Du patrimoine à l’imaginaire – Raymond Blanchard

Une querelle sévit présentement dans la région de Bas-Caraquet avec pour enjeu central la sauvegarde de l’église. Partisans et opposants, d’après ce que l’on peut lire dans l’Acadie Nouvelle, s’entredéchirent à savoir s’il faut préserver l’édifice existant, ou le démolir en faveur d’une nouvelle construction.

Mais, au bout du compte, pourquoi?

Loin de moi l’idée de nier la valeur du patrimoine religieux pour la collectivité, mais les problèmes actuels ne découlent-ils pas d’une baisse catastrophique des revenus au niveau du diocèse? C’est-à-dire du désintérêt général de la population pour la religion organisée? À ceux ou celles qui opposeront à ce constat l’idée que la foi ne devrait pas répondre aux exigences du marché, je répondrai que cet argument avait certes plus de valeur aux temps de l’opulence dont jouissait jadis l’Église romaine catholique. Il est infiniment plus facile de nier l’importance de l’argent quand on a les poches pleines. Or aujourd’hui, ces poches sont soit vides ou percées, et les grandioses infrastructures érigées en des temps meilleurs coûtent bien cher à entretenir – surtout si c’est pour demeurer vides. Pour ce qui est de construire une église neuve, le raisonnement est d’autant plus nébuleux : comment va-t-on, de un, la remplir et, de deux, la payer?

église 1

Historiquement et patrimonialement parlant, certes, le bâtiment a sa valeur : il symbolise la collectivité, unie et dressée contre une majorité parlant une autre langue et pratiquant une autre religion. C’est un beffroi érigé sur l’autel du « nous contre eux » qui parle avec une éloquence qui n’est pas encore perdue pour plusieurs. Encore cela suppose-t-il une connaissance – ou une transmission? – du patrimoine local, ce qui, pour une personne de la région qui serait âgée de moins de 40 ans, peut paraître déjà douteux.

Puis vient encore la question de la nature même de l’Église, une institution tournée vers le passé (et le passé lointain, si lointain que personne ne peut le contester), qui se voit désormais dans la difficile position de prendre des décisions d’avenir. L’avenir, pour l’Église, peu importe sa dénomination, sera toujours un concept abstrait, ou au mieux limité à une intangible éternité tissée d’incertitudes. Le « d’ici-là », comme « l’avant » importe donc moins, beaucoup moins que l’au-delà.

On ne peut cependant nier l’importance fondamentale de la religion dans la construction de l’identité acadienne. La religion catholique, et la langue française (aussi abâtardie puisse-t-elle paraître aux puristes) en sont les principales assises, avec la valorisation du dur labeur. Ce sont les thèmes martelés par les nationalistes dès (et depuis) la fin du XIXe siècle. Or le dur labeur, c’est chose du passé. On engage aujourd’hui des gens pour tondre notre gazon ou nettoyer nos gouttières, c’est tout dire. Je ne connais personne qui ait monté ou aidé à monter une grange dernièrement. Encore moins en équarrissant le bois, taillant les chevilles et mortaisant les joints de ses propres mains. Restent la pêche et l’agriculture, qui sont l’apanage d’une minorité qui connaît son lot de difficultés dans un contexte où les méthodes traditionnelles ne suffisent plus à les rentabiliser. On ne questionne plus l’importance de l’argent dans ces deux cas : on déplore bien entendu le désintérêt de la jeunesse pour ces deux métiers, dits traditionnels, mais tout en acquiesçant qu’il faut bien faire sa vie, et que la nôtre n’est peut-être pas celle que l’on souhaite à nos enfants.

La religion est moribonde en Acadie, qu’on le reconnaisse ou pas. Elle reste le phare d’une génération, alors que la jeunesse d’aujourd’hui trouve ses repères ailleurs, dans la science, la raison, ou la spiritualité par d’autres moyens et d’autres noms, et surtout avec moins de contraintes. Or les mêmes personnes qui auront souhaité à leurs enfants une vie plus facile que la leur ne devraient pas s’en offusquer : rien qu’en ôtant de leurs épaules le poids de la culpabilité – première arme de la religion – leur cheminement et l’atteinte de leurs objectifs deviennent d’autant plus réalisables. Ils n’auront pas, contrairement à leurs parents ou grands-parents, à se sentir coupables d’être heureux. Et ce, peu importe ce qui les rend heureux. Alors est-il encore une vocation identitaire en Acadie pour la religion? L’Acadie d’aujourd’hui et de demain, s’entend; celle hier est une toute autre affaire.

 église 3

Alors il reste la langue française. Encore bien vivante, elle représente logiquement le dernier bastion de l’acadianité – c’est pour cela qu’elle soulève encore tant de passions et conserve son pouvoir de mobilisation. On la protège aujourd’hui comme nos aïeux ont naguère protégé leur religion. Je pense qu’on peut dire que l’Acadien qui renonce – volontairement –  à sa langue renonce aussi, quelque part, à son acadianité. Idem pour qui la perd, dans une certaine mesure, car que reste-t-il après la langue? Le nom de famille ne suffit pas et d’ailleurs, l’appartenance à la grande famille acadienne n’en dépend pas entièrement. Elle accueille aujourd’hui en son sein des gens venus de bien loin, et c’est très bien comme ça; le pouvoir d’attraction n’est-il pas symptomatique d’une culture et d’une langue toujours bien vivantes?

Or donc, que l’on en soit aujourd’hui à fermer des églises ou des cathédrales ne devrait en rien surprendre : les temps changent. Et si les temps changent, les gens changent tout autant, comme leurs besoins. Dans ma paroisse d’origine, l’église est minuscule – on peut y asseoir environ 150 personnes tout au plus – et le prêtre (du jour) tient office dans six autres bâtiments. Un prêtre, sept paroisses : je pense qu’il est juste de dire que si cette formule fonctionne, sans tuer ces pauvres curés à la tâche, le diocèse aura tout fait en son pouvoir pour les garder ouvertes, ces églises. Et ces 150 places sont rarement comblées : à Noël et à Pâques, si on est chanceux, et largement parce que la promesse d’une récompense plus concrète que l’éternelle béatitude du paradis miroite au bout de la pénible expérience.

Et l’histoire de cette année sera la même que celle de l’an dernier, ou de dix ans passés. Les nouvelles aventures du Christ, faudrait quand même pas rêver!

Alors soit on tire exemple de la cathédrale de Moncton, qui prend les mesures pour redevenir un lieu de rassemblement communautaire par d’autres moyens que la foi et la fidélité de ses ouailles, ou on ferme la shop. Ça peut paraître dur, mais quel fardeau lègue-t-on aux croyants qui restent, avec une église vide? La foi déplace des montagnes, dit-on, mais elle ne déplace plus les fonds nécessaires : c’était à prévoir quand on a axé la doctrine sur l’adoration de la pauvreté. Or les pauvres ne forment plus la majorité, et se doivent de voir à d’autres impératifs que les donations à leur paroisse. Les cinq, dix ou vingt dollars autrefois octroyés à la quête passent aujourd’hui sur la table, à la pharmacie ou aux services publics en priorité. Ce n’est pas dire que les gens ont perdu la foi, mais plutôt les moyens de soutenir leur église, en vertu de leurs nombres en perpétuelle réduction.

Donc, devant la levée de boucliers de Bas-Caraquet, on se questionne: l’importance de nos églises est-elle bien réelle, ou largement imaginée? Serions-nous encore Acadiens et fiers de l’être, demain matin, sans ces mammouths de bois et de maçonnerie (et de clapboard, oui) dont l’entretien est devenu insoutenable pour les communautés et les diocèses? Il est indéniable qu’elles ont joué leur rôle dans la construction des collectivités, des villages et même des structures et des économies locales, mais ce rôle semble aujourd’hui dépassé. Le réseautage se fait sur Facebook ou autour d’une bière, d’un café, plus sur le parvis après la messe.

L’Acadien qui n’est pas catholique, ou pas pratiquant, est-il moins Acadien pour autant? J’imagine que c’est une question d’opinion, d’affiliations, et de valeurs. Mais le fait que l’on puisse aujourd’hui poser cette question, par contre, est en soi révélateur d’une profonde transformation de nos repères identitaires. Cela sans dire pour autant que l’Acadien catholique et/ou pratiquant le soit moins non plus.

Mais ce n’est plus tout d’être, de nos jours, encore faut-il savoir pourquoi nous sommes. L’heure est à la vénération des questions, non plus des dogmes. Pour ma part, je me sens aussi Acadien maintenant, ou peut-être plus, qu’au début de ce texte. Acadien d’une Acadie raisonnée, et non imaginée.

Raymond BlanchardRaymond Blanchard est originaire de Village-des-Poirier dans la Péninsule acadienne, mais enraciné dans le Sud-Est depuis 1999 et habitant présentement à Memramcook. Il est détenteur d’un Ba-B.éd majeure Études françaises/mineure Histoire (2005), d’une spécialisation en Histoire (2009) et d’une maîtrise en histoire sociale (2011) de l’Université de Moncton. Il travaille depuis 2012 en tant qu’agent de recherche et de projets de la FÉÉCUM, où il est critique politique/social à ses heures. Pas trop pire avec un marteau.

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3 réponses à “Du patrimoine à l’imaginaire – Raymond Blanchard

  1. Tres réaliste et laisser les paroissiens qui fréquente l’église parler et non ceux qui vient juste de commencer a fréquenter l’église et je pense que ceux de l’extérieur de la paroisse n’a pas un mots a dire tout comme moi qui est originaire de Bas-Caraquet mais qui demeure a l’extérieur

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