Les sceaux d’Utrecht, partie B : Pour réécrire l’histoire et le présent – Pierre Dairon

Ce texte est la deuxième partie d’une critique du documentaire Les sceaux d’Utrecht du réalisateur Paul Bossé. Vous pouvez lire la première partie de la critique en cliquant ici.

Bossé, Paul [réalisateur]. Les sceaux d’Utrecht, Moncton, MOZUS Productions, 2014, 91 minutes.

Les sceaux d’Utrecht réalisé par Paul Bossé, tranche parfois avec les codes du documentaire historique et impose sa singularité narrative dès la première séquence. Une gravure, illustrant les commentaires de la narratrice, Karène Chiasson, représente des aristocrates européens du 18e siècle assis autour d’une table, manifestement en train de discuter du traité qu’ils s’apprêtent à signer à Utrecht. Puis une animation fait atterrir sur cette même table une morue et un castor aux couleurs vives, incarnations des ressources et des enjeux réels, à savoir principalement économiques, que les puissances coloniales européennes se disputent dans le Nouveau Monde. La narratrice explique alors que les habitants du territoire, en majorité autochtones, n’ont pas été invités à se joindre à ces discussions, alors qu’on aperçoit Samian, alias Samuel Tremblay, rappeur « mi-Québécois de la lignée Tremblay implantée au Québec depuis des siècles » et « mi-Algonquin de la nation Anishinaabe, enraciné en Abitibi près de la rivière Harricana, depuis des millénaires » [1:00], debout sur les berges de la rivière puis marchant dans une prairie.

Crédit photo : MOZUS Productions.

Crédit photo : MOZUS Productions.

Samian cimente le récit et y joue un rôle de faire-valoir authentique, transculturel et transgénérationnel. Il fait à la fois office de guide, d’interlocuteur et d’incarnation contemporaine de ces peuples hybrides qui ont survécu aux luttes de pouvoir coloniales. En paroles et en chanson il impose l’oralité, il se pose comme un catalyseur, faisant le lien entre les mots figés sur les documents officiels du traité qu’il découvre dans le Musée central d’Utrecht, et le combat toujours actuel des descendants de ces « êtres nullius » autochtones[1] dont on a voulu nier l’existence.

On touche là l’un des principaux leitmotivs et arguments du documentaire, à savoir que les principaux intéressés, les nations autochtones et les Acadiens vivant sur ces terres, ont été les grands absents et les oubliés de ces négociations qui ont scellé leur sort et celui de ces territoires depuis trois siècles, suite à la ratification du traité.

Les intervenants, guidés par les rencontres avec Samian, n’ont alors de cesse de dénoncer cette ironie et cette injustice dont les conséquences dépassent le simple partage des colonies françaises et britanniques du Nouveau Monde. Le traité d’Utrecht signifie aussi à plus ou moins long terme, la disparition physique ou culturelle de peuples autochtones, l’exploitation excessive et incontrôlée des ressources naturelles de ces territoires au mépris des populations qui y vivent et de l’environnement, la désagrégation sociale ainsi que la disparition ou l’effacement des repères mémoriels.

En faisant intervenir plusieurs aînés et porte-paroles des descendants de ces nations autochtones, le documentaire réhabilite progressivement la place historique de l’oralité dans un récit que les sceaux d’Utrecht avaient voulu nier. C’est un autre niveau de discours qui permet d’émerger : celui de Danie Paul, aîné Mi’kmaq, pour qui « the Mi’kmaq people probably had one of the highest standard of living in the world » [16:40]. Il y a encore cette colère à peine contenue d’Alma Brooks, aînée Wolastoqiyik, qui rappelle que jamais les Mi’kmaqs n’avaient cédé leurs terres aux Acadiens – ils leur permettaient seulement de les exploiter –, ce qui l’amène à poser la question : « I don’t know why England assumed, because she beat France over there in Europe, how they claimed our land based on that ? » [56:00].

Samian rompt tout autrement, sur le fond comme sur la forme, avec les codes du documentaire historique traditionnel qui se voudrait principalement informatif, analytique ou argumentatif. Il pose la question iconoclaste de l’histoire alternative : « si la France n’avait pas donné le Canada français, que serait-il arrivé aux Autochtones ? », « quel type de Canada les Premières Nations habiteraient-elles de nos jours si la Nouvelle France n’était pas tombée en 1760 ? », « si la France n’avait pas donné Terre-Neuve, peut-être y aurait-il encore des Béothuks ? » [45:00] – cette nation autochtone de Terre-Neuve, victime d’un « ethnocide » [38:30]. À travers ses chansons de rap qui viennent ponctuer le récit, il utilise le registre performatif pour poser des enjeux d’ordre idéologique ou éthique : « Qui sont les vrais sauvages qui ont détruit ce continent ? » [15:25]; « notre devoir aujourd’hui c’est de s’assurer qu’il n’y ait plus aucun peuple qui disparaisse de la surface de la Terre » [46:00]. Dans le Musée central d’Utrecht, Samian ironise et désacralise le document qui représente pourtant l’archive historique par excellence en le décrivant comme « un bout de papier avec des mots oubliés pour la plupart du monde », alors que « pour les peuples plurimillénaires comme les Anishinaabe, 300 ans c’est l’espérance de vie d’un arbre si on ne le coupe pas pour en faire du papier à traité » [12:30]. Il finit même par chiffonner une copie du Traité. Ce sont alors deux systèmes de valeur mémoriels qu’il met en opposition, tout en reconnaissant la force énonciatrice du traité, dans lequel « on était tout simplement les Américains » [21:00].

Crédit photo : MOZUS Productions.

Crédit photo : MOZUS Productions.

Sur la forme, l’utilisation du rap – mode de communication éminemment contemporain, urbain et américain – place dans le même système de dénonciation et de revendication les minorités noires des ghettos urbains états-uniens et les minorités amérindiennes des réserves canadiennes. Le documentaire pousse plus explicitement le parallèle en évoquant la traite des esclaves noirs par les Britanniques et le sort des Amérindiens de Terre-Neuve qui ont essayé d’échapper aux attaques des pêcheurs et colons, à la manière dont les esclaves du Sud des États-Unis utilisaient l’Underground Railroad pour fuir les états esclavagistes [38:00]. La lutte pour les droits civiques est ici remplacée par le devoir de réappropriation mémorielle et la résistance de la société civile face à l’exploitation déraisonnée des ressources naturelles.

Le documentaire se pare enfin d’une légitimité intellectuelle et d’une authenticité culturelle en donnant aussi bien la parole à des universitaires – historiens et anthropologues, anglophones comme francophones – et des auteurs, qu’à des aîné(e)s des différentes nations autochtones en présence, à des activistes ou des représentants officiels de gouvernements et d’institutions des pêcheries. Dans le flot d’informations et d’analyses, les saillies teintées d’ironie de l’anthropologue Serge Bouchard allègent la narration et prêtent à sourire (parfois jaune) : « D’un trait de plume, dit-il notamment, un aristocrate avec une perruque et des petits collants [écrit] là, puis tu signes. C’est à vous autres les Anglais! » [14:20]

L’équilibre subtil de cette polyphonie constitue l’une des principales richesses esthétique et narrative des Sceaux d’Utrecht. L’alternance des prises de parole et des lieux, la juxtaposition des registres discursifs du documentaire, le ton parfois ironique mais toujours engagé, font de ce documentaire un récit qui sonne vrai et échappe – bien heureusement – à l’écueil de la victimisation.

Il appelle finalement le spectateur à ne pas se laisser figer par les sceaux aliénants du passé pour réfléchir ensemble à un récit d’avenir, celui du traité du Nord pour l’Arctique et de l’avenir socio-écologique du Canada et de la planète.

[1] Selon les termes de l’anthropologue Serge Bouchard [6:00].

Autres références : 

À propos…

Pierre DaironPierre Dairon est professeur assistant de français et littérature francophone à Kenyon College en Ohio. Ses centres de recherche et d’intérêt sont notamment l’histoire et la littérature acadienne et francophone nord-américaine. Il a publié des articles sur la construction de l’imaginaire culturel et national acadien développé autour de la figure du personnage Évangéline.

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Une réponse à “Les sceaux d’Utrecht, partie B : Pour réécrire l’histoire et le présent – Pierre Dairon

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