Lettre à mes compatriotes acadiens – Plaidoyer pour une Acadie solidaire et visionnaire – René Cormier

Acadie de l’Atlantique, printemps 2015

Cher/e/s compatriotes,

Comme beaucoup d’entre vous, j’ai pris connaissance de la chronique de Marie-Claude Rioux publiée dans le journal L’Étoile dans laquelle elle remet à l’avant-plan la perception du manque de solidarité entre l’Acadie du Nouveau-Brunswick et celle des autres provinces de l’Atlantique. J’ai aussi lu avec beaucoup d’intérêt la chronique de Françoise Enguehard dans L’Acadie Nouvelle qui nous rappelle l’importance de la maîtrise et de la promotion de la langue française pour l’avenir de l’Acadie, et j’ai consulté le texte de Xavier Lord-Giroux et Martin Leblanc Rioux publié sur le site Astheure.com qui questionne la pertinence du Congrès mondial acadien dans sa forme actuelle. Ces trois publications ont créé chez moi un réel désir de partager avec vous ces quelques réflexions sur l’Acadie et son avenir.

Je dois d’abord dire que je suis très sensible aux préoccupations qui ont été exprimées par ces Acadiennes et Acadiens engagés et j’applaudis leur courage à garder vivant un dialogue stimulant dans l’espace public acadien. Il est effectivement vrai que, malgré le rayonnement de plus en plus grand de l’Acadie dans la Francophonie, malgré la maturité fort appréciable de nos organismes, et alors qu’émerge une nouvelle génération de femmes et d’hommes confiants en eux-mêmes et possédant les compétences pour transformer le monde dans lequel nous vivons, un malaise persiste toujours face à la capacité de l’Acadie de dépasser les limites de ses frontières géopolitiques, institutionnelles et organisationnelles pour travailler à son épanouissement.

Cette tension s’incarne dans nos relations interprovinciales et hors Atlantique, dans les rapports qu’entretiennent nos milieux urbains avec nos communautés rurales et malgré certaines avancées, dans le cloisonnement qui existe toujours entre nos différents secteurs d’activités. Il faut dire que face aux défis économiques et sociaux actuels, les communautés et individus ont tendance à se replier sur eux-mêmes en oubliant parfois que la prise en charge de leur destin passe aussi par une volonté affirmée de travailler en collaboration avec les autres, au service d’une vision commune.

Les réalités politique, économique, géographique et culturelle des Provinces atlantiques sont perçues la plupart du temps comme des embuches qui empêchent la cohésion du peuple acadien. Or, nous sommes dotés d’un nombre important d’organismes francophones dans chacune de ces quatre provinces, la circulation dans nos territoires est aujourd’hui plus facile que jamais et les moyens de communication auxquels nous avons maintenant accès sont de formidables outils pour favoriser cette solidarité. Dans ce sens, nous avons tout ce qu’il faut pour se projeter ensemble et avec force dans l’avenir.

Il est vrai que nous devons pour cela reconnaître et accepter la diversité des réalités de l’Acadie sur tous les plans. Loin d’être un frein au développement du peuple acadien, cette pluralité est une extraordinaire source d’inspiration si nous renforçons les passerelles qui nous permettent de partager nos connaissances, faire circuler nos idées et notre expertise, réaliser des projets communs et célébrer nos réalisations.

Dans chacune des quatre provinces, nous possédons des organismes qui ont certes le défi de continuer à s’adapter aux nouvelles réalités, mais qui assurent avec vigueur et détermination le développement tangible de l’Acadie sur les plans local et provincial.

Sur le plan atlantique, nous nous sommes dotés d’événements et d’organismes voués aux collaborations interprovinciales. Ceux-ci demandent sans doute d’être renforcés, mieux adaptés, davantage financés et promus, mais ils ont le mérite d’exister et de servir l’Acadie tout entière. Des événements comme les Jeux de l’Acadie, l’Événement Éloizes et la Francofête en Acadie, des organismes comme Radarts et la Société nationale de l’Acadie, pour ne nommer que ceux-là, sont autant d’atouts pour assurer le maintien d’une vision commune et la cohésion de l’Acadie.

À la fin du XIXe siècle, nous nous sommes effectivement dotés de la Société nationale de l’Acadie (SNA). Depuis sa fondation, cet organisme joue un rôle fondamental dans le développement de notre peuple. Cette fédération qui regroupe les quatre associations francophones porte-parole des provinces de l’Atlantique, ainsi que les quatre associations jeunesse compte également des membres affiliés en Atlantique, au Maine, au Québec, en France et en Louisiane. Son mandat est de représenter le peuple acadien sur les scènes atlantique, nationale et internationale.

Il faut applaudir haut et fort les initiatives mises de l’avant par cet organisme, tels la Fondation de l’Acadie, le Congrès mondial acadien, la Stratégie de promotion des artistes acadiens sur la scène internationale (SPAASI), la place des jeunes au sein de son conseil d’administration, le projet de commémoration internationale du Grand Dérangement et toutes les initiatives associées à l’immigration francophone. Il faut aussi rendre justice à la vision et au travail des nombreux dirigeants et membres des conseils d’administration qui ont mené la destinée de cette organisation au fil des générations. Les réalisations de la SNA sont considérables, il faut les reconnaître et les célébrer.

Cela dit, afin de contrer la perception exprimée par Marie-Claude Rioux, afin de favoriser une meilleure maîtrise de la langue française et de réfléchir avec lucidité à des projets tels le congrès mondial acadien, la SNA a aujourd’hui le devoir de renforcer les ponts qui permettent à l’Acadie de l’Atlantique de travailler et de rêver ensemble, et ce, en collaboration avec les Acadiennes et Acadiens d’ailleurs. Bien qu’elle le fasse déjà, elle doit redoubler d’ardeur pour aider le peuple acadien à actualiser sa vision de l’Acadie afin que celle-ci soit ancrée dans son histoire bien sûr, mais arrimée à la nouvelle réalité de notre Acadie contemporaine, entreprenante, inclusive et décomplexée. Une Acadie qui s’appuie sur sa jeunesse, ses nouveaux arrivants et ses leaders de toutes les régions et de tous les secteurs. Inspirée par son propre parcours, la SNA doit plus que jamais ancrer ses actions dans une réelle conscience de son rôle d’organisme rassembleur.

Elle doit continuer d’agir comme un chien de garde pour assurer le maintien de ce fragile équilibre entre les différents milieux acadiens provinciaux et hors atlantique. Car il existe à l’extérieur des Provinces atlantiques, des Acadiennes et Acadiens qui vivent dans d’autres territoires et qui veulent aussi contribuer au développement de cette Acadie. Ils sont membres affiliés à la SNA. Évidemment, leur réalité est fort différente de celle de leurs compatriotes.  Ils ne se confrontent pas forcément à la nécessité quotidienne de défendre leurs institutions, leur langue et leur place dans l’échiquier politique des Provinces atlantiques. Ils ne mènent pas de la même manière, la lutte pour ancrer l’Acadie dans un territoire défini, muni des institutions et de la législation nécessaires à son épanouissement. Cela dit, ils ont la noble tâche de se doter des associations nécessaires à la réalisation de leur mandat afin d’être des ambassadeurs de la culture acadienne et de l’incarner là où ils vivent dans le monde. Nous savons qu’ils souhaitent contribuer au renforcement de cet espace de vie commune qu’est l’Acadie de l’Atlantique et cela est formidable.

Comment faire pour décloisonner nos modes de fonctionnement afin que les idées, les projets et l’expertise circulent davantage entre nos communautés ? Comment rallier avec plus de détermination l’ensemble des citoyennes et citoyens acadiens autour d’une vision commune? Comment puiser dans les plus petites communautés, l’inspiration nécessaire pour établir un dialogue accessible et motivant pour tous? Comment réinventer le Congrès mondial acadien en gardant ce qui nous semble le plus pertinent et en imaginant ce qui assurera l’avenir de l’Acadie : ses institutions, ses modes de communication, son pouvoir économique et culturel, sa solidarité communautaire, etc.? Comment s’approprier davantage les médias et toutes les formes de communications disponibles pour accroître la connaissance que les Acadiennes et Acadiens ont les uns des autres afin qu’ils soient pleinement solidaires?

Ces questions ne sont pas nouvelles, j’en conviens, mais la SNA et ses membres doivent aujourd’hui s’y consacrer avec détermination, car chaque citoyenne et citoyen de l’Acadie doit se sentir représenté par cet organisme. En retour, ceux-ci ont la responsabilité de contribuer au renforcement et à l’épanouissement de notre porte-parole le plus rassembleur. J’invite donc nos leaders de tous les secteurs et de toutes les régions à mettre l’épaule à la roue pour donner à la SNA les moyens d’être un réel carrefour de rencontre pour toute l’Acadie, le lieu de toutes les aspirations, un espace commun à investir avec plaisir et conviction pour réaliser nos projets d’avenir. Outiller la Société nationale de l’Acadie afin qu’elle puisse continuer de nous représenter avec force sur les scènes atlantique, canadienne et internationale, voilà un autre objectif à atteindre.

Dans notre quête collective pour assurer le développement et l’épanouissement de l’Acadie, le passé et le présent doivent s’entrechoquer et se confronter pour que l’avenir se révèle à nous. Les idées doivent circuler librement, sans crainte de représailles et sans méfiance, avec la conviction que c’est dans le dialogue ouvert et transparent et dans la communication éclairée et consciente que nous nous retrouvons tous ensemble.

Savoir s’élever au-dessus des guerres de clochers pour voir plus loin devant nous. Trop près de l’arbre, on ne voit pas la beauté de la forêt et on n’en saisit pas tout le potentiel. Je crois fermement que la plus grande force de l’Acadie réside dans la capacité de ses citoyennes et citoyens à créer des passerelles, des réseaux, et à travailler ensemble malgré les barrières et les frontières qui les séparent. Nous réussissons cela d’une manière positive au niveau international, qu’est-ce qui nous empêche de le faire avec plus de détermination et de vision sur les plans atlantique et canadien?

Sans tomber dans la nostalgie, j’aimerais terminer cette lettre en témoignant du rôle joué par mes parents dans la transmission des valeurs associées à l’Acadie. Mes parents qui avaient une passion pour notre «pays» et son histoire ont très tôt fait naître cette fierté chez nous. Elle n’est pas née du simple fait de célébrer la fête nationale le 15 août. Elle a surgi et a grandi grâce aux histoires qui nous furent racontées et grâce aux voyages faits dans cette Acadie de l’Atlantique. Malgré les défis liés à la réalité d’une famille nombreuse, nous faisions fréquemment des voyages à Grand-Pré, à Memramcook et dans la région Évangéline de l’Île-du-Prince-Édouard. Mon père partageait avec le Père Anselme Chiasson de Chéticamp une passion pour le folklore et l’histoire. Cela a favorisé notre connaissance et notre amour de cette région.

Ces pérégrinations étaient toujours des moments privilégiés pour écouter mon père nous raconter des histoires sur l’Acadie, certaines réelles et d’autres, bien sûr, enjolivées, magnifiées grâce à l’imagination de mon père et à la complicité de ma mère. Des histoires qui faisaient en sorte que l’Acadie nous apparaissait comme une réalité tangible, concrète et tellement inspirante.  Une Acadie faite de paysages remplis d’hommes et de femmes actifs et bien vivants. Des voyages qui ont semé en nous à jamais, cet amour inconditionnel pour l’Acadie de l’Atlantique. Plus tard, grâce à mon métier, j’ai découvert la vitalité culturelle de Terre-Neuve et Labrador et je suis tombé en amour avec la Baie Sainte-Marie. La force et la fierté des gens de ces régions me bouleversent toujours.

C’est en circulant, en se côtoyant, en échangeant, en travaillant et en célébrant avec nos compatriotes de l’Atlantique et d’ailleurs que mes parents nous ont insufflé cet amour du pays.

Aujourd’hui, je suis profondément fier d’être Acadien. J’habite un territoire, j’habite un pays dont les contours, les frontières, sont façonnés, balisés par la langue d’Antonine Maillet, d’Angèle Arsenault, de Françoise Enguehard, de Georgette Leblanc, d’Herménégilde Chiasson, de France Daigle, de Jonathan Roy, de Serge Patrice Thibodeau, de Claude Lebouthillier et de tant d’autres.

Malgré les grands vents qui soufflent au bord de l’océan Atlantique, malgré ces fortes marées qui tentent sans cesse de nous pousser vers le Sud, éphémère illusion d’un monde meilleur dans la langue de Shakespeare, malgré ces grands courants, j’habite encore avec fierté, en ce début de 3e millénaire, un pays où l’on parle français et qui s’appelle Acadie. Une Acadie qui s’incarne en Atlantique dans la vitalité de toutes ses communautés, petites et grandes, dans ses institutions et dans ses leaders de toutes les générations. Une Acadie qui s’incarne aussi en Louisiane et dans l’adhésion de ces milliers d’Acadiennes et Acadiens d’origine qui vivent ailleurs et qui ont un désir réel de contribuer à son développement et de promouvoir cette culture. Des femmes et des hommes unis à jamais dans une communauté d’histoire et de destin.

Nous vivons à une époque où l’ouverture sur le monde est essentielle. Cela nous offre d’inestimables occasions de découvrir et de connaître la richesse de toutes les cultures de faire connaître la nôtre. Offrons à l’humanité, notre culture avec des mots français qui sonnent et qui résonnent. Des mots français qui mordent et qui caressent. Des mots qui chantent ce que nous sommes. Pour reprendre les paroles de ma compatriote et amie Françoise Enguehard, « Une langue (…), ça se fête toute l’année, ça se polit, ça s’apprend et s’approfondit, ça se défend quant il faut, ça se fête quand on peut et ça s’utilise en priorité. Voilà ce que cela implique que d’être un Acadien de l’Atlantique.

Comme un grand chant solidaire lancé à nous-mêmes et à l’humanité, avec l’espoir de pouvoir vivre l’Acadie avec assurance et en toute liberté, en imaginant pour nos proches et nos enfants, pour toutes ces femmes et ces hommes avec qui nous avons cette culture en partage, les projets les plus fous et les rêves les plus grands.

Je nous souhaite un magnifique printemps et la réalisation de grands rêves communs.

 À propos…

René CormierRené Cormier œuvre dans le secteur culturel de l’Acadie depuis de nombreuses années. Au cours de sa carrière, il a reçu de nombreuses marques de reconnaissance dont l’Ordre des Arts et des Lettres de France (2003), l’Ordre des francophones d’Amérique (2008), le Prix Jean-Claude Marcus pour sa contribution au théâtre francophone et le prix de gestionnaire de l’année 2000 du Conseil économique du Nouveau-Brunswick.

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