinzaine de films et, en arts visuels, il a produit plus de cinquante expositions solos et participé à une centaine d’expositions de groupe.

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3 réponses à “Du culte à la culture (partie 2) – Herménégilde Chiasson

  1. Émouvant le texte d’Herménégilde! Jean-Guy et moi avons toujours eu une admiration débordante pour cet artiste, ce grand homme de notre chère Acadie….Il est des nôtres. Merci Monsieur!

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