«Rien n’est jamais acquis» : vers une nouvelle lutte pour la reconnaissance linguistique et culturelle au Nouveau-Brunswick – Marilyne Gauvreau

Au moment même où l’Europe commémorait le 70e anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz, j’avais les yeux rivés sur mon écran, un soir hivernal de janvier dernier, et j’écoutais attentivement le reportage réalisé par Radio-Canada. L’un des rescapés juifs de cet épisode tragique y avait livré des propos qui m’ont marqués profondément. « Rien n’est jamais acquis » avait-il dit sur un ton affirmatif. Pour paraphraser, son message révèle le côté obscur de l’humanité qui est capable des pires atrocités. Comme le disait Cornelius Castoriadis, nous nous tenons debout sur le chaos. En fait, nos pieds reposent sur une forme latente et menaçante. Or, nous pouvons tomber en chute libre, à la fois comme individu ou comme groupe social, à tout moment si nous ne prenons pas les précautions nécessaires. D’où l’importance d’enrichir notre faculté de jugement.

Pourquoi un tel prologue qui semble, a priori, hors contexte? Les commentaires des personnalités politiques et les mobilisations au sujet de l’antibilinguisme et de l’antibiculturalisme que nous avons vus et entendus avec un sentiment d’amertume au cours des dernières semaines me rappellent constamment les paroles de cet être humain qui a vécu une expérience existentielle des plus terribles. Nous assistons présentement à une situation de déni de reconnaissance de la part de nos concitoyens qui sous-estiment tous les efforts et les réalisations déployés depuis les dernières décennies. Les propos contre le bilinguisme tenus par les anglophones qui brandissent le drapeau du Union Jack devant notre Assemblée législative nous rappellent que « rien n’est jamais acquis ». Aussi, je n’ai pas oublié le discours du conseiller municipal de Fredericton qui comparait la dualité linguistique au Nouveau-Brunswick à un état d’apartheid. Ces mots troublants, qui attaquent une corde sensible de mon identité et qui, j’en suis convaincue, ne vous laissent pas indifférents non plus, laissent croire que la lutte pour la reconnaissance est loin d’être terminée. Oui, la communauté francophone du Nouveau-Brunswick a gagné des acquis institutionnels et des droits au cours de la deuxième moitié du XXe siècle. Toutefois, j’ose dire que ces avancées ne sont pas suffisantes. Bien que la reconnaissance juridique soit présente à un certain degré, tant à l’échelle provinciale que fédérale, nous n’avons malheureusement pas été en mesure de nous reconnaître mutuellement en tant que groupes culturels et linguistiques. Nous travaillons en solitaire au lieu de coopérer. D’après Axel Honneth (2000), il faut reconnaître si nous voulons être reconnus. L’un ne va pas sans l’autre. S’il manque l’étape de l’activité du « reconnaître », il s’avère impossible de parler de reconnaissance mutuelle. À titre d’observation, cette étape semble ne pas avoir été actualisée antérieurement et ne l’est pas davantage en ce moment.

Poignée de main Réflexions (1988) de Roy Lichtenstein.

Poignée de main Réflexions (1988) de Roy Lichtenstein.

À la source de ce problème, les expériences récentes de mépris illustrent le phénomène selon lequel nous ne sommes évidemment pas autonomes culturellement. Les anglophones et les francophones dépendent l’un de l’autre. En effet, la plupart des francophones reconnaissent les bienfaits du bilinguisme et de la dualité. Plusieurs anglophones y croient aussi. N’oublions pas que les programmes d’immersion réussissent à attirer des milliers de jeunes désirant devenir bilingues pour diverses raisons, que ce soit pour avoir de meilleures occasions d’emploi, pour découvrir la culture francophone ou pour le simple plaisir d’apprendre une langue autre que la langue maternelle.  Mais, sans vouloir généraliser et émettre un jugement de valeur, il reste que, dans les faits, les sceptiques – ceux qui ne reconnaissent pas le bien-fondé du bilinguisme et de la dualité linguistique – sont habituellement des anglophones. En somme, un manque flagrant de reconnaissance à l’extérieur de la communauté francophone se fait ressentir à l’heure actuelle. Les anglophones ne sont pas les seuls à critiquer. Les francophones ont aussi commis des erreurs. Au lieu de collaborer avec la majorité anglophone, nous nous sommes isolés. En réalité, nous ne pouvons pas nous contenter de négliger l’autre. Nous rencontrerons toujours sur notre chemin un anglophone. Il faut apprendre à faire l’expérience de nos différences et faire preuve d’ouverture à l’égard d’autrui. Ils peuvent en apprendre de nous tout autant que nous pouvons en apprendre d’eux.

Puisque nous sommes deux communautés linguistiques vivant sur un territoire commun (sans oublier les peuples autochtones, pour qui nous devrions adresser davantage de reconnaissance), il n’est pas facile de cohabiter quand les ressources économiques sont limitées. Les relations intergroupes peuvent dériver vers des attitudes défavorables et des comportements antagonistes quand deux groupes sociaux entrent dans une situation d’interdépendance négative menant à une compétition. Selon la théorie des conflits réels (Sherif, 1966), la rivalité entre les groupes pour des ressources limitées (les emplois par exemple) est l’une des causes fondamentales des préjugés, de la discrimination et des hostilités intergroupes (Bourhis, 2014). En ce sens, la structure des relations intergroupes engendre des effets notables sur la nature de nos attitudes envers l’autre groupe. C’est ce qui semble se produire maintenant au Nouveau-Brunswick.

Pour renverser la vapeur, il faudrait plutôt mettre l’accent sur une relation d’interdépendance positive axée sur la coopération. Je n’ai pas de recette miracle à vous donner. Néanmoins, je crois que nous devrions travailler de concert vers un but commun qui nous dépasse, soit celui de l’épanouissement de notre province, un espace et une citoyenneté que nous partageons au même titre. Soyons fiers des accomplissements que nous avons réalisés en tant que Néo-Brunswickoises et Néo-Brunswickois depuis la deuxième moitié du XXe siècle. Puisque nous sommes la seule province officiellement bilingue, nous sommes un modèle à travers le Canada et, je dirais même, à travers la francophonie internationale. Alors, reconnaissons nos réalisations, reconnaissons les anglophones comme étant nos concitoyens et continuons la lutte pour la reconnaissance, car, ne l’oublions pas, rien n’est jamais acquis. Établissons un vrai projet de société dans ce monde morcelé. Faisons preuve de discernement et de jugement, ne nous lançons pas dans des opinions hostiles qui pourraient nous mener à des dérives. Soyons solidaires! L’union fait la force!

Pour comprendre la richesse du bilinguisme au Nouveau-Brunswick, je vous invite à consulter la page Facebook L’importance du bilinguisme au N.-B./Importance of bilingualism in NB.


À propos…

Marilyne Gauvreau

Marilyne Gauvreau est originaire de Saint-Quentin.  Elle détient un baccalauréat en science politique de l’Université de Moncton (2011) ainsi qu’une maîtrise en sociologie de l’Université d’Ottawa (2013). Elle est présentement inscrite au programme de doctorat en éducation à l’Université de Moncton. Parmi ses intérêts de recherche principaux, on y retrouve la place de l’imaginaire en éducation, le mouvement de l’unschooling et la construction identitaire des jeunes en milieu minoritaire francophone.

Références :

  1. Honneth, A. (2000). La lutte pour la reconnaissance. Paris : Les éditions du Cerf.
  2. Sherif, M. (1966). Group Conflict and Cooperation. New York : St. Martin’s Press.
  3. Bourhis, R. Y. (2014, octobre). Préjugés, discrimination et relations intergroupes [diaporama].
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