Un mystère en Ontario : l’ordre de Jacques-Cartier en bande dessinée – Marianne St-Jacques

Deschatelets, Martin [illustrations, scénario] et Kevin Montpellier [scénario], L’Ordre de Jacques-Cartier Tome 1 : Un mystère en Ontario, Ottawa, Réseau du patrimoine franco-ontarien et Expired Comics, 2018, s.p.

Crédit photo : Martin Deschatelets.

En février 2018, dans le cadre du Mois du patrimoine en Ontario français, le Réseau du patrimoine franco-ontarien, en collaboration avec Expired Comics, faisait paraître L’Ordre de Jacques-Cartier Tome 1 : Un mystère en Ontario, une bande dessinée historique aux accents fantastiques réalisée par le duo franco-ontarien Kevin Montpellier et Martin Deschatelets. Heureuse coïncidence pour les auteurs, une mallette contenant de précieux documents de l’Ordre Jacques-Cartier avait été découverte à Grand-Sault, au Nouveau-Brunswick, peu de temps avant la sortie de l’album, ramenant ainsi dans l’actualité cette société secrète canadienne-française.

Un mystère en Ontario s’amorce à l’Université de Sudbury, où Sophie et Mathieu viennent de terminer leur session. Ceux-ci prennent alors la direction de Thunder Beach, où Mathieu doit prendre possession du chalet qu’il a hérité de son oncle Édouard, récemment décédé. Après un voyage bucolique à travers l’Île Manitoulin et la Péninsule Bruce, les étudiants arrivent à bon port, mais les choses ne se passent pas tout à fait comme prévu. Mathieu et Sophie découvrent que l’oncle Édouard menait une existence secrète comme membre de l’Ordre de Jacques-Cartier (OJC), une société fondée par Jacques Cartier lui-même afin de cacher une arme convoitée par des créatures surnaturelles. L’arme aurait été dissimulée en Ontario par Étienne Brûlé, et depuis ce temps, les membres de l’OJC veilleraient sur elle afin de la protéger des forces occultes. Les deux protagonistes se trouvent ainsi plongés dans une grande aventure ésotérique (une sorte de Da Vinci Code franco-ontarien), où les monstres, les complots et l’histoire franco-ontarienne s’entremêlent allègrement.

Avec cet album de commande à vocation pédagogique, Kevin Montpellier et Martin Deschatelets ont accepté de relever un défi casse-gueule : celui de créer une intrigue à la fois ludique et subtilement éducative. À cet égard, les auteurs ont réussi leur pari grâce à leur ton léger et leur humour. Il faut dire que le duo s’était déjà illustré dans le milieu des comics de langue anglaise avec Big Nick (Expired Comics, trois numéros), série humoristique mettant en vedette Nicholas Murray, un mineur sudburois ayant développé des pouvoirs surhumains à la suite d’une hibernation cryogénique de 30 ans, ainsi que Merve and Vinnie – Earth’s Finest (Expired Comics), où deux hommes sans ambition deviennent les protecteurs attitrés de la planète à la suite d’une erreur sur la personne[1].

Cet esprit comique permet ici aux auteurs de créer un album équilibré où le volet informatif est surtout distillé lors de la première partie consacrée au voyage routier (ainsi que dans le dossier «touristique» à la fin de l’album), tandis que la seconde partie de l’intrigue est guidée par l’action. Le tout s’enchaîne ainsi jusqu’à la fin en suspense, mettant ainsi la table pour le prochain tome de la série.

Une première qui n’en n’est pas une

Si l’album a connu un bel accueil médiatique, notamment grâce à la couverture d’ICI Radio-Canada Ontario et du journal La voix du Nord, quelques affirmations à son sujet ont de quoi faire sourciller. Dans son article, Julien Cayouette, journaliste à La voix du Nord, avance qu’Un mystère en Ontario «pourrait être considéré comme la première bande dessinée d’aventure franco-ontarienne». De même, dans un communiqué de presse émis le 25 septembre 2018 à l’occasion du Jour des Franco-Ontariens, le Réseau du patrimoine franco-ontarien présente lui-même cette bande dessinée comme étant «la seule à mettre en valeur le patrimoine franco-ontarien[2]».

Ces affirmations sont problématiques, car elles témoignent d’une méconnaissance profonde et généralisée de l’histoire de la bande dessinée francophone en Ontario, parent pauvre de la littérature franco-ontarienne. En effet, Un mystère en Ontario n’est pas la première BD d’aventure en Ontario français. Au cours des années 1939-1944, Rodolphe Vincent (originaire d’Ottawa) et son épouse Odette Fumet Vincent ont fait paraître des adaptations en bande dessinée de romans de cape et d’épée (Walter Scott, Alexandre Dumas, etc.) dans des journaux québécois, ainsi que dans le quotidien Le Droit[3]. De même, les auteurs franco-ontariens Yanick Champoux, Michèle Laframboise et Kan-J ont tous fait paraître des récits de bande dessinée de genre (science-fiction ou heroic fantasy) chez des éditeurs québécois ou européens au cours des années 1990-2000.

Enfin, comme la plupart des projets de bande dessinée en Ontario français sont d’inspiration historique ou folklorique, Un mystère en Ontario n’est certainement pas le seul ouvrage séquentiel franco-ontarien à caractère patrimonial. Parmi quelques titres plus ou moins récents, citons Ti-Jean fin voleur du folkloriste Germain Lemieux et de l’illustrateur Luc Robert, publié en 1992 par les éditions Prise de parole et le Centre franco-ontarien de folklore[4]. De même, la Société d’histoire de Toronto a fait paraître en 1994 Étienne Brûlé 1592-1633Entre l’Histoire et la légende : Un mythe franco-ontarien, par Josette Bouchard-Müller et Dale King-Weymark, tandis que la FESFO (Fédération de la jeunesse franco-ontarienne) a fait paraître On veut, on peut, on s’unit… on l’aura! (circa 1997), un fascicule de bande dessinée sur sa propre histoire – jalonnée par les grands moments de l’histoire franco-ontarienne contemporaine – réalisé par Naji Mezher, Mislav Dubicanac, Mathieu Goulet, Manon Doran, Gisèle Fortin et Félix Saint-Denis. Enfin, les scénaristes franco-ontariens Body Ngoy et Corinne Sauvé ont récemment participé à la réalisation de l’album Sir Wilfrid Laurier : Bâtisseur du Canada d’aujourd’hui, illustré par le Québécois Éric Thériault[5] et publié en 2016 par la Fondation canadienne pour le dialogue des cultures (Ottawa).

Les organismes francophones ont donc souvent eu recours à la bande dessinée pour transmettre leurs idées et leurs valeurs. Il convient toutefois de noter que certains de ces projets ont été réalisés avec un degré variable d’amateurisme, et que la majorité de ces ouvrages sont aujourd’hui épuisés ou introuvables en librairie.

En ce sens, Un mystère en Ontario demeure l’une des seules BD patrimoniales réellement accessibles en Ontario français, et sans doute – de par sa qualité professionnelle – l’une des BD d’aventure les plus réussies. Enfin, l’ouvrage a surtout le mérite de susciter la curiosité sur le véritable Ordre de Jacques-Cartier et d’inviter le lecteur à se renseigner davantage sur le sujet[6]. Car encore aujourd’hui, L’OJC occupe un espace privilégié au sein de l’imaginaire collectif francophone, notamment parce qu’il conserve une part de mystère.

[1] Kevin Montpellier et Martin Deschatelets sont également cofondateurs des éditions Expired Comics.

[2] «Le 25 septembre : Journée pour soutenir le patrimoine franco-ontarien», communiqué de presse, Réseau du patrimoine franco-ontarien, Ottawa, 25 septembre 2018.

[3] Michel Viau, BDQ : Histoire de la bande dessinée au Québec, T1 : des origines à 1979, Montréal, Éditions Mém9ire, 2014, p. 126 et Michel Viau, «100 ans de BD au Québec», supplément MensuHell, no 54, mai 2004, p. 7.

[4] Selon le catalogue en ligne de l’éditeur, l’album met en valeur Ti-Jean, «le jeune héros de nos beaux contes oraux traditionnels».

[5] Le trio a également fait paraître en 2015 l’album Le rêve canadien, qui traite de l’établissement des nouveaux arrivants, publié par le Centre franco-ontarien de ressources pédagogiques (CFORP).

[6] Fondé le 22 octobre 1926 à Ottawa à l’initiative de Mgr François-Xavier Barette, l’Ordre de Jacques-Cartier avait pour objectif initial de favoriser l’avancement professionnel des francophones au sein de la fonction publique fédérale. Connue sous le nom de code «la Patente», l’organisation secrète canadienne-française s’étendra par la suite à d’autres provinces et comptera parmi ses membres plusieurs élites. L’organisation sera officiellement dissoute, après sa révélation au grand public en 1964. Pour plus de détails, voir  Gabriel Bertrand, «L’Ordre de Jacques-Cartier et les minorités francophones», dans Gratien Allaire et Anne Gilbert (dir.), Francophonies plurielles, Sudbury, Institut franco-ontarien, p. 13-58.

À propos…

Détentrice d’une maîtrise en lettres françaises de l’Université d’Ottawa, Marianne St-Jacques est rédactrice pour ActuaBD.com, premier site Internet francophone d’information sur la bande dessinée, depuis 2008. Membre de l’Association des critiques et journalistes de bande dessinée (ACBD), celle-ci est coordonnatrice du Prix de la critique ACBD de la bande dessinée québécoise 2018, remis au Salon du livre de Montréal. Originaire d’Ottawa, elle a également travaillé comme chroniqueuse et journaliste à la radio francophone. Elle s’intéresse principalement à la bande dessinée québécoise et canadienne.

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