Car la nuit est longue – Rameeshay Mubasher

Bérubé, Sophie. Car la nuit est longue, Ottawa, Éditions David, 2015, 128 p.

Car la nuit est longue, le premier roman de Sophie Bérubé ‒ écrivaine d’origine québécoise qui réside en Nouvelle Écosse ‒, nous présente le tableau d’une jeune famille dont la vie est tragiquement bouleversée par un crime odieux. Christophe Boileau est un homme poli et modeste qui habite à Montréal avec Kaï, son épouse énigmatique, et Shaya, leur enfant. Lorsque Kaï est violée par un groupe d’hommes lors d’une soirée fatidique, la famille est obligée d’affronter une réalité douloureuse qui menace de la déchirer. Écrit avec émotion, le roman dépeint, le temps d’une seule nuit, l’impact de la violence non seulement sur la victime, mais aussi sur ses proches.

Crédit photo : Ming Bérubé-Sam.

« Le cri que j’aurais voulu pousser résonne sans fin. Le long gémissement que j’ai gardé silencieux me hante toujours. Il retentit encore dans l’écho de mon esprit lorsque j’imagine ce qui s’est passé. » (12) Ce passage montre la douleur de Christophe quand il aperçoit Kaï gravement blessée. Le choc initial de la tragédie est si profond qu’il empêche les membres du couple de faire face à la gravité de la situation ensemble. Tandis que Christophe est impatient de savoir précisément ce qui est arrivé à sa femme, celle-ci refuse de lui en parler. À la demande de Kaï, Christophe, perdu et bouleversé, commence à raconter une série d’histoires des plus poignantes tirées de son enfance, de son adolescence et du début de sa vie adulte.

À première vue, ces histoires semblent être un moyen d’échapper à la triste réalité de la jeune famille. Elles détournent l’attention du présent, tout en évoquant des moments mémorables, tels que la première rencontre entre Christophe et Kaï. Soucieux de plaire à sa femme, Christophe devient ainsi un peu comme Schéhérazade, la conteuse célèbre de Mille et une nuits. Il essaie même de dramatiser le passé : par exemple, il invente toute une histoire rocambolesque concernant sa quête fanatique pour retrouver Kaï à Montréal. Au fil du récit, on se rend compte que les histoires de Christophe ne sont pas simplement une distraction passagère ; elles sont plutôt une façon de surmonter une période difficile sur le plan émotionnel. En se souvenant de leur passé commun, Christophe et Kaï finissent par se rapprocher et par trouver en eux-mêmes la force de reconstruire leur vie suite à la tragédie et à la violence.

En adoptant le point de vue de Christophe, Bérubé transmet avec efficacité les sentiments de terreur, de colère et de confusion qu’un mari est susceptible de ressentir face au viol de son épouse. En effet, le récit, narré par Christophe, met l’accent sur ses pensées ; les dialogues entre lui et les autres membres de sa famille sont peu nombreux. L’auteure utilise souvent des phrases courtes et saccadées pour rendre le monologue intérieur de son narrateur :

Je suis dans le néant le plus total. Le grand vide. Rien, rien, rien en moi, autour de moi. Dans mon intérieur le plus profond, dans mon extérieur le plus vaste. Rien. Vidé, vidangé. […] Je réalise que de rien je suis passé à trop. Trop de questions sans réponses. Trop de pensées douloureuses et intenses. Trop d’élans meurtriers, de désirs fous d’aller la venger […]. Trop d’inaction, de retenue. (p. 68)

Car la nuit est longue 1Ce style d’écriture représente bien l’état de confusion et le traumatisme de Christophe ; il aide également les lecteurs à éprouver de la compassion pour le personnage principal. Cependant, l’accent mis sur le point de vue de Christophe permet mal de révéler les motivations de Kaï. Il est évident qu’elle ne se sent pas à l’aise de parler de son viol, mais on ne comprend pas pourquoi elle désire que Christophe lui raconte ces histoires. Par conséquent, Kaï paraît souvent un peu froide et réservée. Accorder une place à sa voix aurait enrichi le récit tout en permettant aux lecteurs de mieux comprendre la dynamique du couple.

Car la nuit est longue est néanmoins un roman poignant sur une tragédie individuelle qui prend des proportions familiales. Bérubé dépeint de manière saisissante le tourbillon d’émotions qu’une victime de viol et ses proches peuvent ressentir. Elle révèle aussi comment des gestes simples, comme se raconter des histoires, facilitent le processus de guérison des personnes qui ont vécu une tragédie.

À propos…

Rameeshay MubasherRameeshay Mubasher est étudiante de médecine à l’Université de Toronto (en Ontario). Passionnée par la langue française et la littérature canadienne-française, elle vient de terminer une maîtrise en littérature française à l’Université McMaster dans le cadre de laquelle elle a étudié la littérature autochtone du Canada. Son rêve est de servir les communautés francophones du Canada en tant que professionnel de la santé. Elle aime jouer de la guitare et regarder des films d’horreur.

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