Lettres de mon phare d’Antonine Maillet. Vingt confidences vagabondes – Corina Crainic

Maillet, Antonine, Lettres de mon phare, Montréal, Leméac, 2016, 152 p.

Vingt lettres, à moins qu’il ne faille parler de dix-neuf, aux tons de la confidence, l’exhortation, la truculence du conte aussi. Vingt lettres comme des petites rêveries, révélatrices encore des univers affectif et littéraire d’Antonine Maillet. Les premières quelques pages de Lettres de mon phare sont surtout un bel hommage, tout aussi bref qu’ému, émouvant tout autant, à Daudet, à La dernière classe et aux Lettres de mon moulin qui auraient suscité l’envie d’écrire d’une femme éblouie par un parcours qui semble l’avoir tout à la fois surprise et comblée. Elle salue également ces autres écrivains aimés, Stendhal, Proust, Molière, Shakespeare, Tolstoï, Cervantès, Roy, Faulkner, García Márquez et tous ceux qui lui ont permis de comprendre quelle profession serait la sienne au long cours. Comme tant d’écrivains, des deux côtés de l’Atlantique dont elle souligne inlassablement la beauté, et du Nord et du Sud et de partout, elle évoque le bonheur suscité par la découverte de la littérature, et d’un envoutement qu’elle a à l’évidence accepté de bon gré. Je remarque d’abord avec un peu d’étonnement le fait qu’il n’y ait que Roy sur sa liste des maitres à penser qui exclut donc le Canada, le Québec, l’Acadie. Mais les gouts ne se discutent pas, et surtout pas en ce domaine-là. Et je m’incline d’ailleurs bien bas devant tous ceux qu’elle retient, Roy bien sûr, Stendhal et Proust aussi, et peut-être surtout Márquez et ses mille et un contes vagabonds.

Crédit photo : Leméac.

Ces contes, ces lettres ou ces rêveries de son phare, qu’elle dit habiter avec un appétit et une joie qui me rappellent ceux que je devinais chez Montaigne, rendent compte aussi de ses émotions enfantines envers une langue française traçant dans son imaginaire la peur immense d’une seconde perte, qui habite d’ailleurs ses projets littéraires d’une manière aussi lancinante que la première. Celle-ci, inaugurale, triste, déplorée, déplorable, constitue encore, comme ailleurs chez Maillet, une occasion de créer des personnages comme elle les aime, à la mesure de l’adversité, téméraires, généreux et surtout espiègles, pour employer un mot récurrent chez elle. Et je suis surprise encore par la grande tendresse qu’elle semble éprouver envers eux, ses «enfants», Bélonie, Pélagie, Radi, sa grande famille à laquelle elle serait encore en train de donner naissance, avec cet appétit et cette joie que je trouve franchement lumineux et qui m’éloignent d’un esprit un peu cynique auquel je suis plus habituée. L’appétit et la joie sont encore au rendez-vous lorsqu’il s’agit de décrire les hommes et les femmes qui l’ont aidée à créer des personnages : des petites filles curieuses, des femmes prises dans l’étau de la misère, des vieux hommes qui osent rêver encore – alors qu’ils ont pris la mesure de la vie – d’aventures, de contes, d’amours aussi.

Les frontières se brouillent alors, entre la réalité et la fiction, entre les exploits des hommes, amis, voisins, personnages confondus, et ce qu’ils ont recueilli des ancêtres qui les aident à tracer encore des liens à la part aimée de la France, des contes et des fables, des fabliaux et des mousquetaires, de la générosité et de l’ouverture d’esprit. Évidemment, cela ne la gêne pas, les limites habituelles n’ont pas à être respectées par celle qui fait provision d’idées et d’images auprès de gens qui prennent tout autant de plaisir qu’elle à inventer là où la mémoire fait défaut. À l’évidence, l’imagination et la fiction sont ici aussi importantes que les faits historiques et peut-être même davantage. Ce sont elles en effet qui permettent à Maillet de créer les univers qui l’interpellent, qui l’enchantent comme les conteurs-pêcheurs de l’Acadie vers laquelle elle revient l’été, comme amoureusement. Ce sont elles aussi qui rendraient compte le mieux de la vie telle qu’elle est et telle qu’elle a été selon l’écrivaine, et du Grand Dérangement qu’elle n’oublie pas.

À propos…

Corina Crainic est directrice scientifique par intérim de l’Institut d’études acadiennes de l’Université de Moncton. Elle a mené une recherche postdoctorale intitulée Représentation de l’espace et quête identitaire dans les œuvres d’Édouard Glissant et d’Antonine Maillet et enseigné des cours de théories littéraires et de littérature antillaise à Mount Allison University et à l’Université de Moncton. Après des études de baccalauréat en littératures française et québécoise à l’Université Laval et une maîtrise en littérature québécoise à l’Université McGill, elle a obtenu le doctorat en littérature des Antilles françaises en codirection à l’Université de Moncton et à l’Université d’Anvers.

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s