Le mythe du « bundle » : Quand le théâtre nous apprend à jouer (ou non) à la loterie – Mélanie Léger

Devant l’économie en crise, un personnage continue de se tenir droit : Laurie, protagoniste de la pièce « Laurie ou la vie de galerie » (1998) d’Herménégilde Chiasson. Interprété par le regretté Bernard Leblanc, Laurie est cet Acadien du sud-est « paresseux de naissance », mais dont la foi dans le « bundle » est inébranlable.

L’histoire nous entraîne sur la galerie de Laurie qui passe ses journées à boire de la bière en compagnie du chum de sa fille, Euclide. Laurie espère une compensation d’assurance invalidité, mais Bénalda, sa femme, en a assez de voir son mari perdre son temps à attendre son fameux bundle.

Qu’est-ce que le bundle? C’est le gros lot, la richesse qui nous tombe dessus et qui réglera tous les problèmes… C’est le rêve de bien des gens, peut-être même le mien de temps à autre!

Une décennie plus tôt, on retrouve un rêve similaire dans l’œuvre « The Rez Sisters » (1986) de Tomson Highway. Auteur d’origine Cri, Highway aborde dans ses œuvres différents thèmes en lien avec l’histoire, la culture et les droits des Premières nations. Cette pièce présente un groupe de femmes d’une réserve autochtone fictive de l’Ontario qui s’en vont au « plus gros bingo du monde » à Toronto, dans le but de gagner le gros lot et se sortir de la misère. Highway s’est notamment inspiré de la pièce de Michel Tremblay, « Les Belles-sœurs » (1968), où une certaine Germaine Lauzon gagne un million de timbres GoldStar échangeables contre toutes sortes d’objets du catalogue de la compagnie. Œuvre incontournable du théâtre québécois, « Les Belles-sœurs » est écrite en joual et s’inscrit dans la révolution tranquille.

C’est dire qu’on retrouve partout dans la dramaturgie canadienne le fantasme d’une intervention « miraculeuse » pour améliorer son sort. Les personnages de ces trois pièces sont des êtres sympathiques et des dignes représentants de la classe populaire s’insurgeant devant leur condition. « Laurie ou la vie de galerie », derrière ses apparences de comédie légère, véhicule un discours critique important de la société acadienne. Issues de contextes politiques différents, les trois pièces présentent « la voix d’un peuple », qu’il soit québécois, autochtone ou acadien.

On pourrait amplement continuer à comparer ces œuvres, notamment la critique vis-à-vis le gouvernement canadien ou encore l’omniprésence du bingo, mais je veux en venir à la leçon que proposent ces trois histoires : le bundle n’arrivera pas[1].

Il ne va pas tomber du ciel… Et Laurie va rester sur sa galerie à boire de la bière.

Après avoir été au plus gros bingo du monde, la seule chose que va rapporter Philomena c’est une toilette neuve. Le bundle ne va pas non plus arriver dans un catalogue de timbres… Ce catalogue va seulement provoquer la zizanie et Germaine va se faire voler tous ses timbres.

Dans une nouvelle pièce à écrire pour ajouter à ce répertoire, on pourrait penser que le bundle n’est pas non plus une compagnie étrangère, de pétrole ou d’extraction de gaz de schiste, qui arriverait pour «sauver » notre économie. Ne soyons pas si naïfs, si peu imaginatifs! Bien sûr une industrie peut contribuer à un développement économique, mais celui-ci sera temporaire. Une nouvelle injection dans un corps malade. Les pièces de théâtre dont je parle (et dont la qualité est indéniable!) caricaturent des personnages en manque de créativité et d’audace pour se réinventer. Comme dit Bénalda dans Laurie ou la vie de galerie : le bundle est bien plus proche qu’on pense. C’est NOUS le bundle. C’est un état intérieur.

À propos…

Mélanie LégerMélanie Léger est originaire de Shédiac. Elle a écrit une dizaine de pièces de théâtre portées à la scène. Elle est également comédienne, scénariste, voyageuse dans l’âme, en plus de codiriger le Théâtre Alacenne. Après un baccalauréat en théâtre de l’Université de Moncton et une maîtrise en théâtre de l’UQAM, elle termine actuellement le programme télévision à L’INIS (L’institut national de l’image et du son).

 

Bibliographie :

« Laurie ou la vie de galerie » (1998; publication 2013) d’Herménégilde Chiasson
Éditions Prise de parole, Sudbury

« The Rez Sisters » (1986; publication 1992) de Tompson Highway
Fifth House Books, Markham

« Les Belles-sœurs » (1968; publication 1972, 2007) de Michel Tremblay
Leméac Éditeur/Actes sud, Montréal

[1]Note : L’exception ici demeure le cas du comédien qui interpréta le rôle de Laurie, Bernard Leblanc, et de son épouse, qui remportèrent un gros lot!

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