La charte des valeurs et la haine du peuple – Gilbert McLaughlin

Je ne suis pas le seul à avoir été surpris lorsque les premières rumeurs de la création d’une Charte des valeurs québécoises ont commencé à circuler. Sans projet politique depuis bien des années, le Parti québécois a proposé d’interdire le port de signes religieux ostentatoires par les employés de l’État. Ce sujet, qui divise grandement les Québécois, ne manque pas de lancer un débat de société. En plus de son omniprésence dans les journaux, la controverse s’enflamme aussi dans les réseaux sociaux. Sujet de haine et de passion, ce débat dérape malheureusement trop souvent. Ainsi, n’ayant pu trouver d’application Facebook pour filtrer ce sujet hors de mon fil de nouvelles, j’ai décidé de me lancer à mon tour dans cet exercice d’exorcisme public afin de répondre aux pressions de mon entourage et mettre mes idées au clair par la même occasion.

Écrire au sujet de la charte n’est pas une chose facile. Mais j’insiste puisque cette réflexion dépasse largement l’intérêt de la société québécoise. Pour cette raison, je laisse la critique des politiques publiques québécoises aux Québécois. Je vais plutôt discuter du débat idéologique afin de mieux nous situer, en tant qu’Acadiens, par rapport à ces enjeux qui risquent de revenir dans les prochaines années.

Ainsi, il est des plus intéressant de se pencher sur la question idéologique, car à l’intérieur du débat de la charte des valeurs se cache un affrontement entre deux conceptions – légitimes et justifiables – de la culture.

Il y a d’abord le libéralisme, une idéologie qui promeut l’individualisme et le multiculturalisme dans notre société. Selon cette vision, la liberté des individus prime sur l’intérêt du groupe. L’État doit alors brimer le moins possible les désirs individuels. Pour les défenseurs de cette vision, la charte est plus que scandaleuse puisqu’elle impose une culture unique et limiterait les libertés. (C’est dans la même optique que Jean Charest a condamné la grève étudiante pour avoir « entravé le droit d’un étudiant de suivre ses cours ».)

Ensuite, il y a le projet des collectivistes et des défenseurs de l’identité communautaire, d’influence républicaine. Dans cette vision, tous les citoyens doivent être prêts à sacrifier certains désirs individuels parfois nocifs au vivre ensemble. La société n’est donc pas seulement l’addition des individus qui la composent, mais aussi une communauté où on peut ensemble décider de certaines valeurs et croyances communes, allant de l’économie (impôt, taxe, service public) au culturel (normes sociales, distinction culturelle, etc.).

Ce sont donc ces deux visions qui s’affrontent présentement sur la place publique. Tout comme lors du printemps étudiant, ces visions de la culture tentent de s’imposer auprès de l’électorat. Le printemps étudiant avait été l’occasion d’un débat gauche-droite des plus intéressants. Toutefois, contrairement à ce qui s’est passé lors de ce printemps, j’ai remarqué dans le dossier de la Charte des valeurs une absence notoire des défenseurs de la charte. Mis à part la machine gouvernementale et quelques intellectuels marginaux, l’ensemble des médias et des élites politiques et intellectuelles rejettent la politique culturelle du Parti québécois de façon homogène.

Le débat prend une autre tournure lorsque l’on observe que les premiers sondages (dont le celui du 10 septembre) démontrent un appui considérable envers la charte. Entre 58 et 66 % des Québécois sont favorables au projet (cet appui s’est légèrement résorbé par la suite. 21 sept : 52 % pour, 38 contre). On constate que les appuis montent à 70 % chez les citoyens n’ayant pas fait d’études universitaires et chez les répondants vivant à l’extérieur de la ville de Montréal. 

Dans mon entourage et dans les journaux, j’ai été désemparé face aux commentaires haineux dirigés à l’endroit des classes populaires. Les individus qui en font partie sont traités d’ignorants, de racistes, de traitres envers les minorités tandis que les habitants des régions sont considérés comme des vestiges de l’époque chrétienne. Le Parti québécois n’est pas épargné. Il est accusé de populisme et utiliserait cette loi « pour charmer l’électorat francophone de souche allergique à la différence » et afin de « flatter les réflexes xénophobes du Québec profond [des régions] ».

Il ne faut pas s’arrêter devant ce genre de commentaire. Il est faux de prétendre que 66 % des Québécois sont racistes. Devant ce combat inégal des plus gênants dans les médias, une bonne partie de la population québécoise se retrouve délaissée par l’élite intellectuelle qui préfère rejoindre le camp libéral. Il ne s’agit donc plus d’un débat gauche-droite, comme au printemps érable, mais bien d’une dichotomie (non absolue) entre les villes et les régions, mais surtout entre les gens de l’élite intellectuelle (universitaire, politique, média, etc.) et les classes populaires.

Il faut se rappeler qu’il y a des récurrences dans l’histoire. Une situation semblable de désaccord entre classes populaires et élite s’est produite en Acadie plus de 150 ans auparavant lorsque les classes populaires ont voté contre la Confédération canadienne (1867), à l’encontre des recommandations de leurs élites. Il n’en faudra pas plus pour voir défiler un grand mépris de l’électorat par les élites de l’époque. Le directeur du Moniteur Acadien, Israël Landry, attaquera directement la mentalité populaire. Il accusera les Acadiens d’être soumis à l’autorité établie, d’être des gens peu éduqués et peu cultivés, prêts à croire les opinions de tous ceux qu’ils considèrent comme leur étant supérieurs[1].

charte

Photographe – Jean-Louis Hébert

Il ne faut pas croire que les classes populaires ont toujours raison. Elles ne sauraient avoir ce privilège. Il s’agit plutôt de désamorcer ce genre de division et rappeler que les intellectuels publics et les politiques ont le devoir d’écouter les préoccupations populaires et de proposer des compromis et des alternatives.

Ma grande déception est alors de constater que la majorité des intellectuels collectivistes se sont rangés du côté des libéraux pour défendre les libertés individuelles, ce qu’ils font de plus en plus fréquemment. Je me serais attendu à mieux de leur part. Pas à ce qu’ils donnent leur appui à la charte, au contraire, mais plutôt qu’ils proposent une solution politique de rechange pour promouvoir le vivre ensemble dans nos communautés.

Pour ce faire, les collectivistes auraient intérêt à se demander quelles sont les racines (espoir ou crainte) de ce fort appui populaire envers la charte. Tamara Altéresco dira justement dans une entrevue à Radio-Canada que le grand appui à la charte n’est pas un appui absolu à ce qu’il y a à l’intérieur du projet de loi. Selon elle, une bonne majorité des gens va appuyer l’initiative du gouvernement à cause d’un manque de solutions alternatives qui pourraient leur être proposées.

C’est pour cette raison que j’admire grandement le travail de Gérard Bouchard. Sa grande connaissance de la culture et des imaginaires nationaux l’a conduit à présenter une alternative au multiculturalisme en proposant plutôt l’interculturalisme afin « d’éviter le double piège du racisme et du relativisme culturel ». Et ce n’est pas la seule voie, il y a encore d’autres façons de concevoir le vivre ensemble culturel.

Mais, après dix ans dans l’opposition, l’élection d’un gouvernement minoritaire et la perte d’intérêt envers la souveraineté, le Parti québécois décide de jouer le tout pour le tout. Il tente donc de fracturer la société afin de passer d’une dichotomie gauche/droite à une logique d’affrontement entre collectivistes (nationaliste-républicain) et individualistes, similaire à celle qui commence à s’installer en France. C’est un jeu dangereux, car si le parti échoue aux prochaines élections, il faudra attendre longtemps avant qu’un parti propose un projet politique qui ne réussit pas à rallier les intellectuels de ce monde  … au grand dam des classes populaires.

De plus, rien n’est gagné pour le PQ. Les incohérences de sa charte, notamment le maintien du crucifix à l’Assemblée nationale et le droit de retrait accordé aux municipalités (le parti propose déjà de revenir sur ce droit de retrait), mettent le parti dans une position difficile et risquent de fragmenter la politique. Elle pourra alors avoir les effets contraires à ceux souhaités puisque les municipalités pourront s’exclure de cette disposition gouvernementale.

En attendant, il est possible d’envisager que les grands gagnants de cette bataille seront le Parti libéral[2], tant fédéral que provincial, et le Parti québécois (PQ). Les libéraux, prônant l’individualisme et le multiculturalisme, garderont, voire augmenteront, leurs appuis en se positionnant comme le seul parti capable de s’opposer à cette charte. À l’inverse, le Nouveau parti démocratique (NPD), la Coalition avenir Québec (CAQ) et Québec solidaire (QS) risquent d’avoir des problèmes si ce thème revient aux prochaines élections. La CAQ, en voulant éviter le sujet, risque de perdre un bon nombre de conservateurs. Certains des électeurs de QS pourraient aussi être séduits par la nouvelle approche du PQ. En voulant s’assurer le soutien du Canada anglais et des intellectuels de gauche, Thomas Mulcair s’est probablement mis les pieds dans les plats. Les insultes du chef néodémocrate à l’endroit des Québécois qui appuient le projet du PQ lui feront perdre davantage d’appuis au Québec que les libéraux qui ont un électorat largement défavorable à la charte (Justin Trudeau a comparé la Charte des valeurs québécoise à la ségrégation américaine).

Je conclus en déplorant l’union de la droite et de la gauche, tant sur le plan politique qu’intellectuel. À mon avis, cette situation est gênante. Tristement, c’est probablement le socialiste français Jean-Pierre Chevènement qui avait raison en affirmant que : « La gauche a abandonné le peuple et la droite la nation ».

Chose certaine, la charte, qu’on l’aime ou non, ne changera pas grand-chose dans la société québécoise. Il s’agit plutôt d’un repositionnement idéologique; un message à la population qui vise à créer l’illusion d’une société plus collectiviste. Cette crise aura eu les effets voulus par le PQ, soit de rendre manifeste le rapprochement des parties au projet libéral et démontrer ainsi sa spécificité républicaine.

Ainsi, comme on le constate, qu’elle soit crémeuse ou traditionnelle, en politique, on finit toujours par manger la même salade.

 

À propos…

Gilbert McLaughlin est un fier acadien originaire de Tracadie-Sheila au Nouveau-Brunswick.  Passionnéde politique et membre d’Astheure, il est présentement étudiant à Ottawa.


[1] Mailhot, R. (1969). La renaissance acadienne (1864-1888) l’interprétation traditionnelle et le Moniteur acadien. Université Laval, 126

[2]  Les sondés qui se définissent comme libéraux sont contre le projet à 70 % tandis que les péquistes y sont favorables à 80 %.

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4 réponses à “La charte des valeurs et la haine du peuple – Gilbert McLaughlin

  1. ce n’est pas inintéressant, mais la conclusion me semble un peu faible. il aurait été intéressant, peut-être, de, à la place de résumer la situation de façon plutôt longuette, de développer justement des idées sur la charte. il y a de la matière intéressante, mais peut-être que de faire en sorte que le texte soit « mieux tassé » comme qui dirait, bénéficierait son lectorat

  2. Une question pour toi Gilbert : Que fais-tu de Gérard Bouchard qui propose de maintenir certains éléments catholiques comme le crucifix parce que ça fait partie du patrimoine?

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