Ally et la forêt : faire du théâtre un art d’enfant – Sonya Malaborza

Ally et la forêt. Mélanie Léger, Anika Lirette et Justin Gauvin [idée originale et conception], Moncton, Théâtre Alacenne, 2015. [Saint-Louis-de-Kent (N.-B.), 5 novembre 2015.]

Il est 9 h. À l’école Marée montante, située à deux pas de l’école secondaire que j’ai fréquentée il y a bientôt vingt ans, une cinquantaine d’enfants entrent à la queue leu leu dans l’auditorium et prennent place sur des tapis de jeu posés sur la grande scène. Tout en s’installant un peu bruyamment sur une trame de chants d’oiseaux, la petite foule de spectateurs en herbe s’émerveille devant un décor d’objets recyclés qui s’offre à ses yeux. Le temps de le dire, ils sont transportés dans l’univers des bricoleuses de la forêt, Mélanie Léger et Anika Lirette.

Léger et Lirette, co-fondatrices du théâtre Alacenne, travaillent ensemble depuis plus de dix ans. Diplômées du Département d’art dramatique de l’Université de Moncton, ces deux artistes de métier ont assisté depuis leur sortie de l’université à diverses formations professionnelles au Canada et à l’étranger qui font d’elles des artistes très polyvalentes. Leurs années de collaboration se traduisent par une grande complicité sur scène. En présentant cette huitième production de leur cru, Léger et Lirette se sont entourées d’une belle équipe de professionnels : Justin Gauvin à la conception, à la musique, aux éclairages et à la direction technique; Anne-Marie Sirois à la fabrication de marionnettes; Jean-Denis Boudreau, Nicole Gallant et Alain Tanguay à la scénographie; et Luc Mills à l’accueil des spectateurs et à la technique.

Le défi que se proposent de relever Léger et Lirette aujourd’hui est de taille : faire du théâtre un art d’enfant. Quand on sait que tout changement d’éclairage fait tourner la tête des jeunes spectateurs et devient source d’émerveillement, que toute longueur risque de provoquer un mouvement de fourmillement général, on peut apprécier la difficulté inhérente des conditions avec lesquelles ces deux artistes acceptent de composer en proposant un spectacle jeunesse.

Crédit photo : Amélie Léger.

Crédit photo : Amélie Léger.

Mais tous ces risques, les créateurs du théâtre Alacenne les ont manifestement compris. D’entrée de jeu, on emploie sur scène des moyens tout simples pour capter l’attention des nouveaux initiés : des jeux interactifs au détournement d’objets, toute une série d’éléments plongent les enfants dans l’univers du spectaculaire et captent leur l’intérêt sans jamais susciter un mouvement de surexcitation. Le dosage est habile, et on a tôt fait de constater que les comédiennes sont à l’écoute de leur public à qui elles s’adaptent aisément.

S’il est clair que Léger et Lirette sont habitées par un désir de communiquer leur amour pour le théâtre, on constate qu’elles ont également envie de sensibiliser les enfants à des enjeux écologiques importants. Pour ce faire, elles tissent d’entrée de jeu un récit légèrement complexe qui laisse entrevoir les conséquences de l’exploitation des ressources naturelles. Le projet peut sembler ambitieux vu l’âge du public cible, mais la lenteur mesurée avec laquelle sont exposés les divers éléments du récit donne aux enfants le temps qu’il faut pour assimiler des concepts abstraits plutôt complexes.

Or, cette trame écologique qui donne toute son originalité au projet d’Ally et la forêt est abandonnée en cours de route au profit d’un récit plus convivial sur l’importance de l’amitié et de l’entraide. A-t-on craint que le sérieux du propos ternisse la magie de l’expérience théâtrale, ou que les jeunes spectateurs ne puissent pas suivre jusqu’au bout ce fil complexe qu’on leur tendait si courageusement? Quel qu’en soit le motif, le changement de cap soudain nous laisse avec l’impression d’une intrigue irrésolue et d’un recours à une fin facile, failles dont se rendra certainement compte le spectateur moyen de la tranche d’âge plus élevée. Il est très probable que ces lacunes soient imputables à la façon dont le public cible d’Ally a été défini : entre trois et sept ans, l’écart est très vaste tant au niveau du champ d’attention de l’enfant que dans sa capacité de capter un message abstrait. Il est normal que nos bricoleuses de la forêt aient hésité d’aller jusqu’au bout de leurs convictions, mais je suis persuadée qu’elles auraient été agréablement surprises par la finesse et la lucidité de leur public.

Le spectacle Ally et la forêt, une production du Théâtre Alacenne, a donné le coup d’envoi à la 39e saison du théâtre l’Escaouette en septembre. La tournée scolaire de cet automne a bénéficié d’une subvention du ministère du Tourisme, du Patrimoine et de la Culture du Nouveau-Brunswick. La pièce était présentée en français ou en anglais, selon le lieu d’accueil.

À propos…

Sonya Malaborza

Avant d’avoir des enfants, Sonya Malaborza allait souvent au théâtre; elle espère pouvoir un jour reprendre cette habitude. Détentrice d’une maîtrise ès arts en traduction de l’Université York, traductrice pigiste, animatrice de tables rondes à ses heures et chargée de cours à l’Université de Moncton, Sonya a traduit quelques pièces, jadis, a fait paraître plusieurs articles sur des enjeux liés au théâtre et à la traduction au Canada français, et est même allée jusqu’à s’improviser dramaturge pour le collectif Moncton-Sable en 2006. Pour l’instant, elle tricote beaucoup et traduit quand elle le peut des œuvres littéraires; La femme du capitaine, version française de sa plume du roman The Sea Captain’s Wife de Beth Powning, est parue aux Éditions Perce-Neige en 2014. Ces jours-ci, Sonya pilote une collection de nouvelles canadiennes anglaises traduites par elle-même et une douzaine de traducteurs d’un peu partout au pays.

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