Journal intime – Sébastien Lord-Émard

Bélanger, Jennifer [commissaire]. Alisa Arsenault, Rémi Belliveau, Marjolaine Bourgeois, Angèle Cormier, Carole Deveau, Mathieu Léger [artistes]. Découpes : L’Évangéline en images, Moncton, Atelier d’estampe Imago / Musée acadien de l’Université de Moncton, 10 juin-16 août 2015.

Le programme de l’exposition Découpes : L’Évangéline en images en main (papier journal grand format, où se donnent à lire, entre des reproductions des œuvres et un historique du journal L’Évangéline, deux textes incontournables, celui de la commissaire Jennifer Bélanger, et celui de l’auteure France Daigle[1]), on entre dans la salle avec l’impression première de remonter le fil du temps : une presse à l’ancienne, des images issues du passé, et des objets insolites.

Marcher lentement entre les œuvres. Prendre son temps. Pour voir. Pour lire.

Et puis les différentes œuvres semblent soudain s’ouvrir, comme si le présent jaillissait sous nos yeux. Le spectateur saisit alors son carnet et sa plume dans sa poche de veston. Il écrit pour lui-même, c’est-à-dire pour les autres, ou vice-versa.

Le Musée acadien de l’Université de Moncton présente jusqu’au 16 aout 2015 l’exposition Découpes : L’Évangéline en images.  Des anciennes plaques d’impression du journal L’Évangeline (1887-1982), oubliées au fil des ans, ont permis la mise sur pied de cette exposition. Par le regard d’artistes, un projet d’exposition-recherche a pris forme avec l’atelier d’estampe Imago de Moncton et le Musée acadien. La commissaire de l’exposition, Jennifer Bélanger, a choisi six artistes qui ont créé des œuvres en se réappropriant des plaques photographiques des années 1950 à la fin des années 1970 du journal acadien L’Évangeline. Les artistes participants sont Alisa Arsenault, Rémi Belliveau, Marjolaine Bourgeois, Angèle Cormier, Carole Deveau et Mathieu Léger. Une publication gratuite du projet et des œuvres des artistes est offerte aux visiteurs. Cette exposition est rendue possible grâce à l’appui de la Fondation Sheila Hugh MacKay et aux subventionnaires suivants : le Musée acadien de l’Université de Moncton, l’Atelier d’estampe Imago, le Conseil des arts du Canada, le Conseil des arts du Nouveau-Brunswick et la Province du Nouveau- Brunswick. Également, depuis le 10 juin et pour une semaine, l’artiste Mathieu Léger réalise une performance intitulée "Sur sept jours, la marche, 2015" en lien avec l’exposition. À chaque jour, il marchera autour du terrain du pavillon Clément-Cormier, de deux à cinq heures, y laissant une impression géographique signifiant la mort de l’imprimé en tant qu’objet et la lente dissolution du journal. https://www.umoncton.ca/nouvelles/info.php?page=1&id=16781&campus_selection=all#.VYQoXuu-38s (accessed 19 June 2015)

Découpes : L’Évangéline en images, Moncton, Atelier d’estampe Imago / Musée acadien de l’Université de Moncton, 10 juin-16 août 2015.

Cher Journal. Quand tu as disparu pour de bon, je n’avais pas encore un an de vie. Pétulant poupon, j’aurais probablement eu dans l’idée d’essayer de te mâchouiller un peu pour tester tes valeurs nutritives, mais certainement pas de te lire… Pourtant, tu as marqué mon existence comme celles de centaines de milliers d’Acadiennes et d’Acadiens durant près d’un siècle. La marque est embossée en moi, indélébile et fantomatique. (La marque de commerce que chantait Angèle : « Evangeline ! Acadian Queen… ») Un peu comme dans les œuvres d’Alisa Arsenault, dont le style est reconnaissable d’emblée. Vibrantes de souvenirs anonymes mais familiers, d’inconnu.e.s esquissé.e.s ou gauffré.e.s à même le papier; bonnes sœurs, rangées d’élèves de l’école Aberdeen, frimousses, silhouettes… Ces spectres ravivés forment des échos flottant dans le vide blanc de l’espace dématérialisé, suspendus entre des fragments architecturaux détourés. Dans le dédoublement en creux du sujet évanoui, le plan géométrique (et affectif) de la mémoire s’incarne dans sa disparition même.

***

Cher Journal. Je lis donc je relie. De Valentin Landry à Martin Boudreau, ton dernier directeur général, tu as porté sur tes pages la typographie sinueuse et faussement inéluctable du progrès d’un peuple. Progrès tout relatif, quoique réel, et fort chrétien. Qu’on observe un instant ces documents, que le savoir-faire des artistes, secondés par Carole Deveau, technicienne de l’exposition et artiste visuelle notable, fait renaître, selon deux techniques que je serais bien en peine d’expliquer, mais qui peuvent se résumer (fort mal) ainsi : impression par rouleau, ou par excès d’encre essuyé. L’atelier d’estampe Imago, si contemporain, à l’invitation du Musée acadien, plonge soudain dans l’obscurité du passé pour en révéler les traces (comme on révèle un secret). Traces à « motché » oubliées dans six boîtes de carton archivées : « Les images contenues dans cette exposition furent imprimées de cette manière, avec la réappropriation de plaques photographiques allant des années 1950 à 1970 […]. Ces plaques, prêtées à Imago par le Musée acadien, ont été proposées à six artistes spécialisés dans les supports imprimés, en leur laissant carte blanche[2]. »

***

Cher Journal. Tu auras coûté sang et sueur (et pas mal de piastres!) au bon peuple et à son élite délitée. Et déjà, ton nom s’effondre comme tes vieilles colonnes ébranlées, cruel destin des temples…

Que tu subisses l’outrage du temps dans les archives ou dans les murs (technique d’isolation ancienne que nous rappelle une œuvre du brillant Mathieu Léger, sobre et belle), ta destinée était de coller le plus possible aux nouvelles, et donc à l’impermanence. Paradoxe du papier journal : la diffusion à moindre coût au détriment de la qualité des matériaux; l’inverse d’un bas-relief gravé il y a trois mille ans en Asie Mineure. Et pourtant, tes os métalliques ne se fossilisent pas, et quand on te badigeonne d’encre, tu te refais une primesautière jeunesse. Comme dans cette œuvre « interactive » de Marjolaine Bourgeois, où le jeu d’un miroir permet entre autres de lire tes petits caractères, tes textes et tes publicités d’époque, imprimés à l’envers sur les robes d’anciennes belles… « L’imprimé; ce tissu », dit-elle.

D’une résurrection, l’autre : profondément chrétienne, ton âme délicate de personnage de Longfellow apimpé à la mode bretonne (et en voie d’être déclassée par les figures féminines plus « modernes » de la Sagouine et de la Mariecomo), ton âme de bergère résiliente faisait son pain et son beurre de sujets comme : l’agriculture, l’apologie du nationalisme ethnique, la défense et illustration d’une vie authentiquement acadienne – c’est-à-dire catholique (critère désormais remplacé par la seule maîtrise de la langue française, nouveau credo quia absurdum[3]).

Dans ta posture pleine d’espoir et de souffrances vaincues, tu corresponds bel et bien sur terre à la Vierge Marie, cette entremetteuse céleste. Les deux faces de cette médaille religieuse transparaissent dans la vaste série de miniatures épinglées sur fond noir par l’artiste Angèle Cormier : la même image (sainte/laïque, sanctifiée/profanée), répétée et déguisée de multiples façons, démultipliée autour d’un chapelet ostensiblement exposé derrière une vitre, modifiée au crayon, à l’aquarelle, etc. (Praxis du rosaire : la répétition signifiante.) La ressemblance formelle entre cette démarche et celle qui a donné naissance aux « Mikeys » de Paul Édouard Bourque est intrigante, et mériterait de plus amples recherches.

***

Cher Journal. Nos mots sont de trop. Il y a un dire qui se dédit dans l’absence, dans l’analphabétisme des aïeux, et dans le quotidien – ce combat. Par-delà les mots, il y a la violence des images, la violence du point, et des poings. Boxe et catch (comme Roland Barthes appelle la lutte dans ses Mythologies); un corps-à-corps dramatisé, théâtralisé, magnifié et souvent snobé. Car si les « vrais » héros nationaux portent, qui le col romain, qui la cravate patentée, tu ne peux pas passer sous silence les héros populaires, ces demi-dieux païens.

Rémi Belliveau s’inspire de cette portion congrue pour lui consacrer un autel posthume : simple tablette fixée au mur, mais support d’un retable digne des grands maîtres du Quattrocento, triptyque iconoclaste qui canonise Leo Burke (i.e. Bourque), boxeur et Cooker de légende. Au lieu d’encens : des cigarettes Mecca, roulées et en partie fumées. Au lieu d’une bible : un roman aux résonnances énigmatiques, Moby Dick (« [V]ous les joueurs de cricket, les pugilistes, les Burke sourds et les Bendigoe aveugles ! »). Et toute une mythologie populaire savamment rétablie et réinventée se donne à lire, mais en symboles et en images; culte mystérieux d’une paradoxale mémoire trine et une (la religieuse, la mondaine, la subversive).

***

C’était toi, cher Journal! Passé et recomposé. Fragmenté. Un évangile en papier… Et toute l’exposition se déploie et se replie en un dispositif-hommage richement documenté. Une image dédoublée, inversée, renversée, réinitialisée…

Le focus. Le négatif. L’acide. La grave gravure… Et enfin, l’impression (la première faisant foi de tout). Le cycle est complet, s’il est à jamais inachevé (parce qu’infini).

[1] Le texte de Daigle, « Si ma mémoire est bonne », évoque son enfance comme fille d’Euclide Daigle, qui a occupé plusieurs différents postes à L’Évangéline. On se rappellera que l’écrivaine a construit son roman 1953. Chronique d’une naissance annoncée (Éditions d’Acadie, 1995) autour de passages du journal lors de son année de naissance. Voir l’article de Pierre-Luc Landry sur la réédition du roman dans la collection « Bibliothèque canadienne-française » en 2014.

[2] Extrait de l’excellent texte de présentation de la commissaire Jennifer Bélanger, directrice de l’Atelier.

[3] « Je crois parce que c’est absurde. » (Tertullien).

À propos…

Sébastien Lord-ÉmardSébastien Lord-Émard travaille comme apprenti éditeur et chargé de projets chez Bouton d’or Acadie. Il vit en Acadie, au Coude de la rivière Petitcodiac. Sébastien est passionné par les gens qui l’entourent, dont les talents et la vaillance ne cessent de l’éblouir. Il rêve parfois la nuit à des artistes qu’il n’a pas connus (comme Gérald Leblanc, par exemple). On dit qu’il aime écrire. Ce qui n’est pas faux. Mais il aime surtout lire.

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