Au nom de la liberté… – Raymond Blanchard

Moncton a été profondément secouée au fond de son confort tranquille ces derniers jours. Un type armé jusqu’aux dents a décidé de défendre sa liberté face à une autorité qu’il jugeait illégitime. Il a tiré, sans hésiter, sur cinq agents des forces de l’ordre, en tuant trois. On ne craint heureusement plus pour la vie des deux autres.

Nous qui avons la réputation – le stéréotype? – de ne verrouiller ni portes, ni fenêtres, nous qui avons l’habitude de jaser par-dessus la clôture avec nos voisins, nous dont les enfants gambadent insouciamment dans les rues, nous nous sommes barricadés dans nos demeures, terrés et terrifiés à l’idée que qu’un bouffon déambulait avec son arsenal dans une zone résidentielle.

Défendre – manifester serait un mot plus juste, car personne ne la menaçait – sa liberté, en se paradant déguisé comme Rambo, vraiment?

Et tout ça au nom de la liberté?

Pardonnez-moi, mais je peine à comprendre l’adéquation entre la liberté et la possession d’armes à feu. Comment peut-on se sentir plus libre en tenant entre ses mains un outil qui a la capacité – la vocation dans certains cas – de tuer d’autres humains? Cette responsabilité me paraît un fardeau immense. Évidemment, je suis de ceux qui accordent une certaine valeur à la sécurité et au respect d’autrui, ainsi qu’à la vie en général. Malheureusement, chaque règle a son exception.

Donc, pour moi, ce n’est pas une question de liberté. C’est une question de pouvoir. Non, même pas une question de pouvoir. Une question de domination. Plus encore, une question de négation du contrat social.

Boris Vian donnait aux pistolets le nom d’«égalisateur». «Un égalisateur à douze giclées» avait-il écrit… Le contexte présent me porte à réfléchir : un égalisateur?

twitter globe and mail 6 juin

Twitter : Globe and Mail : 6 juin

Ça nivèle le terrain. Tu en as un, j’en ai un : on est égaux. Ça nie l’autorité. Ça ignore toute hiérarchie. Ça retire l’avantage au méchant comme au bon, en principe.

Mais quand un type part en promenade dans un quartier résidentiel armé de fusils, d’armes blanches et d’arbalètes et fait feu sur des officiers de la police alors qu’ils sont encore assis dans leurs véhicules, peut-on vraiment parler d’égalité? La police et l’armée avaient une cible ; le tireur en avait des centaines. Et un seul des deux visait à ce que le tout se termine calmement et sans nouvelles victimes. Non, ne me parlez pas d’égalité.

La police et l’armée ont pour vocation le maintien de l’ordre et d’être au service de la communauté. Cela ne veut pas dire être au service des lubies paramilitaires ou survivalistes qui, pour des raisons qui m’échappent, pensent que l’apocalypse approche à grands pas. Pourtant on permet à ces gens, si le cœur leur en dit, de s’amuser avec leurs grosses bébelles, de vivre leurs fabulations, et ce, tant qu’ils le fassent dans un cadre sécuritaire et sans poser de menace pour eux-mêmes ou pour leur voisinage.

Mais, il y en a toujours un qui décide qu’il va montrer au monde entier ce qu’il pense de l’autorité. Lui, il a pu sortir de chez lui riggé comme Terminator et personne ne va l’arrêter. REGARDEZ-MOI, JE SUIS LIBRE!!!

Oui, toi tu l’es, mais pas les autres. Pas les autres, ni aujourd’hui, ni pour une couple de jours. Peut-être plus jamais. Mais fais ce que tu veux. God forbid qu’on t’enlève ta liberté.

Sont-ils toujours délicats, les policiers? Bien sûr que non : ils sont même brutaux par moments. Ont-ils toujours raison? Encore moins. Mais ils ont à cœur le bien du plus grand nombre. La liberté, c’est une responsabilité avant d’être un droit. Les policiers agissent un peu comme la conscience de la collectivité. La majorité du travail revient quand même aux individus.

Or, tu avais plutôt le bien du plus petit nombre en tête. Je ne sais pourquoi – et j’espère qu’on cesse de clamer systématiquement la maladie mentale dans ce genre d’affaire – mais le monde entier était contre toi sous la forme de la police et de l’autorité civile. Tu as ouvert le feu sans distinction.

Liberté, vraiment? Égalité? Encore moins.

J’imagine facilement ce que les agents de la GRC avaient envie de te faire subir. J’en connais personnellement qui souhaitaient sincèrement que ce ne soient pas eux qui te mettent la main au collet. Mais s’ils t’avaient effectivement arrêté, ils ne t’auraient tiré dessus qu’en dernier recours – et jamais s’ils jugeaient que ça posait un danger à d’autres – mais toi, tu n’aurais sûrement pas hésité.

Pis on aura encore la face de dire que ça nous prend plus de fusils, c’est le pire dans toute cette histoire. C’est vraiment le pire. On n’a pas besoin de plus de fusils, mais on a besoin de plus de monde responsable et sensé.

Je n’ai pas peur de toi. Ce qui me fait peur, c’est le monde qui like tes commentaires sur les médias sociaux. C’est le monde qui approuve ton rampage en disant qu’il était temps que quelqu’un montre à la police qui est le boss. C’est le monde qui, en plein milieu des événements, ont eu l’ignominie de politiser ce qui se tramait en faveur du port d’armes. C’est le monde qui te donnera raison.

Pis faudrait donner accès à plus d’armes à ce monde-là? Au nom de la liberté? What about MA liberté, celle de ma famille, de mes amis, de mes voisins? Je suis libre de ne PAS vouloir de fusil chez moi. Sans avoir à craindre pour ma vie. Sans me sentir démuni face au monde qui m’entoure. Sans avoir besoin de manier un gros calibre pour compenser les manques de mon existence. On n’est pas aux States icitte.

Et si tu voulais donner un sens à ton existence, j’ai des nouvelles pour toi. Nous sommes sept milliards d’humains sur Terre et tu voulais être spécial? On a tous la même valeur. First of all tu as accompli quoi? Si tu voulais qu’on se souvienne de toi, guess what. Moi, en tout cas, je vais t’oublier. As-tu lu ton nom quelque part dans ce texte? Je te l’ai enlevé, ton nom : il ne signifie rien pour moi.

Mais tu m’as surpris, parce que je ne pensais sérieusement pas que la police te prendrait vivant, et pas parce que je croyais qu’ils te tueraient. Après tout, tu n’allais pas renoncer à ta précieuse et toute-puissante liberté, non? Mais non, tu as dumpé ton arsenal dans une backyard – où des enfants jouent peut-être, ou un chien, ou en tout cas, tu saisis le concept – pis tu t’es laissé capturer en disant que tu avais fini.

Fini quoi, au juste? Tu avais fini de jouer, t’es redevenu humain? C’est pour ça que tu t’es rendu? Tu as eu un comeback d’humanité? Des regrets, peut-être? De la culpabilité? Tu as réalisé ce que tu as fait à la famille des agents que tu as shooté comme si tu étais dans Call of Duty? Ce que tu as fait à ta propre famille?

Y’est où ton piton reset astheure? Y’est où le leur? Ce n’est pas une game, chouze. On ne joue pas avec la vie des gens. Même la tienne vaut quelque chose pour quelqu’un. Pourquoi la GRC te l’aurait laissée, sinon?

Mais ton nom? Tu ne mérites pas qu’on te le laisse, ton nom. Ni ton image d’ailleurs. Te les enlever c’est la première chose sensée qu’on pourrait faire. Déshumanisant comme geste, mais je crois que tu as perdu ce privilège. Responsabilité, dude. Penses-y. Tu auras le temps.

Resurgo. Je me relève. ON se relève, et Moncton restera Moncton. Avec ses bouts moches pis son bon monde. Pis sans toi. Au nom de la liberté.

Raymond BlanchardRaymond Blanchard est originaire de Village-des-Poirier dans la Péninsule acadienne, mais enraciné dans le Sud-Est depuis 1999 et habitant présentement à Memramcook. Il est détenteur d’un Ba-B.éd majeure Études françaises/mineure Histoire (2005), d’une spécialisation en Histoire (2009) et d’une maîtrise en histoire sociale (2011) de l’Université de Moncton. Il travaille depuis 2012 en tant qu’agent de recherche et de projets de la FÉÉCUM, où il est critique politique/social à ses heures. Pas trop pire avec un marteau.

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5 réponses à “Au nom de la liberté… – Raymond Blanchard

  1. Les policiers ont pour vocation le maintien de l’ordre et d’être au service de la communauté ?? je croyais que les polices avait comme mission d’appliquer la Loi, protéger les biens et limiter les troubles civils

  2. Bien d’acord avec toi Jon !! Continuer a penser comme ca Raymond et il en aura d;autres des RamboS … Pas fort comme example !!!

  3. Salut Raymond,
    Il y a des passages dans cet article j’ai bien aimé. Certes, face à cette crise, qui a secoué le grand Moncton, le recours aux armes à feu ne devrait pas être la solution immédiate. Il doit y avoir un sérieux débat concernant nos moeurs de société. Toutefois, j’ai un peu peur que tes remarques reflètent les émotions qui circulent en ce moment à Moncton. Tu dis qu’il luttait pour la liberté habillé en « Rambo », comment peux tu réellement savoir, en ce moment, s’il combattait uniquement pour la « liberté » ou pour la « justice »? Peut-être il y a d’autres évenements perturbateurs qui ont influencés ces actions violentes. Il est encore trop tôt. Je dois l’avouer, ces arguments présentés dans les médias sociaux peuvent sembler « extrémistes » aux yeux de tous. Cependant, nous devons (en tant qu’être humains qui « pensent ») essayer de les comprendre sans idées préconcus et d’entendre cette personne. Escuse moi, je trouve que tu démontres un énorme manque de respect au lieu d’une personne qui voudrait comprendre rationnellement cette personne. Ne laisse pas les émotions brouillé ta capacité de penser; de juger rationnellement ce qui est « bien » et ce qui est « mal »…c’est pire. Merci.

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