Les drôleries de la traduction-interprétation en mission officielle – Joseph Dunn

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Les articles de La Filière Louisiane sont publiés grâce à un partenariat entre Astheure et Les Carnets Nord/Sud, blogue de la Chaire de recherche du Canada en études acadiennes et transnationales (CRÉAcT) de l’Université Sainte-Anne. Cette série vise à faire mieux connaître les enjeux culturels de la Louisiane francophone et à favoriser le dialogue entre Acadiens et Louisianais.

Préface : L’année 2018, ce ne sera pas n’importe quelle année à La Nouvelle-Orléans. C’est le Tricentenaire de la fondation de la ville sur le Mississippi par Pierre Le Moyne, Sieur de Bienville. Et il y a de quoi célébrer, y compris l’importance de la langue française chez les traducteurs-interprètes…

En toute réalité, je n’étais pas prédestiné à ce genre de travail, le français ayant été perdu dans ma famille trois ou quatre générations avant mon arrivée en ce monde. Fils de soudeur et de secrétaire d’école, petit-fils et arrière-petit-fils d’agriculteurs de la Louisiane anglophone des Paroisses floridiennes au nord du lac Pontchartrain, j’étais plutôt en route vers une vie semblable dans mon petit village. Or, piqué très jeune par le goût de la langue de mes ancêtres maternels, je me suis juré de tout faire pour faire ma vie avec. Et voilà qu’en plus de mon activité principale dans le secteur touristique, il m’arrive parfois d’être appelé à servir de traducteur-interprète.

Le plus souvent, c’est dans le cadre de la visite d’un dignitaire quelconque à La Nouvelle-Orléans. Je fais l’intermédiaire, passant de l’anglais au français, du français à l’anglais, demandant ci et là une petite précision, dans ce match de tennis de compréhension linguistique. Dans mon expérience, les francophones ont beaucoup plus l’habitude d’être traduits que les anglophones, qui ont tendance à oublier qu’il y a quelqu’un juste à côté (MOI en l’occurrence) qui doit tout reprendre et traduire, tout en essayant de contextualiser.

Et c’est grâce à cette compétence réelle ou imaginée que j’ai pu faire partie d’une récente délégation de Néo-Orléanais à visiter la France en vue du Tricentenaire de la ville en 2018. Invité par les maires de Paris et d’Orléans, le Maire Landrieu, Mitch comme il aime à se présenter, a mené un groupe d’élus et de chefs d’entreprises pour une série de rencontres et de visites officielles à Paris et à Orléans avec leurs homologues franco-français du 27 au 30 novembre 2017. Comme d’habitude, j’étais le seul du groupe à parler français.

Avant même d’arriver sur le sol parisien, j’avais déjà dépensé une bonne quarantaine d’heures en rédigeant des courriels, échangeant des appels téléphoniques, situant les différents points de protocole et de préséance. (On ne mélange pas élus et royaux en France, par exemple… il y a quand-même eu la Révolution française…) Une fois sur place, il y a les dernières confirmations de rendez-vous à boucler et puis… ACTION.

Ma raison d’être est maintenant d’écouter TOUT ce qui passe autour de moi, en anglais et en français, afin d’être prêt à répondre à n’importe quelle question dans les deux langues. Une litanie incessante de noms-titres-fonctions-dates-chiffres-termes-techniques-superficies. (Question : 36 563 mètres carrés et 730 hectares, c’est combien en pieds carrés et acres, du coup?! Réponse : ÉNORME). Monsieur le Maire, Madame la Maire (car on ne dit pas «Mairesse» en France), Monsieur le Député, Votre Altesse Royale (mais pas dans la même pièce avec les élus, bien entendu!).

Après une réunion privée avec la Maire de Paris dans son bureau, nous passons dans un des salons exquis de l’Hôtel de Ville où il fait salle comble. J’y reconnais plein d’amis, de connaissances, mais je n’ai pas le temps de les saluer. Mme Hidalgo présente M. Landrieu et, ayant visité la Louisiane pour une réunion de l’Association internationale des Maires francophones en 2015, elle commence à chanter…

La Maire de Paris au podium. Crédit photo : Association France-Louisiane.

«Travailler c’est trop dûr»

Et. La. Salle. Entière. Ne. Fait. Qu’une. Voix. C’est à couper le souffle.

L’orchestre de cuivres enchaîne un second-line, les serviettes en papier se déplient, se transforment en mouchoirs et flottent au-dessus des têtes des danseurs menés par M. et Mme Landrieu et les salons dorés de l’Hôtel de Ville de Paris deviennent, pour un instant, une rue du Vieux Carré de La Nouvelle-Orléans.

Nous avons tous très hâte de découvrir Orléans, ville située à une heure et demie de Paris. Une ville dite «royale» où la fleur de lys – devenu symbole de la droite politique en France – et Jeanne d’Arc sont partout en évidence. Les deux Maires s’entendent très bien dès la première poignée de main. La plaisanterie est vite faite, si nous venons de La «Nouvelle» Orléans, cette ville-ci, c’est l’Orléans classique. La Grande Sœur. Tout le monde est ému de ces retrouvailles. Le courant passe et les discussions se focalisent sur trois axes de coopération : 1) l’entrepreneuriat; 2) la gestion de l’eau 3) la culture et le tourisme.

À la conférence de presse, je suis assis à côté du Maire d’Orléans à une table en chêne datant du XVIe siècle dans un ancien hôtel particulier devenu Hôtel de Ville devenu site d’événements officiels de la mairie. L’hôtel date lui aussi des années 1500… un moment historique dans un cadre éblouissant. Mais je n’ai pas le temps de contempler ni décors ni histoire… je dois travailler. Le Maire de La Nouvelle-Orléans prend d’abord la parole devant une assemblée composée de la presse locale et nationale, ainsi que des partenaires de la mairie dans leur célébration des 300 ans de La Nouvelle-Orléans. Et oui, il y aura à Orléans toute une année de programmation étiquetée NOLA2018!

Comme je suis caché à la droite de mon maire, derrière le Maire d’Orléans, il ne peut voir la panique dans mes yeux alors qu’il continue de parler-parler-parler. Je m’incline un peu devant, tourne la tête vers lui, en signe de «Hé, hô!» Mon collègue assis de l’autre côté me dira après que son épouse lui chuchotait, «Laisse Joseph parler!» Heureusement que j’ai toujours un cahier et un stylo à portée de main… je gribouille comme un malade des mots-clés pour tenir le fil et c’est enfin mon tour de reprendre et de rattraper.

Moi à table avec la page de gribouillis. Crédit photo : Laurent Doisneau-Herry.

Le Maire d’Orléans est plus charitable… il s’arrête à toutes les deux-trois phrases. En tapant la main sur la table vénérable, il met beaucoup d’emphase sur l’aspect VIVANT de sa ville, veut faire connaître L’ÂME des bâtisses et des pierres. J’y mets autant de brio dans l’interprétation, aux applaudissements de la salle. Un jumelage formel est annoncé entre la Grande et la Petite Sœur, ces deux Orléans, l’ancienne et la nouvelle, à être signé en Louisiane en janvier 2018, quand le Maire sera en visite avec une délégation pour le premier défilé de la saison de Carnaval : le 6 janvier, date de naissance de Jeanne d’Arc, merci!

Le lendemain, mes prestations sont presque terminées. M. Landrieu intervient à un symposium organisé par l’Académie des sciences d’outre-mer. Dans le public, il y a beaucoup de gens que je reconnais, des Louisianais expatriés en France, des universitaires louisianais venus des universités Tulane, LSU et Centenary, des amis de la Louisiane (telle que l’Association France-Louisiane), et autres.

J’ai mon cahier, mon stylo, je suis debout derrière un podium à l’écart de la table d’honneur où sont assis les dignitaires, y compris le Consul général de France à La Nouvelle-Orléans. Le Maire est présenté par le Conseiller culturel de l’Ambassade des États-Unis en France. Les bilingues à la table font leur brève introduction dans les deux langues ; je fais le relais pour les monolingues. Le Maire prend la parole, j’assure l’interprétation. Cette fois-ci, il se rappelle que je suis là. Il prend son temps. Il est suivi par le Consul général, qui lui, décide de s’exprimer en anglais pour que le Maire et les membres du public anglophones comprennent.

La table d’honneur au symposium. Crédit photo : US Embassy France.

Une fois sa petite intervention en anglais terminée, il me regarde, l’air d’attendre. Le connaissant bien, je me permets sur un ton un peu taquin, «Tu veux que je te traduise en français, M. le Consul Général?»

Et ça, mes amis, c’est l’une des drôleries de la traduction-interprétation en mission officielle.

Pour de plus amples renseignements :

À propos…

Les origines françaises de Joseph Dunn, passionné promoteur-défenseur de la culture, de l’histoire et des langues d’héritage de la Louisiane, remontent aux années 1740. À part son travail dans le domaine touristico-culturel en Louisiane, il fait l’effort conscient de parler français tous les jours avec sa fille, ses ami.e.s et ses client.e.s.

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