Chômage et hypocrisie provinciale – Gilbert McLaughlin

Il est très difficile en ce moment d’éviter la question de l’assurance-emploi en Acadie. Même lors de nos soirées entre amis, l’épineuse question revient souvent. Le hasard a voulu que l’on tombât sur un article de journal concernant le moratoire demandé par certaines provinces de l’Est, dont  le Nouveau-Brunswick. D’un bord, les gentilles provinces à la défense du peuple demandant à Ottawa de revenir sur sa décision et de l’autre, un méchant gouvernement conservateur qui prive les travailleurs de leurs droits. Devant ce message touchant des gouvernements inquiets de la précarité des régions, on était près d’oublier leur grande hypocrisie.

C’est qu’en fait nous oublions souvent que derrière le débat sur la réforme de l’assurance-emploi se cache un problème encore plus grand que la société ne semble pas avoir envie d’affronter, soit la crise des régions. Je n’hésite pas à parler ici d’une crise qui sévit bel et bien dans la plupart des régions rurales puisque la pénurie d’emploi, la désindustrialisation, le désengagement des services de l’État, l’augmentation de l’exode des jeunes et de la pauvreté constituent tous des défis qui semblent insurmontables.

Pourtant, s’il y a des coupables d’avoir oublié les régions, ce sont bien nos gouvernements provinciaux. C’est à eux que revient la responsabilité d’assurer que le chômage ne devienne pas, comme diraient les conservateurs, un « emploi » ou une subvention cachée pour les employeurs. Le taux de chômage élevé est directement lié au désengagement des provinces envers les régions qui, sans industries et sans autonomie économique, deviennent totalement dépendantes des programmes gouvernementaux qui leur assurent une certaine qualité de vie.

En fait, ce que l’on constate ce n’est pas de la lâcheté, mais bien une idéologie implantée et planifiée du développement économique où l’exode des régions vers les métropoles est perçu comme un long processus historique irréversible. Ce processus n’est pas nouveau. Dès les années soixante, on voit apparaître des programmes comme l’Aménagement rural et développement de l’agriculture (ARDA) ou le Fonds de développement économique rural (FODER) qui avaient comme objectif le déracinement des habitants de leurs terres agricoles pour fournir aux industries une main-d’œuvre bon marché issue des régions. Une orientation qui est loin d’être différente aujourd’hui. On vise toujours à détruire les structures d’autonomie économique et culturelle qui viseraient à freiner le développement d’un capitalisme sauvage.

Un développement économique qui se soucie peu des questions éthiques. Il n’y a qu’à voir les nombreux reportages et études sur la vie dans les camps de travail dans l’ouest du pays pour comprendre que notre humanité se résume à notre force de travail. Les gouvernements sont loin de se soucier du taux élevé de suicide et des problèmes psychologiques. S’il y a de la croissance, il y a du progrès. Cette idéologie va plus loin en démontrant implicitement que notre communauté et nos appartenances ne sont pas des aspects à prendre en compte dans les décisions gouvernementales. Que l’image du travailleur migrant, de l’homme déraciné, individualisé, coupé de sa famille et atomisé est le seul mode de vie souhaitable et enviable dans notre société. Cela démontre conséquemment que le développement économique ne se fait pas au service de l’homme. Au contraire, il ne devient qu’une variable économique parmi tant d’autres. En plus, ceci s’accompagne d’une absence d’aspiration humaine, morale et éthique, ces dernières ne devant pas devenir des actions gouvernementales à considérer si elles interfèrent avec le développement économique (voir le cas du congé de maternité ou le dossier du gaz de schiste).

Devant ce double discours, il est tout aussi désolant de constater l’étrange consensus et la promiscuité malsaine entre nos deux partis politiques au Nouveau-Brunswick, qui sont en accord sur pratiquement toutes les questions politiques. Sur la question du chômage, on sait trop bien qu’ils se partagent la responsabilité de la situation désastreuse des régions. Le Nouveau-Brunswick étant coincé dans ce système « d’alternance unique », il serait peut-être temps que  la province se dote d’un « deuxième » parti politique afin d’aérer le débat.

Puisqu’il n’y a rien à la droite des conservateurs, certains seraient tentés de penser que la gauche politique serait capable de jouer ce rôle en se faisant le défenseur de l’assurance-emploi et du développement des régions. Mais curieusement, le NPD du Nouveau-Brunswick fait lui aussi preuve de la même démagogie que ses rivaux dans ce dossier. En effet, dans un article de L’Acadie Nouvelle, le chef néo-démocrate, Dominic Cardy,  affirme en avoir « assez de voir les partis politiques traditionnels se quereller sur la question de l’assurance-emploi » et propose donc de développer un programme de formation et d’alphabétisation pour les travailleurs. Dans cette grande confession de foi, il nous prie de croire que par cette solution, sans réformer le système économique, il serait possible de voir arriver de nouveaux emplois dans les régions.

Bien sûr, il faut en convenir, contrairement au plan des conservateurs, les solutions du NPD ne peuvent pas faire de mal. Éduquer les gens, c’est un noble message et on ne peut pas être contre l’acquisition de la connaissance. Mais il reste que l’on peut bien tous avoir accès à une éducation hautement spécialisée dans nos régions sans que cela ne change en rien la situation de l’emploi. Il n’y aura pas plus de jobs. La preuve c’est que grand nombre d’Acadiens qualifiés quittent présentement le Nouveau-Brunswick pour les grands centres.

En fait, cette révélation du NPD nous démontre plutôt la vraie nature de son idéologie. Il nous dit explicitement qu’il est lui aussi un adepte du laissez-faire économique où la responsabilité individuelle des gens l’emporte sur l’autonomie et le développement des communautés. C’est encore le même message traditionnel, soit d’aider les pauvres à se soumettre au système économique. Oublions les régions, éduquons les gens qui, une fois instruits (parfois même surdiplômés), seront alors aptes à quitter eux-mêmes leurs régions.

Encore une fois, malgré l’appel à la providence du NPD, il est difficile de différencier son message de celui des libéraux. On peut s’attendre à une longue métamorphose qui permettra finalement au NPD de devenir une faible parodie du Parti libéral, avec, tout au plus, une certaine vocation morale. Et puisque les sondages et l’image du Chef lui sont présentement favorables, on finira donc par voir une multitude d’annonces de petites politiques partisanes sans profondeur, qui lui permettra tout au plus de multiplier ses apparitions médiatiques.

Et astheure, quelles sont les solutions? Il est certain qu’aucun parti politique ne propose quoi que ce soit afin de régler ce problème de front. Rien même ne garantit un retour « comme avant » avec les libéraux fédéraux qui, ne l’oublions pas, n’auront pas hésité à piger dans la caisse des travailleurs sous l’ère Chrétien. En attendant, chez les Acadiens qui ont un esprit communautaire, on ne peut que s’opposer à la réforme qui aura comme inévitable résultat d’appauvrir les gens et de les pousser à l’exode.

Peu importe ce qui se passe, il est urgent d’apprendre à devenir plus indépendant des gouvernements. Plus on sera indépendant, moins les mauvaises surprises auront des impacts désastreux dans nos régions. Un taux si élevé de chômage est inacceptable. Il serait donc le temps pour les Acadiens de s’organiser collectivement et d’apprendre à travailler ensemble afin d’atteindre une plus grande autonomie économique et politique. On n’a pas grand-chose à perdre d’essayer. Sincèrement, il serait difficile de faire pire.

En attendant, j’espère que les provinces arrêteront simplement de critiquer les décisions qui touchent à des responsabilités qu’elles dédaignent remplir elles-mêmes et qu’elles auront le courage de prendre des actions concrètes. Car, on le constate bien avec les provinces, quand il s’agit de tuer les régions, elles ne sauraient s’y prendre mieux.

À propos…

Gilbert McLaughlin est un fier acadien originaire de Tracadie-Sheila au Nouveau-Brunswick.  Passionnéde politique et membre d’Astheure, il est présentement étudiant à Ottawa.

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2 réponses à “Chômage et hypocrisie provinciale – Gilbert McLaughlin

  1. Aussi longtemps que nous laisserons la logique marchande guider nos actions, je crois que nous continuerons à nous éloigner de notre humanité et de nos responsabilités sociales. Ce ne sont pas seulement les partis politiques qui souffrent de cette maladie endémique,qui semble devenir de plus en plus incurable, mais aussi chacun d’entre nous. Cette course infernale à l’accumulation de biens matériaux, et à celle du pouvoir nous éloignent malheureusement trop souvent de nos responsabilités sociales et communautaires. Par conséquent, l’engagement citoyen diminue et les régions sont en perte de ressources humaines nécessaires pour assurer sa pérennité et son développement. Chacun et chacune son examen de conscience, n’est-ce pas?

  2. Bravo ! L’indépendance quelle grande idée ! Je ne croyais jamais retrouvé ce mot, utilisé en un sens favorable, dans un texte d’actualité qui se veut fièrement acadien. En tant que fier indépendantiste québécois, j’appuierai toujours ce genre d’initiative. Je vous encourage de tout mon cœur à aller dans ce sens. Vive l’Acadie libre !

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