Du post-punk en Acadie ? C’est pas de la fiction, c’est Fuzz Fiction! – Justin Frenette

Fuzz Fiction. Fuzz Fiction [CD], Moncton, Fuzz Fiction, 20 mai 2016.

Depuis maintenant quelques années, il est assez surprenant, et agréable pour des amateurs de musique de tout genre comme moi, de voir la scène musicale néo-brunswickoise se transformer d’une scène dominée par la vision folklorique de l’Acadie à une scène qui reflète beaucoup mieux l’Acadie moderne, plus ouverte d’esprit et plus aventureuse que jamais. Il est clair, en assistant à l’ascension de plusieurs artistes et groupes acadiens jouissant d’une popularité régionale et parfois même internationale dans les dernières années (tels que Les Hôtesses d’Hilaire, Lisa LeBlanc, Les Hay Babies, Caroline Savoie, Arthur Comeau et Les Jeunes d’Asteure), que la musique acadienne n’est plus du tout limitée à du «zignage» de violon, des solos de style country sur une Telecaster et des paroles traitant majoritairement de brosses, de partys de cuisine et d’histoires de famille. La scène acadienne est aujourd’hui grandement ouverte à un large éventail de styles musicaux allant du rap au rock progressif au jazz. L’amalgame de ces genres devient même la signature de certains des groupes acadiens. Pour ce qui est des paroles, celles-ci deviennent plus socialement engagées et plus introspectives, allant en parallèle avec l’individualisation et l’ouverture au reste du monde qui prennent de plus en plus une place d’honneur dans la vie de l’Acadien moderne. Et de cette scène sort depuis maintenant environ un an un groupe qui reflète selon moi parfaitement cette espèce de rébellion artistique acadienne moderne qui capte tout de même l’attention d’un assez grand nombre d’Acadiens; j’ai nommé Fuzz Fiction.

Groupe originaire de Moncton – et composé de Jean-François Paulin et Scott Beaulieu à la voix, guitare et clavier, de Franz Mecking à la basse et de Alex Tremblay à la batterie –, Fuzz Fiction propose une musique qui n’a absolument rien de typiquement acadien : les paroles sont entièrement en anglais, le son est évocateur de groupes post-punk tels que Joy Division et Wire, mais avec certains éléments de rock progressif/psychédélique et de garage rock, et les paroles sont très introspectives. Une certaine attention régionale semblait donc peu probable pour eux. Pourtant, les voici aujourd’hui avec déjà un premier album studio à leur nom et une fanbase considérable pour un groupe néo-brunswickois.

Crédit photo : Fuzz Fiction.

Crédit photo : Fuzz Fiction.

L’album éponyme démontre déjà la grande maturité musicale des artistes, ceux-ci ayant tous fait partie de diverses formations (dont In Abstraction, Infinity Goat et Nebullama) avant de former Fuzz Fiction. Les gars savent donc déjà comment bien écrire une toune et cela est clair tout au long de l’album. Celui-ci commence d’une façon intéressante et similaire à l’introduction du troisième album des Hôtesses d’Hilaire : la première pièce consiste en un discours (de source inconnue) dénonçant les vices de la société moderne avec des bruits de feedback pour augmenter progressivement la tension et puis BAM, la deuxième pièce commence avec un drum beat typiquement punk suivi d’une mélodie explosive et fortement accrocheuse teintée de synthétiseurs à l’ambiance spatiale et délicieusement psychédélique. La pièce, au tempo très rapide et dirigée par de la guitare hautement distortionnée, est une véritable bombe d’énergie punk et réchauffe parfaitement l’auditeur au reste de l’album, qui est un peu moins straight-forward mais qui demeure très entrainant dans son ensemble.

Les influences du rock progressif se font davantage ressentir lors de la troisième pièce, «Looking For Lust». Elle débute avec une structure traditionnelle intro-couplet-refrain-couplet-refrain, pour enchainer avec un solo changeant continuellement de tonalité, d’un bref retour au refrain puis d’un changement abrupt de tempo marqué de quelques changements de temps inattendus et ingénieux, qui complimentent à merveille le groove du solo au lieu de le saccader, comme c’est le cas avec certaines chansons du genre.

Crédit photo : Scott Beaulieu.

Crédit photo : Scott Beaulieu.

Le reste de l’album respecte toujours plus ou moins cette recette de mélodies marquantes sous une structure parfois aventureuse et très dynamique, mais certaines pièces le font d’une façon un peu plus calme et subtile. Les chansons «In My Head», «Hopeless Bound», «Off My Back» et «Tedious Meaning» commencent toutes avec une mélodie plutôt douce pour ensuite monter en intensité lors des refrains et plus tard dans la chanson. Du nombre, «Tedious Meaning» est sans aucun doute la chanson où cette montée en intensité est la plus prononcée et selon moi la mieux exécutée, avec une mélodie de guitare hypnotisante et l’autre guitare rajoutant grandement à l’ambiance avec seulement quelques notes puissantes et «feelées», à la Pink Floyd. Enfin, l’album finit avec une pièce acoustique berçante au refrain plein d’espoir («And it’s okay, tomorrow’s another day»), faisant fortement contraste au début de l’album mais y mettant fin sur une très belle note.

Le seul aspect de l’album m’ayant un peu déplu, ou plutôt ne m’ayant pas autant plu que le reste, est son aspect vocal. Loin de fausser, les voix de Jean-François et de Scott deviennent cependant un peu lassantes à la longue et complimentent plus ou moins bien les chansons, selon moi. Mais il est difficile de rendre justice à l’aspect musical du groupe quand celui-ci est de si haut niveau.

En gros, un premier album pour Fuzz Fiction qui promet de plaire aux amateurs de punk, de rock et de prog et qui démontre agilement le talent musical et les forces en composition des quatre membres, ceux-ci ayant des influences différentes qui se marient à merveille pour donner un son rafraichissant pour la scène musicale néo-brunswickoise.

À propos…

Justin Frenette est un étudiant finissant présentement son baccalauréat en psychologie avec mineure en études françaises et désirant poursuivre ses études en orthophonie. Passionné de musique de tout genre mais surtout du type qui fait peur aux matantes, il raffole également de toutes sciences humaines, d’humour satirique, de linguistique et de bons vieux films de Kubrick. Vous risquez également de le croiser en vélo, mais lui ne vous verra pas (c’est pas personnel).

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