Un automne à Moncton – Céleste Godin

Quelqu’un m’a dit une fois qu’à Moncton, les gens te connaissent par le personnage qu’ils se font de toi. C’est la raison pour laquelle un de mes amis doit constamment rappeler aux gens qu’il est déménagé à la péninsule acadienne quinze ans passés. Son personnage, semblerait-il, habite encore ici. La question qui me revient est évidemment «Pis, comment tu trouves ça, Moncton?». Elle me sera surement posée à jamais puisque mon personnage est probablement quelque chose du genre «la fille qui est arrivée ici pis qui n’arrête pas de donner son opinion depuis», titre infiniment plus respectable que ma réalité: «l’impératrice du 4 heures du matin».

On me demande comment je trouve Moncton tellement souvent que j’ai des phrases cannées que je sors selon mon humeur. Cranky, je réponds que les trottoirs mal déneigés sont une honte, et que la beauté de la ville est half à cause des murales du festival Inspire et half à cause que les maisons sont jolies. Philosophe, je réponds que la qualité des personnages qu’on y croise est élevée, et que le sentiment d’écho amplifié qui y règne nous force à confronter nos démons et à devenir les meilleures versions de nous-mêmes. Mais puisque je suis bruyamment arrivée ici en tant que réfugiée linguistique, je vous dois probablement une rapide mise à jour sur le dossier pour vous informer que ma bibliothèque mentale de mots offre maintenant un service beaucoup plus rapide, et risquer d’être la personne la plus obvious au monde en vous disant qu’à Moncton, je ne me sens pas culturellement isolée pour deux sous.

Si l’été suivant mon arrivée a été pas mal intense, incluant l’invitation à vomir le lézard de mes frustrations identitaires sur le stage de poésie du Festival Acadie Rock et une chouette correspondance avec le Premier Ministre du Nouveau-Brunswick, l’automne a été une lune de miel des plus belles. J’y ai vécu une série de moments qui me semblent être couverts d’une quantité presque gênante de privilège. J’ai tellement conscience d’être chanceuse d’avoir vécu ces moments-là qu’en parler me donne l’impression d’être vantarde au point d’être haïssable. Mais fuck it, je suis une écrivaine qui est venue à Moncton pour chercher une appartenance au milieu artistique de l’Acadie, pis j’va pas me gêner de vous en parler librement dans Astheure. Si vous me trouvez privilégiée pour mourir, vous avez absolument raison. Avec cette mise en garde, voici mon automne à Moncton en 6 anecdotes.

1. Paradis, musicalement

Si je devais réduire le soundtrack de mon automne à un seul album, je n’hésiterais pas une seconde avant de choisir paradis, possiblement, des Jeunes d’Asteure. Bien que je suis sûrement quelque peu biaisée par mes amitiés, l’impact de cet album sur ma vie va bien au-delà de l’affection personnelle que j’ai pour l’ensemble des membres du groupe.

J’ai dansé comme la plus intense des fangirls tout au long du lancement, mais j’ai également pris le temps de brailler ben comme il faut pendant que Marc Chamberlain lisait avec vigueur le poème signé de son nom de plume «Adam Savoie», qui sert de préambule à la pochette de l’album. En plus de déborder de fierté devant la performance d’un ami par qui j’ai le privilège d’être appuyée dans mes aventures littéraires, je ne pouvais m’empêcher de me retrouver dans une des lignes de son texte: «où on vit nos exils par la guise de nos excès».

Ce sentiment de symbiose avec cet album est resté avec moi en l’écoutant avant de sortir le soir, en me levant hangée le matin, dans les autos de mes amis où il semblait jouer en permanence, et à toutes les fois qu’on me donnait la liberté de jouer à la DJ. Rendue à l’époque de l’écriture du film dont le FICFA m’a fait cadeau, je ne pouvais pas m’imaginer mettre autre chose comme bande sonore, et les paroles semblaient être faites sur mesure pour mes images. Je me suis demandé plus d’une fois où mon imaginaire finit et cet album commence. J’ai eu une phase où je terminais toutes mes phrases avec des virgules et des adverbes. Ce boutte-là était fatiguant pour mes amis, assurément.

Si je commence mes histoires en vous parlant de cet album, c’est pour vous donner l’occasion d’aller le mettre, right now, et de lire mes aventures au son de la musique sur laquelle je les ai vécues.

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Les jeunes d’Asteure. Crédit photo : Céleste Godin.

2. Le coût et le flou de la Francofête

La Francofête en Acadie m’a couté plus que je m’attendais, autant en heures de sommeil perdues à des shows tard le soir qu’en drinks achetées au bar. Même ma paire de bottes préférées en a perdu son utilisabilité grâce à un montant incroyable de kilomètres cumulatifs effectués à force de vivre dans un circuit constant entre le Théâtre Capitol, Le Temple Aberdeen, Le Plan B, les afterpartys spontanés et ma maison, pour y faire des petites siestes. L’année prochaine, j’me munis d’un plus gros budget de bière et d’un podomètre, question d’être plus scientifique dans mon approche.

Mais en échange, vivre la Francofête m’a permis de voir le portrait de ce qui se passe culturellement dans l’Acadie contemporaine, en allant de voir les Jeunes d’Asteure et Pierre Guitard jouer devant des délégués munis de mimosas à 10 heures du matin au lancement de l’album Stigmates de Joey-Robin Haché à minuit. J’ai vu une variété incroyable de spectacles offerts lors du salon contact, et jasé de l’art Acadien avec des délégués internationaux sur le trottoir devant le Plan B. Un highlight personnel était de passer par hasard au plein milieu d’une rencontre de corridor regroupant les délégués venant d’organismes culturels Néo-écossais, et de pouvoir voir en vrai l’importance de la Francofête pour l’ensemble des communautés dispersées en Acadie.

Bien que la Francofête soit un événement ayant comme public principal les membres de l’industrie du spectacle, visant à connecter des acheteurs culturels avec les artistes qui ont des spectacles à vendre, il en reste qu’elle a beaucoup à offrir aux citoyens. En plus du nombre accru de lancement stratégiques d’albums ayant lieu lors de cette semaine, il y a une programmation en continu offerte au Plan B, les Aft’heures, organisés par l’agence d’artistes Le Grenier Musique. Des vitrines d’artistes autant locaux que d’ailleurs au Canada font des soirées magiques qui vous assurent de faire des nouvelles découvertes. Le prix d’entrée est bas, et va directement aux artistes qui se déplacent parfois de loin pour avoir la chance d’être vus à la Francofête. J’peux sorta still pas croire que j’ai vu  Simon Daniel, Cy, Anique Granger, Menoncle Jason, Raton Lover, The Gregories, et Le Winston Band au Plan B pendant la même semaine, parfois le même soir. Une chance que j’ai pris des photos floues pour en avoir des souvenirs, qui eux aussi sont franchement un peu flous.

Raton Lover. Crédit photo : Céleste Godin.

Raton Lover. Crédit photo : Céleste Godin.

3. La saison des albums

J’ai bien choisi mon année pour arriver à Moncton, m’y étant installée à temps pour vivre la saison des lancements d’albums.

Bien que j’ai déjà noté le fait qu’il aurait été impossible, du moins pour moi, d’assister à tous les lancements qui ont eu lieu à l’automne 2016, j’ai quand même réussi à en voir pas mal, et à écouter la musique de ceux que j’ai manqué. Je vais laisser l’analyse des albums de 2016 à mon ami et collègue Jean-Étienne Sheehy, qui a patrouillé les trottoirs aussi intensément que moi. Je souligne par contre mon affection particulière pour les albums sur lesquels a travaillé et collaboré Pierre-Guy Blanchard, à qui je décernerais le prix de MVP de la saison: La 4ième dimension (version longue) de Les Hay Babies, L’axe du viseur de Kevin McIntyre, et, of course, paradis, possiblement, des Jeunes d’Asteure. J’ai aussi beaucoup écouté Why You Wanna Leave, Runaway Queen? de Lisa Leblanc, Stigmates de Joey Robin Haché, et Drop L’Aiguille, de George Belliveau et la GB band.

Quand je me suis trouvée par un hasard de circonstances au lancement de l’album de Lisa Leblanc à Montréal, c’était la première fois de ma vie que je trouvais étrange le fait que je ne connaissais pas personnellement tous les autres membres de la foule. C’est un des effets secondaires de Moncton: à force de voir les mêmes faces tout le temps, tu t’ennuies quand elles ne sont pas là. Le remède, évidemment, c’est d’aller dans des salles pactées avec literally pretty much tout le monde que tu connais dans la whole ville aux méga-lancements des Hay Babies et des Païens.

Les Païens. Crédit photo : Céleste Godin.

Les Païens. Crédit photo : Céleste Godin.

4. Tard la nuit…

Un des autres effets secondaires de Moncton, c’est qu’y être nous force à assumer qui on est vraiment, puisque la proximité avec les autres fait qu’il est inutile d’essayer d’être autre chose que soi-même. Ça ne m’a pas pris longtemps à mettre à jour ma biographie officielle pour inclure le fait que «je traîne avec un bataillon de gens aussi fous que moi tard la nuit dans les rues de Moncton». Tant qu’à être «l’impératrice du 4 heures du matin», autant l’assumer.

Pour une ville qui n’a aucune place convenable où on peut se ramasser quelque chose à manger en rentrant du bar, Moncton a en elle un nombre impressionnant d’afterpartys. Il semble toujours y avoir un random salon qui offre son accueil après la fin des shows. Si on se trouve au bon moment sur le trottoir devant le Plan B à la fin des Aft’heures de la Francofête, pour entendre le call du afterparty spontané, on peut se retrouver peu longtemps après dans un party avec Arthur Comeau, Dave Puhacz, et un gars qui sait où on peut trouver de la bière au milieu de la nuit. Où encore à débattre la pertinence de la musique traditionnelle au sein de la culture Acadienne contemporaine sur le perron d’un party qui  atteindra plus tard le statut de légendaire.

Le FICFA, lui, est maître des afterparty, et s’organise un espace qui est essentiellement un oasis nocturne avec de la bouffe, des DJs, et de la jasette incroyable. Détenir la clé de ce afterparty secret c’est comme avoir une passe pour aller à un Shangri-la temporaire, où la nuit finit quand bon lui semble.

C’est au milieu de la nuit, empilés dans des hamacs fraîchement installés dans un sous-sol pour l’occasion, ou en jammant sur des randoms objets dans un sous-sol, que se vivent les moments les plus spectaculaires et surréels que Moncton peut offrir, si on fait partie du bataillon de fous qui sont encore debouts pour en être témoins.

C’est pas pour rien qu’on a fondé un Hangover Social Club pour tenter de survivre les lendemains.

5. #bestsoiréedemavie

Si je n’avais pas vécu cette soirée-là, il y aurait fallu que je l’invente.

Lors du show incendiaire de Les Hôtesses d’Hilaire à la clôture du FICFA, Serge Brideau, vêtu de la banderole du FICFA qu’il venait de déchirer du mur pour s’en faire une cape improvisée, nous invitait à hashtagger cette soirée comme étant la meilleure de nos vies. J’ai hurlé en réponse que c’était «ACTUALLY la meilleure soirée de ma vie!», en partie parce que j’étais sous l’influence du whiskey qu’il nous avait tous offert comme si on était à une messe très, très étrange, et en partie parce que c’était actually, vraiment, la meilleure soirée de ma vie.

Ce jour-là mériterait d’être encadré et exposé dans le musée de ma vie. J’avais apporté ma mère à la soirée de clôture, et je l’ai présentée à mes amis et à la Scow. J’avais présenté mon premier film à vie, Pour l’amour du ciel, juste avant de voir l’oeuvre de ma coloc Emmanuelle Landry, Antoine et Alexei, et le documentaire inspirant de Ginette Pellerin, Herménégilde Chiasson, de ruptures en contraintes. En arrière scène, en attendant de présenter nos films et conscientes de la rareté d’être dans une soirée où tous les films provenaient de réalisatrices, on jasait des enjeux de femmes au sein de l’industrie cinématographique. Tu sais que c’est une bonne journée quand la discussion backstage est full-blown féministe. Pendant la remise de prix, j’ai pu féliciter de plein cœur et de vive voix mon «oncle film», Phil Comeau, lorsqu’il a reçu des prix dont celui de la meilleure oeuvre acadienne, en regardant ma mère popper up de sa chaise à chaque fois pour prendre des photos sur son téléphone.

Ma mère était encore avec moi quand des dames m’ont interpellé pour me dire qu’elles avaient aimé ma dernière chronique dans le journal, et j’étais contente qu’elle puisse constater de ses propres yeux que sa fille, l’artiste à la vie désorganisée, réussissait quand même à faire quelque chose d’elle-même.

Plus tard, on s’est tous rendus au Temple Aberdeen pour voir un spectacle que j’aurais juré fait sur mesure pour moi: Thomé Young, les Hotêsses d’Hilaire, et la combinaison des deux, dont un moment qui mérite d’être souligné était de voir Léandre Bourgeois échanger ses claviers pour des cuillères sur «Six étoiles». Je ne sais encore pas trop comment décrire la sensation d’entendre en live la musique de ces artistes qui m’ont été importants dans mon identité culturelle, et qui m’ont souvent tenue compagnie dans ma solitude linguistique à Halifax. En plus, vivre tout ça entourée de gens que j’aime. Ouf. Ça frôlait dangereusement le too much.

Un tout petit moment de cette journée-là me revient toujours à l’esprit, comme s’il en était devenu le portrait en miniature. Pendant le set des Hôtesses, au son de la musique aussi psychédélique que les projections derrières les gars dans leurs turtlenecks blancs, deux amies viennent me dire que c’est dans des moments comme ceux-là qu’elles sentent que j’ai raison de dire qu’on est crissement privilégiés à Moncton. Effectivement. C’est le privilège culturel à son état pur, et essentiellement la représentation parfaite de ce que je suis venue chercher quand je suis déménagée à Moncton. La chance d’être non seulement témoin de tout ce qui se passe, mais en plus de pouvoir en être une pleine participante.

C’est pour ça que j’ai ugly-cryé de joie pendant un bon boutte lors du lever du soleil qui a suivi cette soirée-là. Des fois, faut juste se laisser être overwhelmed.

Crédit photo : Céleste Godin.

Crédit photo : Céleste Godin.

6. Whiplash émotionnel

La vie ne peut évidemment pas être qu’une série de moments incroyables qui se font suite. Une montagne n’est pas grandiose sans ses vallées. Le whiplash émotionnel, c’est de passer rapidement du pic au pied de sa propre montagne.

À mon arrivée à Moncton, j’étais en pleine peine d’amour de mon break-up avec la ville d’Halifax. Quelque part entre la brume du matin du 16 août, et le début de tous les lancements d’albums, j’ai shifté de gear pour en être rendue à vivre mon escapade romantique avec la ville de Moncton, depuis longtemps mon amante. Notre histoire a été intense et all-consuming, m’emportant dans un tourbillon jusqu’au début de la deuxième semaine du FICFA, qui promettait d’être une semaine légendaire de ma vie.

Je faisais face aux jours à venir qui apporteraient entre autres, la sortie en salle du documentaire Zachary Richard: Toujours batailleur, dans lequel figurait la scène où nous sommes allés exorciser le fantôme du gouverneur Lawrence, la réalisation-éclair de mon premier film, les premières des 5 films produits par les autres réalisateurs qui vivent dans le même duplex que moi, et ce qui demeure à ce jour la #bestsoiréedemavie. Remplie de bonheur et de palpitation, j’écrivais comme à l’habitude des random lettres d’amour à mes amis au milieu de la nuit en pensant à tous les gens avec qui j’aurais la chance de partager cette semaine mythique de ma vie.

C’est en me demandant si Claudia, mon amie et mentor depuis des années qui demeure toujours en Nouvelle-Écosse, serait à la soirée de clôture du FICFA pour voir mon film impro que j’ai eu une réalisation qui m’a fait tomber en un instant du haut de ma montagne: je ne pouvais pas me rappeler si je lui avait même dit que j’allais réaliser un film. Ma panique s’est transformée en désespoir quand cela c’est confirmé. J’étais tellement concentrée sur ma romance avec Monctonland que j’avais effectivement, depuis des semaines, oublié de donner à ma meilleure amie une bonne nouvelle très importante dans ma vie.

C’est pour ça que j’ai ugly-cryé de peine pendant un bon boutte lors du lever du soleil qui a suivi cette soirée-là. Des fois, faut juste se laisser sentir le plein impact du whiplash.

Le côté sombre de Moncton, c’est qu’il est possible d’y vivre une vie tellement intense et remplie qu’on peut tomber dans le piège du nombrilisme et de complètement perdre contact avec le monde extérieur. Si ça peut m’arriver à moi…

C’est sur cette note en bémol que je vais tenter de trouver une conclusion à mon affaire. Si il y a une morale à trouver dans toutes ces histoires-là, à part du fait que my god chuis chanceuse d’avoir la vie que j’ai, c’est qu’à Moncton, on peut être tellement culturellement comblés qu’on peut oublier qu’il y a des ailleurs en Acadie. Qu’il faut être ici pour vivre ce qu’on vit, et que la majorité des Acadiens ne sont pas ici. Que les autres n’ont pas nos stages, ni nos trottoirs ni nos porch ni les expériences sur lesquelles on les vit. Que si nous nous sommes dotés des outils avec lesquels nous pouvons pleinement vivre notre culture, vient avec la responsabilité de les utiliser, avec le plein poids de notre masse critique, pour faire un effet levier sur le reste de la diaspora.

C’est en trouvant les points de connexion avec les autres que Moncton pourra prendre la place qui un jour lui sera due: Capitale de l’Acadie.

À propos…

Céleste Godin

Céleste Godin est une patriote acadienne qui vient de Halifax. Femme de beaucoup de mots, elle est à son plus grand bonheur lorsqu’elle a un micro ou une plume dans les mains. Elle est chroniqueuse hebdomadaire à l’Acadie Nouvelle et a également un blog personnel à kindofinteressant.com.

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