De l’art de voir un spectacle – Gabriel Robichaud

Parlons de spectacles. Mieux. Parlons de « mauvais » spectacles. Le terme est dur, direz-vous? Très juste. Pourtant, c’est un terme souvent utilisé, à tort et à raison.

Exemple

Vendredi soir. Vous avez votre semaine dans le corps, le souper dans le ventre, et vos billets dans vos mains. Vous avez décidé, courageux que vous êtes, de vous asseoir dans une salle pour deux heures. Résultat. Vous vous ennuyez. Beaucoup. En fait, vous vous rendez compte que le spectacle que vous pensiez d’une durée de deux heures a à peine duré une heure et quart, alors qu’il vous semblait beaucoup plus long. À la limite, vous espériez un entracte pour filer en douce.

Argent jeté par la fenêtre, gaspillage de subventions payées à même vos taxes, perte de temps, déception… Les qualificatifs ne vous manquent pas. Ma question est la suivante. Ces qualificatifs sont-ils justes? Oui. Et non. Quelque chose d’intéressant à faire en pareille circonstance : regardez autour de vous la réaction des autres. Y a-t-il des gens qui semblent avoir aimé le spectacle? Vous savez, les ceux-là-avec-un-visage-souriant-fatigant-qui-ne-comprennent-pas-le-malheur-intérieur-que-vous-vivez-de-vous-être-fait-ruiner-votre-début-de-fin-de-semaine? Y a-t-il des gens qui semblent du même avis que vous? Attention, l’appréciation ou non du spectacle par les gens présents ne signifie nullement que vous avez « plus raison » ou « moins tort » de vous être forgé votre vérité. Après tout elle vous appartient, vous en faites ce que vous en voulez.

Cependant, la notion de vérité individuelle amène la nuance suivante : ce n’est pas parce qu’un spectacle ne vous a pas plu qu’il est mauvais. Ce n’est pas non plus parce qu’il vous plait qu’il est forcément bon. Et c’est là que ça devient intéressant! Il se pourrait qu’un jour vous puissiez aimer ce spectacle. Comme on peut avoir aimé un spectacle et le détester au moment où on le revoit. C’est possible. Au moment de discuter d’un spectacle avec un ami qui connait moins le milieu de la scène, je me fais souvent servir la phrase suivante : « ah ben, tu sais, moi je ne suis pas comme toi, je n’ai pas les mots pour le dire comme tu le dis toi ». C’est souvent à partir de cette phrase qu’on m’articule une critique très juste du spectacle dans des mots que je n’emploie pas forcément, qui sont moins techniques, mais qui restent justes. L’emploi de termes techniques élaborés est souvent loin de garantir la pertinence d’une critique. Au contraire, souvent le terme finit par meubler le vide plus que d’appuyer un argument véritable.

Alors comment faire pour s’assurer de voir un bon spectacle à tous coups? Ce n’est pas possible. Il n’existe jamais de « valeur sûre ». Tout spectacle est exposé au risque du moment présent. Même un bon spectacle connait des mauvaises soirées. C’est dommage, mais ça arrive. Par contre, comment vous assurer de voir un bon spectacle? En allant voir constamment des spectacles, et en allant en voir partout, de tous genres. Et en vous laissant surprendre. Ne vous laissez pas abattre si vous essuyez une série d’échecs. Au contraire, continuez d’aller voir. Imaginez comme vous serez heureux la prochaine fois! Cette prochaine fois où vous verrez un bon spectacle!! Ou encore, cette fois où vous verrez un spectacle exceptionnel qui vous aura complètement renversé, bouleversé et traversé au plus profond de vous-même, et ce, en même temps!!! Car ces moments peuvent arriver. Pas toujours, évidemment, ce serait trop beau, et, en fait, on finirait par s’attendre à ça constamment. Le tout perdrait de la valeur. Mais ces moments arrivent et ils sont précieux. Sauf que, comme n’importe quoi, faut les entretenir pour les rendre possibles. À noter aussi que par bouleverser je ne parle pas que de larmes, je peux aussi parler de rires. C’est important.

Reste qu’il y a un hic. Voir plusieurs spectacles, voir plusieurs bons spectacles, c’est hausser la barre éventuellement, et c’est devoir se préparer à devenir plus critique, et peut-être voir plus de spectacles qu’on appellera éventuellement mauvais en comparaison à d’autres. Ce qui n’est pas un mal en soi. Et cela ne veut pas forcément dire que ça arrivera. Ça reste une possibilité. Un autre risque à prendre.

Quelques (autres) recommandations :

Ne vous faites pas d’illusion sur l’idée qu’un prix élevé vous garantisse un bon spectacle. Si le spectacle avec un prix élevé a intérêt à être bon, il se peut qu’il ne vous plaise pas. Un peu comme ces fans déçus après leur spectacle de sport pour lequel ils ont payé 350 $ le billet, obtenant les meilleurs sièges pour voir leur équipe préférée se faire détruire par l’équipe adverse. C’est un risque à prendre. Certes, il peut sembler risqué, aller voir le groupe inconnu du jeudi soir au bar du coin. Ce qui n’empêche pas qu’il pourrait vous surprendre ou qu’il pourrait vous permettre de dire, au moment où ils connaitront un succès monstre : « moi je les ai vus pour la première fois dans ce fin fond de nulle part… ».

Allez aussi voir des manifestations de disciplines artistiques que vous ne connaissez pas. Sans savoir. Sans connaitre. Alimentez votre curiosité. Au cas où ça pourrait vous plaire. Vous ne le saurez pas avant d’y aller. Ça ne vous plait pas du premier coup? Recommencez! Discutez-en avec quelqu’un qui s’y connait et voyez si ça peut vous toucher ou non. Peut-être pas. Tant pis. Vous pourrez vous dire que vous vous êtes essayés. Vous voyez une pièce de théâtre à l’affiche. Vous ne connaissez pas les acteurs, ni l’auteur, ni le metteur en scène. Et alors? Tentez le coup! Vous pourriez être surpris. Si vous êtes déçus, tant pis, tant mieux. Ce sera mieux une prochaine fois. Et croyez-moi, il ne suffit que d’un moment de grâce où vous vous trouvez au bon spectacle au bon moment pour vous donner envie de retourner. Et plus vous y allez, plus vous risquez de pouvoir y retoucher à ce moment de grâce. Du moins je vous le souhaite.

Finalement, ne vous laissez pas intimider par une salle de spectacle. Jamais. Elle a besoin de vous. Sans vous, un spectacle ne sert à rien. En fait, il n’existe pas. Et croyez en votre opinion sur ce que vous venez de voir, même s’il peut être utile de la questionner de temps à autres. Et laissez aussi à votre opinion le droit de changer si le besoin se fait sentir. Il n’y a pas de mal à avoir tort.

Alors à vos spectacles, prêts, risquez!

 À propos…

Gabriel Robichaud WEBGabriel Robichaud est né en 1990 à Moncton. Comédien avant tout, il est aussi poète, dramaturge et chanteur. Depuis sa sortie des études en avril 2011, il se promène un peu partout au Canada entre les scènes, les stages et les ateliers. Son premier recueil de poésie, La promenade des ignorés, est paru en avril 2011 aux Éditions Perce-Neige. Cet été, il joue au théâtre dans L’espérance de vie des éoliennes de Sébastien Harrison.

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2 réponses à “De l’art de voir un spectacle – Gabriel Robichaud

  1. La critique professionnelle véritable possède à mon sens une utilité, et une utilité majeure. Celle, entre autres, de vulgariser éventuellement l’oeuvre, et justement de la rendre accessible. C’est toutefois un métier qui se perd cruellement. Malheureusement, nombreux sont les critiques qui se retrouvent en position d’attente d’expertise un peu par défaut plutôt que par expertise réelle.

    La critique en soit est un art. Comme toute forme d’art, elle est souvent aussi subjective. Je pense que la meilleure solution, c’est de ne pas prendre un critique comme un donneur de vérité, mais comme un regard avec des pistes de questionnement sur l’oeuvre/le spectacle/le roman. À lire plusieurs fois un même critique, on peut aussi remarquer par moments certains traits, certains gouts, qui s’apparentent au nôtre ou non. Ensuite, dans le ton de ses textes, on peut reconnaitre aussi sa marge critique. Si ça sonne toujours à peu près pareil, le questionnement, à mon sens, devient valable. De la même façon qu’on peut questionner aussi la valeur d’une critique d’un spectacle quand ladite critique devient plutôt un résumé, encore plus quand ce résumé s’accompagne du dévoilement de nombreux punchs importants.

    Finalement, ne faut jamais se fier à la critique d’un spectacle pour en déterminer son utilité ou sa pertinence. À mon sens l’importance de la critique, c’est de soulever la question, plutôt que de provoquer l’affirmation. Et pour répondre à la question, la meilleure personne pour le faire, c’est vous-même, spectateur.

  2. Agréable lecture, Gabriel. J’aime que tu parles de la subjectivité de l’appréciation d’une oeuvre d’art. Tant de dimensions sont en jeu, tant du côté de l’artiste que du public… Je me permet même de pousser la réflexion plus loin. Tu écris: « L’emploi de termes techniques élaborés est souvent loin de garantir la pertinence d’une critique. Au contraire, souvent le terme finit par meubler le vide plus que d’appuyer un argument véritable. » Or, nous le savons tous, la majorité des textes de critiques professionnels sont plus techniques que le langage commun. Comment peut-on, alors, nous du public, faire le tri entre les critiques valables et la frime? En fait, puisque l’appréciation d’une oeuvre d’art est à ce point subjective et personnelle, la critique professionnelle a-t-elle même une quelconque utilité?

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