Portrait d’un artiste qui ne s’en goddamn pas : Fall from graisse et autres correspondances de Marc Chamberlain – Matthew Cormier

Chamberlain, Marc, Fall from Graisse et autres correspondances, Moncton, Éditions &c&c Publishing, 2016, 40 p.

Crédit photo : Éditions &c&c Publishing.

D’emblée, l’épigraphe de Fall from Graisse et autres correspondances présente le premier recueil de Marc Chamberlain, conçu avec l’aide de Rémi Belliveau, comme un livre «[o]ù l’alpha et l’oméga dansent sans se regarder dans les yeux». Dès lors, le lecteur se demande quel rôle l’écrivain joue dans cette danse. Il contemple clairement sa position, puisqu’on remarque ses empreintes tout au long du recueil. À commencer par la page couverture, où une impression de Chamberlain dévisage ses lecteurs et annonce son omniprésence dans un recueil qui tente de remettre en question la scène poétique en Acadie et, plus précisément, la place de l’artiste autofictionnel sur cette scène. Dans le livre, Chamberlain prendra les traits d’Adam Savoie, son double fictif comme dans sa performance artistique, Portrait d’un artiste qui s’en goddamn : la petite mort d’Adam Savoie, présentée à la Galerie Sans Nom à Moncton en janvier 2017.

Ce livre publié à compte d’auteur sépare nettement Chamberlain des autres jeunes écrivains acadiens contemporains, pour la plupart publiés par les Éditions Perce-Neige. La structure éclectique du recueil le confirme : il comprend principalement de la poésie, mais aussi de la prose, une lettre, une sorte de manifeste. Le tout est écrit en anglais, français et chiac. Le recueil comprend trois parties : «Fall from Graisse», «Pell-Mail: extraits» et «‘Man with Beard Attached’: autres poèmes». Chacune présente une forme d’écriture différente, qui va du manifeste au poème minimaliste, sans oublier le style distinctif de Chamberlain, soit l’entrelacement d’images bohémiennes et urbaines avec une attention spécifique au rythme qui rappelle l’esthétique des poètes de la Beat Generation. Alors que l’oscillation entre langages est rafraîchissante, les changements formels d’une section à l’autre, notamment dans le cas de «Pell-Mail», sont trop discordants pour que le lecteur puisse les ignorer et déstabilisent la lecture du recueil. Néanmoins, l’ouverture provocatrice de Fall from Graisse et une section finale réflexive et sincère réussissent à soutenir son attention.

Le premier texte du recueil, intitulé «Mouvement Anti-Acadien», révèle l’attitude militante de Chamberlain et présente, sous forme de principes, sa frustration par rapport à l’état actuel de l’art en Acadie. Les citations «4. On ne crée pas contre l’art acadienne [sic], on crée autre que l’art acadienne [sic] en Acadie» et «8. Le 15 août n’est pas une cause» (p. 5) ont l’air de récuser les valeurs de l’art en Acadie. Mon interprétation du premier principe cité, qui est à mon avis le plus intéressant, est que les artistes acadiens devraient simplement créer de l’art et non se préoccuper de la représentation de l’Acadie dans cet art.

La transition vers la deuxième section du recueil, «Pell-Mail», est un peu pénible : non seulement change-t-on le style d’écriture, qui devient minimaliste, mais on abandonne aussi le ton militant et frustré qui caractérise la première partie du recueil. Cette contrainte résulte en plusieurs poèmes plus ou moins abstraits, mais qui contiennent des images intéressantes, comme dans «A sort of castration thing» : «The mirror lops off with space / what the page teases with words» (p. 19). Cependant, d’autres fragments, moins abstraits, s’interrogent sur la langue et l’identité en Acadie :

‘En Anglais, though,
j’aime pas ce que j’écris,’
is the way he put it. (p. 25)

Ainsi, même si «Pell-Mail» ne semble pas appartenir au reste du recueil en raison de son style particulier, cette section contient néanmoins des images fort provocatrices quant aux ruminations de l’artiste.

La force de Fall from Graisse, toutefois, réside certainement dans sa dernière section, «‘Man with Beard Attached’: autres poèmes», où la voix de Chamberlain brille avec moins de contraintes formelles que dans «Pell-Mail». Par exemple, dans «As Though Perfect for Their Purposes», le deuxième poème de cette section, l’auteur se base sur une photo de Ginsberg, sa principale source d’inspiration. Ce poème tisse une métaphore romantique pour traiter du processus artistique de Chamberlain : «I stopped and looked at what was going on there: / enormous Earth with Sun warming her to the heart» (p. 33). Chamberlain, cependant, accède à un espace romantique bien plus cru avec les deux derniers poèmes du recueil. Le poème «Beûgle» raconte la recherche de l’étincelle créatrice, mais il s’agit aussi d’un cri de frustration. Le narrateur cherche sa voix poétique «through moonsoaked Aberdeen» (p. 35) et «headfirst into garbage cans» (p. 35). «Beûgle» et «Rumination», le dernier poème du recueil qui prend la forme d’une longue méditation, terminent l’œuvre sur une note prometteuse.

Si le premier recueil de Chamberlain semble inégal, c’est probablement parce qu’il l’est : la thèse du texte n’est pas toujours claire et la structure est problématique. Cependant, il faut apprécier ses images vivides, osées et honnêtes. Chamberlain n’est pas l’un des jeunes «élus» de Perce-Neige et il doit donc poursuivre d’autres voies afin de publier sa poésie et de faire proliférer sa vision de l’Acadie contemporaine. Cette exclusion de l’élite semble définir son œuvre; il reste à voir si Chamberlain développera sa voix avec ses prochains projets, qui sont surement à venir.

À propos…

Matthew Cormier est candidat au doctorat au département d’English and Film Studies à l’Université de l’Alberta, où il détient la bourse d’études supérieures du Canada Joseph-Armand-Bombardier. Il a complété un baccalauréat en études françaises (2013) et une maîtrise en littérature canadienne comparée (2015) à l’Université de Moncton. Ses intérêts de recherche incluent la littérature postmoderne acadienne (plus particulièrement l’écriture de France Daigle), les sciences humaines numériques et l’affect. Son projet doctoral est provisoirement intitulé «Postmodernism en Acadie: Breaking Open France Daigle’s Literary Rubik’s Cube, Pour sûr».

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