Faire de la couleur un art du texte : une géographie d’intensités dans L’Esprit du temps/The Spirit of the Time de Daniel H. Dugas – Valérie Mandia

Dugas, Daniel H. L’Esprit du temps/The Spirit of the Time, Sudbury, Prise de parole, 2015, 109 p.

Notre regard sur les rapports entre la peinture et la poésie est vraisemblablement teinté par la lecture qu’en a fait G. E. Lessing dans son Laocoon[1], insistant sur leur différence fondamentale : la peinture est un art de l’espace et la poésie un art du temps. L’Esprit du temps/The Spirit of the Time de Daniel H. Dugas, ouvrage bilingue publié en décembre 2015 aux Éditions Prise de parole, intéressera sans conteste les théoriciens et les artistes contemporains de l’art et de la littérature qui, comme lui, démentent cette lecture dichotomique. En effet, dans son plus récent opus, l’artiste multidisciplinaire acadien explore la peinture comme un art du temps et la poésie, comme un art de l’espace.

Crédit photo : Éditions Prise de parole.

Crédit photo : Éditions Prise de parole.

Ce qui retient mon attention quant à la création de ce « projet d’écriture sur la couleur » (p. 8) est précisément les différents rapports texte/image à l’œuvre dans un livre qui repense la lecture de la photo, de la couleur et de l’écoumène[2] d’une ville, soit la relation de l’humain à son milieu, à la lumière de la palette qui habite une communauté urbaine, plus précisément, à partir des différentes appellations que les fabricants de peinture donneraient aux couleurs de cette palette. Ainsi pensée, la matière colorante devient une sémantique vécue, c’est-à-dire une façon d’habiter les différents sens des mots qui servent à nommer ces couleurs. Elle « exprim[e] ce que nous sommes, maintenant, le Zeitgeist : l’esprit du temps » (p. 8), notre façon d’être dans le monde par la couleur, « chaque vie [étant] une couche, chaque décennie une couleur » (p. 15). En ce sens, chez Daniel H. Dugas, l’écoumène se transforme en atelier-monde.

De la couleur au texte

L’Esprit du temps/The Spirit of the Time rend compte du séjour du poète à Sydney en Australie lors d’une résidence d’écrivain. À l’aide des applications mobiles de différentes compagnies de peinture commerciale, sorte de cartes d’échantillons de couleurs, il a cerné les tons qui lui paraissaient « vibrer avec le plus d’intensité » (p. 8) dans les photographies prises au cours de son exploration du sud-est du continent australien. Les noms de couleurs inventoriés par les différents fabricants de peinture — haleine de lézard, douce biche, opulence — deviennent le punctum[3] de l’image, cet élément de surprise, ce détail qui surgit et qui brouille le sens de l’œuvre, ont été fédérateurs de sa démarche qui s’intéresse aux interactions entre les arts, entre les médias.

Plus ambitieux que ses autres titres où se rencontraient déjà sa poésie essayistique et ses images numériques, ce livre se distingue par sa complexité et sa richesse. Si les textes ne suscitent pas tous le même intérêt et s’il semble y avoir un déséquilibre dans l’aspect esthétique des photographies — de toute façon c’est le concept qui est intéressant et le fait que les photos s’apparentent davantage à celles d’un album de voyage ne fait que rendre de façon plus « instantanée » l’esprit de Sydney — les choix esthétiques et éditoriaux ont le mérite d’orienter notre lecture et notre compréhension du projet. Le papier mat de la version imprimée offre des teintes bien saturées et permet d’apprécier la « matière première » du texte : la couleur. Bien que le livre demeure accessible à un large public grâce à l’édition électronique, l’édition imprimée, limitée à 50 exemplaires, permet une meilleure appréciation de ce « beau livre », décrit « à la fois [comme] un livre de photographie, un recueil de poésie et un essai lucide mais ludique[4] » que l’on pourrait aussi appeler, livre d’artiste. Peu importe la compétence du lecteur, la légende placée sous l’image intervient pour nourrir ses réflexions sur la façon dont s’est fait le passage de l’image au texte d’accompagnement. L’imbrication du textuel et du pictural se fait sur la double page. Les photos présentées sur la page de gauche sont accompagnées des appellations des deux couleurs sélectionnées dans l’image et de la source respective de chacune (Benjamin Moore, Ralph Lauren, Behr, Earthpaint, etc.), de « marqueurs » — mots-clés ayant orienté la lecture de l’image et l’écriture du texte — et d’une pastille de couleur qui engage un regard assidu, encourageant le lecteur-spectateur à localiser dans l’image la couleur contenue dans la pastille. C’est le cas, notamment, du texte « Enfer sépia » côtoyant une photo qui, au premier coup d’œil, n’apparaît qu’en noir et blanc. Où se terre la couleur rouge présentée dans la pastille? Où se cache « [l]es rivières de sang » (p. 33) annoncées dans le texte? En regardant la photographie de plus près, l’œil découvre de minuscules taches rougeâtres. Qui aurait cru que dans cette représentation d’une scène obscure d’abattoir se dissimulait un coucher de soleil à l’horizon, nom de la couleur rouge A31-6 donné par la compagnie Olympic (p. 32)?

Crédit photo : Éditions Prise de Parole.

Crédit photo : Éditions Prise de parole.

Les rapports texte/image

La plupart du temps, le texte décrit l’image. Son rapport à la photo en est donc souvent un d’imitation : « des super yachts / amarrés / aux super quais » (p. 27), un « feu de camp » (p. 35), « [d]ans le parc du jardin botanique / les statues des quatre saisons » (p. 37), « une couverture d’un VHS » (p. 41). Parfois, le texte explique une photo plus abstraite et la recontextualise dans l’espace : « les murs » du Blackwattle Café (p. 15), « une boîte à biscuit » (p. 45), « [d]eux gouttes de vin » (p. 63).

Crédit photo : Éditions Prise de parole.

Crédit photo : Éditions Prise de parole.

D’autres fois encore, il complète un objet coupé par le cadrage de l’image. À titre d’exemple, « Le ciel de ciment », accompagnant la photographie de « [s]tatues d’enfants » dont on ne voit que la partie inférieure, parachève la sculpture : « Le garçon / grièvement blessé / tient un parapluie » (p. 68-69). En nommant cet accessoire, le texte dirige le regard vers des détails de l’image que tout le monde n’aurait pas décelés : le parapluie est bien présent dans l’image, accoté au mur d’un édifice.

Crédit photo : Éditions Prise de parole.

Crédit photo : Éditions Prise de parole.

Dugas explore toutes les possibilités que lui offrent les couleurs écrites. « Chihuahueño » (p. 51), le poème le plus ludique du recueil, devient presque inintelligible, sinon surréaliste. Le poète trace le portrait d’« un petit chien tout à fait adorable » à l’aide des noms de couleurs inventés par différentes compagnies de peinture. Si l’on avait à recomposer le portrait pictural de l’animal d’après ce texte, le chihuahua se métamorphoserait drastiquement : « Tamia rayé autour des cheville / Cabane en bois sur les côtés / un peu de Moineau sur le visage / Peau de mouton sur sa tête / un soupçon Déesse des pêches / un grain de Vacher là-haut / sans oublier les incontournables / Sucre d’érable / Maison d’écorce Mark Twain. » Toutes ces expressions pour dire les différentes nuances compromettent l’image, la recréent, ouvrent l’imaginaire du lecteur. Le poète montre ainsi que « [le mot] est porteur de fictions, de fabrication imaginaires » (p. 9).

Esprit du temps - page 50

Crédit photo : Éditions Prise de parole.

Une limite élastique

L’Esprit du temps/The Spirit of the Time de Daniel H. Dugas explore la limite élastique entre le langage et la couleur qui, traditionnellement, « fait apparaître de manière exemplaire les limites du discours[5] ». Déjà, en 1998, l’auteur annonçait son désir de lire le temps dans la peinture : « lis-moi l’avenir / dans les nuances des couleurs / qui dansent / dans les pots des vidanges d’huile / lis-moi la peinture des maisons / qui s’écaillent / et qui sèchent au soleil[6] ».

[1] G. E. Lessing, Du Laocoon, ou des limites respectives de la poésie et de la peinture, traduit de l’allemand par Charles Vanderbourg, Paris, Antoine-Augustin Renouard, 1802 [1766].

[2] Terme utilisé par le géographe Augustin Berque.

[3] Notion développée par Roland Barthes dans La chambre claire : note sur la photographie, Paris, Cahiers du cinéma, 1980.

[4] Prise de parole, dossier L’Esprit du temps/The Spirit of the Time.

[5] Bernard Vouilloux, De la peinture au texte : l’image dans l’œuvre de Julien Gracq, Genève, Librairie Droz, 1989, p. 50.

[6] Daniel H. Dugas, « Lis-moi l’avenir », La limite élastique, Moncton, Perce-Neige, 1998, p. 76.

À propos…

Mandia, Valérie

À la croisée de la littérature et de la peinture, les recherches de Valérie Mandia ont pour champs d’intérêt les rapports entre les deux paroles artistiques ainsi que la figure de l’auteure-artiste. Ayant étudié les arts visuels et la littérature à l’Université d’Ottawa et terminé en 2012 une maîtrise en création littéraire, Valérie Mandia prépare aujourd’hui une thèse de doctorat (FQRSC) où elle réfléchit sur l’intermédialité à l’œuvre chez Leonor Fini.

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