La polémique des autobus bilingues au Nouveau-Brunswick : perspective d’un historien – Luc LeBlanc

Certes, la proposition de Dominic Cardy par rapport aux autobus bilingues a fait couler beaucoup d’encre. Les juristes se sont prononcés largement en faveur du statu quo et, par l’entremise du député Yvon Godin, le Nouveau parti démocratique (NPD) fédéral s’est également prononcé contre l’idée de M. Cardy.

Avant de rejeter du revers de la main l’interprétation juridique de la Charte des droits et libertés du Canada, avant d’ignorer la position du porte-parole de l’Opposition officielle en matière de langues officielles, M. Cardy ferait mieux d’interroger l’Histoire en ce qui à trait à la place centrale qu’occupe l’éducation dans la lutte pour la survie qu’ont menée tous les peuples appartenant aux nations minoritaires d’Amérique du Nord. Faire l’amalgame entre la dualité en matière d’éducation au Nouveau-Brunswick et la ségrégation raciale qu’ont subi les Afro-américains aux États-Unis, c’est nager à contre courant de l’Histoire.  Les responsables politiques qui se taisent face à pareille aberration ne sont pas à la hauteur des institutions dont ils ont la charge ou dont, face au peuple, ils s’estiment dignes.

L’éducation, voire les systèmes d’éducation, ont joué un rôle primordial dans le processus de formation des nations modernes, qu’elles soient majoritaires ou minoritaires. Le modèle par excellence est la France républicaine, notamment la IIIe République, de 1870 à 1940.  Dès les années 1880, on y nationalise l’enseignement en passant une série de réformes qui arrachent le contrôle de l’éducation à l’Église catholique et imposent la laïcité à de nouveaux programmes scolaires dits nationaux.  Les Français ne sont pas seuls à nationaliser l’éducation au tournant du XXe siècle. Partout en Occident à la fin du XIXe siècle, les nouveaux systèmes d’éducation contribuent directement à la montée du nationalisme et à la construction de nouveaux états-nations en inculquant aux écoliers un « sentiment national » par le biais d’une histoire commune et, surtout, par la notion même d’une langue commune. Ainsi se sont forgées les nations modernes d’Europe.

En revanche, en Amérique du Nord, cette même transition vers des systèmes d’éducation dits nationaux a été très différente car les états Nord-américains sont eux-mêmes différents de ceux d’Europe : ils ont hérité de plusieurs nationalismes. Le Canada et les États-Unis ne sont pas des états-nations, comme ceux d’Europe, mais plutôt des fédérations composées de peuples de nations distinctes se partageant un même système politique.  Voilà pourquoi la nationalisation de l’éducation a été « tardive » en Amérique du Nord, c’est-à-dire par rapport à l’Europe.  Tant aux États-Unis qu’au Canada, c’est dans les années 1960 qu’on « nationalise » les systèmes scolaires. Et, on le fait en tenant compte d’une problématique d’envergure historique : comment nationaliser l’éducation lorsqu’il existe au sein même d’un seul état deux ou plusieurs nations distinctes? La réponse : on cède aux pouvoirs locaux, c’est-à-dire aux gouvernements d’états et de provinces, la responsabilité constitutionnelle de veiller sur l’éducation, précisément pour refléter la nature fragmentaire des nationalismes américains et canadiens. À ce jour, ni le Canada, ni les États-Unis ne possèdent de véritables systèmes d’éducation nationaux semblables à ceux d’Europe.

Or, ce sont les élites des nations minoritaires qui l’ont voulu ainsi, justement pour protéger les cultures des nations minoritaires car, dans le contexte politique fédéral d’Amérique du Nord, la nationalisation universelle de l’éducation aurait été contreproductive pour les nations minoritaires. L’école nationale aurait sans doute été le véhicule du nationalisme officiel de l’état, non pas des nationalismes minoritaires. L’école nationale, ou plutôt fédérale, aurait constitué une force assimilatrice des nationalismes minoritaires. Voilà pourquoi on nationalise en dualité, avec deux systèmes d’éducation parallèles à l’intérieur d’un seul état. C’est la solution développée après la Guerre de Sécession aux États-Unis, dans les années 1870, c’est-à-dire la ségrégation raciale des écoles, et dans les années 1960 au Canada, c’est-à-dire la dualité linguistique en matière d’éducation. Dans les deux cas, il s’agit de tentatives de modernisation nationale par le biais de la nationalisation de l’éducation.  Mais attention, les parallèles historiques s’arrêtent là!

Du côté du Sud des États-Unis dans les années 1870, c’est l’élite sudiste qui érige la dualité en système d’éducation, c’est-à-dire l’ancienne élite esclavagiste défaite durant la Guerre de Sécession (1861-1865). Motivée par le désir de recréer les mêmes inégalités raciales entre Blancs et Noirs qui existaient avant la Guerre, dans les limites de la loi imposée par Washington après la défaite de 1865, l’élite sudiste procède à la construction d’un système scolaire à double structure dans les états du Sud.  On impose en fait la dualité en éducation en créant deux systèmes scolaires publiques : un pour les Noirs et l’autre pour les Blancs. Cette tentative d’intégrer les Noirs à la nation américaine se sera soldé par un système de ségrégation raciale qui aura reproduit, jusqu’aux années 1960, les inégalités du régime esclavagiste. Voilà la nature de la ségrégation raciale : c’est justement par la dualité en éducation qu’on arrive à marginaliser socio-économiquement les Noirs.

Reelax

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En Acadie, dans les années 1960, la situation est complètement inversée dans la mesure où c’est la minorité elle même qui cherche la dualité car, contrairement aux Noirs du Sud, les Acadiens ont toujours eu leurs propres écoles. Ils n’ont jamais été tout à fait exclus du système d’éducation, comme l’étaient les esclaves afro-américains. Mais, comme l’a si bien démontré l’historien Maurice Basque, les écoles en Acadie avant les années 1970 sont sous-financées, le personnel enseignant y est généralement peu formé et, à toute fin pratique, l’éducation en français y est de qualité inférieure à celle offerte dans les écoles anglophones du Nouveau-Brunswick.[1]  Voilà le véritable visage de la ségrégation en matière d’éducation au Nouveau-Brunswick.  À l’aube des années 1970, l’histoire de l’éducation chez les Noirs américains mais aussi chez les Acadiens du Nouveau-Brunswick, est largement celle d’inégalités historiques en matière d’éducation.

Une analyse historique réfléchie du problème révèle en revanche que les solutions développées par les Acadiens et les Afro-américains divergent, car l’histoire des deux peuples en matière d’éducation n’est pas du tout similaire. Les Noirs ont historiquement été exclus des écoles publiques tandis que les Acadiens ont souvent fuit leur propre système d’éducation de qualité inférieure pour intégrer le système scolaire publique de la majorité. Autrement dit, à l’aube du Mouvement des droits civiques des années 1960, les Noirs combattent l’exclusion sociale tandis que les Acadiens combattent l’assimilation culturelle. À deux différents problèmes historiques, deux différentes solutions, d’où le mouvement politique des Afro-américains en faveur de l’intégration scolaire et, d’autre part, celui des Acadiens pour la dualité linguistique en matière d’éducation.

Enfin, la perspective historique nous apprend que la lutte pour la justice et l’égalité en matière d’éducation peut effectivement prendre différentes allures en fonction du contexte historique. Sous prétexte de définir l’égalité, on ne peut argumenter que la dualité néo-brunswickoise issue des années 1960 est en tout points la même que celle mise en place aux États-Unis dans les années 1870. On ne peut, pas plus en politique qu’en histoire, comparer l’incomparable.  L’exercice de comparaison de la dualité linguistique en matière d’éducation au Nouveau-Brunswick à la ségrégation raciale aux États-Unis relève malheureusement de l’incompréhension de la nature même de la lutte qu’ont mené les Acadiens pour l’égalité en éducation pour ne rien dire du Mouvement des droits civiques qu’ont menés les Noirs aux États-Unis.

Chose certaine, les hommes et femmes politiques se doivent de mieux comprendre l’histoire des gens qu’ils prétendent représenter. En tant qu’historien, je comprends l’histoire des Acadiens et je respecte l’importance historique de la dualité linguistique en matière d’éducation au Nouveau-Brunswick. La dualité, jusque dans les autobus scolaires, constitue une avancée historique pour les Acadiens, mais également pour tout le Nouveau-Brunswick car elle est, précisément, tout le contraire de la ségrégation. Elle est un modèle d’harmonie sociale.

[1] Maurice Basque.  De Marc Lescarbot à L’AEFNB : Histoire de la profession enseignante acadienne au Nouveau-Brunswick (Edmunston N.-B., Éditions Marévie, 1994).

À propos…

Luc LeBlancHistorien, spécialiste d’histoire économique contemporaine, Luc LeBlanc enseigne, depuis 2008, l’histoire économique et sociale à l’Université de Moncton. Diplômé de l’Université de Moncton, il a étudié l’histoire économique à la University of Maryland, de même qu’à l’École des hautes études en sciences sociales, à Paris. Il a également enseigné l’histoire économique dans des universités aux États-Unis et en Amérique centrale. Il est candidat pour le Nouveau parti démocratique (NPD) dans Moncton-Riverview-Dieppe aux prochaines élections fédérales.

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