Un vingt-cinquième pour le 150e. Ou comment donner son 4 % à l’égalité homme/femme – Sébastien Lord-Émard

L’égalité réelle entre les femmes et les hommes est un objectif réaliste que promeuvent plusieurs organismes, dont le Regroupement féministe du Nouveau-Brunswick et la Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick. J’ai la chance de contribuer à la seconde, dont le mandat ne se réduit pas aux seules questions de droits linguistiques. C’est donc en tant que militant pour une Acadie plurielle, moderne et égalitaire que je prends la plume.

Vertu vs. vertu

Nous sommes toutes et tous pour la vertu, n’est-ce pas? Mais il est bon de se rappeler que le mot vertu lui-même n’est pas exempt d’une certaine ambiguïté : le latin « vir », qui en est l’origine, signifie « homme », « mâle ». À cela, ajoutons pour mémoire que l’appareil conceptuel philosophique est porteur d’un lourd héritage misogyne, qu’une Corinne Gallant a contribué à dénoncer et démonter.

Comme le disait Spinoza : « L’être humain se croit libre pour la seule cause qu’il est conscient de ses actes, et ignorant des causes par où il est déterminé ».  En clair : ce n’est pas parce qu’on ignore quelque chose que cette chose n’a pas d’influence déterminante, secrète, muette, puissante, sur nos intentions, même les meilleures.

Les meilleures intentions du monde étaient d’ailleurs présentes à mes côtés durant la cérémonie d’ouverture des célébrations pour le 150e anniversaire de fondation du Collège Saint-Joseph de Memramcook. J’étais très ému de retourner sur la butte à Pétard afin d’assister au dévoilement des nombreuses activités prévues pour souligner l’importance historique de l’œuvre des bons pères de Ste-Croix, Père Camille Lefebvre en tête.

Pour moi, la Belle Vallée est un sanctuaire extrêmement important de la permanence du fait acadien dans les Maritimes.  Par-delà les difficultés, les Acadiennes et les Acadiens de la région de Memramcook se sont montré.e.s les plus résilient.e.s de tou.te.s, en se soulevant avec un certain succès contre les tentatives de déportation en 1755, en se réappropriant leurs terres malgré les iniquités de la fondation de la province du Nouveau-Brunswick dans les années 1780 et suivantes, et en soutenant de toutes leurs forces la création du premier Collège permanent en Acadie en 1864, qui deviendra rapidement l’Université St-Joseph et, ultimement, l’Université de Moncton. Depuis quelques décennies, par contre, les défis sont nombreux pour cette communauté, et l’avenir de l’Institut de Memramcook (mis en faillite l’an dernier) n’en est pas le moindre.

L’occasion que la contingence des dates offrait au comité organisateur de marquer le coup, et d’ainsi braquer les projecteurs sur Memramcook, était belle. Car c’est l’ensemble de l’Acadie moderne qui est concernée par l’avenir de son « Berceau ». Pour paraphraser irrévérencieusement un célèbre intellectuel acadien : si l’on perd le Sud-Est du Nouveau-Brunswick, c’est toute l’Acadie qui est en danger de disparition… À la veille d’un Congrès mondial, alors que le redécoupage des circonscriptions électorales défavorise nombre de communautés francophones des Maritimes, et en pleine tourmente économique provinciale, il eut été magnifique de faire de Memramcook un cas d’espèce, ou un porte-étendard des revendications de l’Acadie contemporaine. L’occasion était belle. Mais l’enfer, comme chacun sait, est pavé de bonnes intentions…

Malaise

Il y avait foule, pour un mardi matin, à l’Institut de Memramcook. Première constatation : à part les journalistes et les quelques employé.e.s des organismes impliqués, j’étais probablement le plus jeune dans l’assistance (et j’ai plus de trente ans!). Pour l’impact sur la jeunesse d’astheure, on repassera! Deuxième constatation : les Patrons de l’événement, anciens du Collège aux noms prestigieux, sont vingt-quatre grands hommes aux tempes argentées pour… une seule dame. Un vingt-cinquième. Soit 4 %. Une fraction incompréhensible dans une Acadie moderne. Le malaise était palpable dans la salle.

Ce Collège fut-il longtemps réservé aux garçons? Oui, mais des femmes tout aussi prestigieuses et honorables que leurs confrères ont bel et bien reçu leur diplôme du Collège St-Joseph! Des femmes ont composé les formidables légions de Petites Sœurs de la Sainte-Famille qui s’y sont dévouées corps et âme. Des femmes du village ont contribué de toutes sortes de façons à ses différentes activités. Des mères de famille ont fait des tas de sacrifices pour y envoyer leurs enfants. Allons-nous continuer la tradition voulant que l’histoire ne tienne jamais compte des contributions et des accomplissements des femmes?

Où était l’Acadie moderne, qu’un Herménégilde Chiasson se fait le chantre depuis qu’il n’est pas mort à Scoudouc? Des femmes y contribuent chaque jour. Mais quelle place leur réserva-t-on durant la cérémonie (au demeurant touchante par moments, comme lorsque le Président d’honneur, M. Fernand Arsenault, a pris la parole afin de rappeler la valeur axiale que les Ste-Croix et les Petites Sœurs ont transmis aux innombrables générations de jeunes élèves : la solidarité), quelle place leur réserva-t-on dans la programmation? Je cherche encore et croyez-moi, je ne suis pas le seul.

La Bienheureuse Sœur Marie-Léonie s’est sûrement retournée dans sa tombe. Car ce n’est pas seulement « un vingt-cinquième » à peine de l’ouvrage que les femmes ont accompli au fil des années afin de bâtir l’un des lieux les plus vénérables d’Acadie.

Si je m’afflige de cet « oubli » de taille, de ce couac déplorable durant un moment de grande émotion, ce n’est pas sans dédoubler mon affliction, sans la retourner sur elle-même. J’aurais voulu chanter les louanges du comité organisateur. Je m’en réserve d’ailleurs la possibilité au terme de cette année foisonnante d’activités, car l’année ne fait que commencer. Il n’est pas trop tard pour bien faire.

Encore faut-il que l’ensemble des Acadiennes et des Acadiens d’aujourd’hui soient interpelé.e.s : quelle Acadie pour demain? Celle des « patenteux » respectables, et autres membres d’amicales traditionalistes, qui se remémorent entre garçons le bon vieux temps? Ou celle de la modernité, de l’égalité des genres, de la solidarité, à la fois respectueuse du passé, reconnaissante des luttes qui furent jadis menées, et consciente des défis qui sont les siennes?

Puisse l’esprit de solidarité qui animait Sœur Marie-Léonie et le Père Camille Lefebvre nous guider.

À propos…

Photo_Sebastien_Lord_EmardAncien étudiant de philosophie et d’histoire devenu «maître ès café», stagiaire en édition jeunesse à Bouton d’or Acadie, Sébastien Lord-Émard est membre du CA de la section Émilie-LeBlanc de la SANB, membre du Nouveau Parti démocratique, et membre de la Galerie Sans Nom (sur le CA duquel il siégeait jusqu’à décembre dernier). Auteur, il a publié dans différents médias, y compris la revue «Ancrage». Il rêve parfois qu’il est en train de jaser avec la Mariecomo sur le boulevard Gérald-Leblanc de Moncton, devant la cathédrale L’Assomption devenue un Centre acadien d’architecture et d’urbanisme. C’est pourquoi il considère que manger trop de râpure juste avant de s’endormir n’est pas toujours une bonne idée.

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4 réponses à “Un vingt-cinquième pour le 150e. Ou comment donner son 4 % à l’égalité homme/femme – Sébastien Lord-Émard

  1. Merci pour ce texte riche. Je trouve – et je l’apprécie particulièrement – que tu réussis extrêmement bien à situer aujourd’hui dans la continuation de plusieurs « hiers », Le texte respire de l’histoire. Non pas d’une histoire morte, mais plutôt d’une histoire dont le temps coule, coule jusqu’à nous, au-travers de nous. Une séquence dont nous sommes à la fois les héritiers et les responsables. Chapeau.
    .

  2. Je voudrais dédier mon petit article à deux femmes qui m’ont inspiré et guidé dans l’écriture des différentes versions, Louise Imbeault et Jeanne d’Arc Gaudet, ainsi qu’à toutes les femmes de Memramcook que j’admire.

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