Les Sceaux d’Utrecht, partie A : Redonner la parole aux sans-voix – Pierre Dairon

Bossé, Paul [réalisateur]. Les sceaux d’Utrecht, Moncton, MOZUS Productions, 2014, 91 minutes.

Avant même sa nomination au prix Gémeaux 2015 de la meilleure série documentaire, la minisérie télévisée de quatre épisodes Les sceaux d’Utrecth[1], réalisée par Paul Bossé et produite par MOZUS Productions, avait déjà été saluée par la critique et s’est vue remettre plusieurs prix, notamment lors du Festival international du cinéma francophone en Acadie (FICFA) en novembre 2014 ainsi qu’aux Golden Reel Awards de Vancouver en juillet 2015.

Crédit photo : MOZUS Productions.

Crédit photo : MOZUS Productions.

Les sceaux d’Utrecht a été imaginé et produit à l’occasion du 300e anniversaire du traité d’Utrecht, signé aux Pays-Bas en 1713. Ce traité ratifié par Louis XIV a mis fin à la guerre de Succession d’Espagne en cédant notamment à l’Angleterre d’immenses territoires de la Nouvelle France, parmi lesquels Terre-Neuve, l’Acadie et l’immense bassin de la baie d’Hudson. Selon les paroles de l’une des chansons de rap interprétées par l’animateur du documentaire, Samian, ce traité a changé « le visage de l’Amérique à tout jamais » [15:00[2]].

Le récit s’appuie sur le texte même du traité d’Utrecht et en propose une relecture et une mise en perspective historique. En prenant comme point de départ des passages de certains articles (10, 12 et 13 notamment), le documentaire propose une vision réactualisée des implications historiques cachées – scellées – au profit des puissances coloniales qui avaient signé ce traité. Pour Bossé et la plupart des intervenants interrogés dans le documentaire, le traité d’Utrecht raconte une histoire qui n’a pas encore été réglée, qui est encore d’actualité[3]. À la suite de Samian, le récit nous emmène à Terre-Neuve, à Utrecht aux Pays-Bas, en Abitibi et dans divers lieux des provinces Maritimes.

Crédit photo : MOZUS Productions.

Crédit photo : MOZUS Productions.

Divisé en quatre épisodes, le documentaire revisite tout d’abord le contexte historique de la signature du traité en insistant sur l’absence des peuples algonquins qui vivaient sur les terres concernées. Le deuxième épisode (prenant comme point de départ l’article 13) s’intéresse à l’histoire de Terre-Neuve, notamment à la disparition des Béothuks, premier « ethnocide » qu’aurait connu l’île alors que les Français et les Britanniques se déchiraient les ressources des grands bancs de morue. Le troisième épisode (initié par l’article 12) permet de faire le lien entre Autochtones et Acadiens, tous deux évincés des négociations et des terres sur lesquelles ils se trouvaient. Le documentaire fait dans ce cas ressortir l’impact environnemental négatif que l’accaparement de ces terres continue de provoquer alors que les Autochtones se perçoivent toujours comme les défenseurs d’une « Terre-mère » qu’on déboise et qu’on « bousille », selon les mots de Samian. Le quatrième et dernier épisode (s’appuyant sur l’article 10) évoque l’économie de la traite des fourrures dans la baie d’Hudson, une économie dominée par la Hudson Bay Company – « les plus grands voleurs du monde », comme la désigne Dominique Rankin, un aîné algonquin. C’est aussi l’occasion pour Samian de revenir dans son Abitibi natale, de dénoncer les conséquences humaines et environnementales de l’appropriation éhontée des ressources naturelles par de grandes corporations avec l’aide des gouvernements. C’est enfin l’occasion d’aborder le Plan Nord[4] et d’appeler les spectateurs à prendre position et à s’impliquer : « En 2313, est-ce que le mot écologie aura le même capital politique que celui de son riche cousin économie ? […] C’est à nous de décider. » [89:00]

Au-delà de la réinterprétation historique du sens et des implications du traité d’Utrecht au Canada, le documentaire se veut une réactualisation socio-politique engagée qui cherche à dépasser le simple dépoussiérage archivistique. Les sceaux d’Utrecht propose ainsi une singularité narrative, qui donne largement la parole aux minorités et aux oubliés de l’histoire, et à laquelle Samian prête l’originalité de sa voix et de son talent musical.

Ce texte est la première partie d’une critique du documentaire Les sceaux d’Utrecht du réalisateur Paul Bossé. Vous pouvez lire la deuxième partie de la critique en cliquant ici.

[1] http://www.mozus.ca/filmographie.php?cat_id=16 et http://www.acct.ca/prixgemeaux/finalistes/emissions/meilleure-serie-documentaire-societe.html.

[2] Les minutes indiquées renvoient à la version longue du documentaire, présentée lors de festivals. Pour voir les épisodes télévisés : http://ici.radio-canada.ca/sujet/les-sceaux-d-utrecht.

[3] Bossé défend sa position lors de la présentation du documentaire en novembre 2014 pendant le FICFA, au cours duquel Les sceaux d’Utrecht a obtenu deux prix. Vidéo de sa réaction et de sa présentation : http://ici.radio-canada.ca/regions/atlantique/2014/11/22/002-prix-ficfa.shtml.

[4] Proposé en 2011 par le gouvernement de Jean Charest, le Plan Nord se veut un programme de développement économique des régions septentrionales du Québec (http://plannord.gouv.qc.ca/fr/). Opportunité pour certains, il représente pour d’autre un danger écologique et humain pour les territoires nordiques et les populations majoritairement autochtones qui les peuplent (http://www.mondialisation.ca/canada-le-plan-nord-l-assaut-des-terres-ancestrales-du-qu-bec/28314).

À propos…

Pierre DaironPierre Dairon est professeur assistant de français et littérature francophone à Kenyon College en Ohio. Ses centres de recherche et d’intérêt sont notamment l’histoire et la littérature acadienne et francophone nord-américaine. Il a publié des articles sur la construction de l’imaginaire culturel et national acadien développé autour de la figure du personnage Évangéline.

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2 réponses à “Les Sceaux d’Utrecht, partie A : Redonner la parole aux sans-voix – Pierre Dairon

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