Le mois de juin est le Mois des Fiertés. Pourquoi? Et pourquoi pas la «fierté straight»? Même en 2023, je vois des gens se poser des questions comme ça, et c’est ok (même si c’est un peu weird, on s’entend, parce que tout, littéralement tout, est disponible en ligne gratuitement astheure, donc je ne sais pas comment rendre l’information encore plus facile à trouver…). Allons-y par la base. Sans tomber dans le politique ni les débats sémantiques.
L’inverse de la fierté, c’est la honte. Ça semble évident, mais c’est plein de nuances individuelles : on peut être légèrement honteux•se de (genre, trop aimer le chocolat dans mon cas), jusqu’à être un sujet de honte pour soi-même et/ou pour les autres. La honte peut être temporaire ou permanente. La honte peut nous rendre dépressif, voire suicidaire. La honte peut s’abattre sur une communauté et créer de l’anomie sociale, des crises politiques et même détruire les liens sociaux qui nous permettent à nous, homo sapiens, d’exister.
La honte naît en général non pas de nous-mêmes, mais des autres. C’est dans leur regard, ou dans ce qu’on nous inculque très tôt ; ou c’est la prise de conscience d’être différent•e, surtout quand on nous inculque très tôt que c’est mal de l’être. La honte mène aussi à l’exclusion, à la persécution, à la répression et à toutes sortes de pratiques pour tenter d’éradiquer ce qui cause cette honte (pour le groupe). Dans certaines sociétés, le fait d’être malformé•e à la naissance peut/pouvait entraîner l’élimination pure et simple, par exemple. Dans d’autres, c’est autre chose (comme la couleur de peau, ou la religion, ou le poil roux, que sais-je). Dans certaines sociétés c’est la sexualité et/ou l’identité de genre (alors que dans d’autres ça n’a pas d’importance).
Moi je vis dans un pays occidental issu du colonialisme, des religions qu’on dit «abrahamiques» (judaïsme, christianismes, Islam) et d’une longue tradition de répression de la sexualité. Vous le savez, il y a plein d’histoires, même dans nos familles les moins religieuses : une pression sociale de ne pas dévier de la «norme» et de ne surtout pas être libre de faire ce qu’on a envie d’être/de faire. On se souvient tous•tes de ces femmes qu’on pressurisait afin de regarnir les berceaux à un rythme industriel au nom de la «sainte mission sur Terre» ou de la pérennité de la «race». Ça ne fait pas longtemps. (Il y avait quand même, quand même, des échappatoires pour qui se sentait le pied marin ou «se découvrait» la vocation de porter un uniforme, religieux ou militaire.)
La honte a été imposée très longtemps comme une régulation sociale des comportements, y compris dans la chambre à coucher. Combien de personnes en sont mortes, de honte ; c’est-à-dire d’exclusion, de violence armée, de lapidation publique, de rejet, d’exécution, etc.? Difficile à dire. D’autres se sont caché•e•s, ont changé de pays et d’identité, ont vécu des doubles vies ou ont survécu à moitié.
Puis vinrent des vagues de «libération». Libération de la parole (œuvres littéraires anciennes), libération de l’esprit (par les sciences et la découverte au Siècle des Lumières), libération sexuelle (autonomisation et individualisme des années 60), libération des apparences (qui sont souvent trompeuses), libération politique (par des réformes ou des révolutions) et libération juridique (par la décriminalisation et la légalisation)… Il y en a souvent plusieurs en même temps, en parallèles, des rapides et des interminables, des terrifiantes (hallô la Révolution française) comme des festives (hallô les parades de la Fierté). L’histoire occidentale est l’histoire des libérations successives, parfois contradictoires et paradoxales, souvent en opposition avec la «majorité silencieuse» ou avec les élites.
Je suis queer et ma sexualité s’inscrit dans une pléiade de formes minoritaires qui furent violemment réprimées. Ma fierté naît lorsque, de la honte ressentie parce qu’imposée de l’extérieur, je franchis par moi-même la lente libération de ma vérité. Si votre sexualité ou votre identité de genre ou son expression n’ont jamais été autre chose que l’objet de doux quolibets de la part de vos semblables et que, du haut de votre majorité silencieuse, aucune forme de violence ne peut vous contraindre à l’exil, au suicide ou à l’emprisonnement, ici ou ailleurs dans le monde, je ne crois pas que la honte que vous ressentez, si vous en ressentez une, soit issue du même creuset que la nôtre, et donc que vous n’avez pas besoin d’afficher votre fierté retrouvée.
La fierté est l’inverse de la honte. Mais c’est aussi la destination d’un long cheminement vers la libération, que tous les êtres humains n’ont heureusement pas besoin d’emprunter. Si tu «ne comprends pas pourquoi» ou si tu «trouves que ça va trop loin», voire si tu dis «franchement, on en parle trop», c’est que tu as le bonheur de n’avoir pas besoin de ce labeur qu’est cette libération-là, et que tu es chanceux•se. Profites-en pour aimer davantage ta propre liberté, tes proches et (oui, oui) les autres êtres humains, même différent•e•s de toi. Aime. Ce qui veut dire : ne juge pas, ne t’en fais pas, ne t’oppose pas, ne nie pas, ne nuis pas. Juste : aime. Et regarde ailleurs, parce que nous vivons dans un monde hyper riche et complexe où les possibles sont infinis.
À propos…
Sébastien Lord-Émard a étudié l’histoire et la philosophie. Passionné par les arts, passionnément acadien, il a publié poésie et essais sur différentes plateformes. Récemment, il a publié « J’avale l’amont » dans la revue Ancrages et « Égoportrait du poète en burnout » dans le collectif En cas d’incendie, prière de ne pas sauver ce livre (Éditions Prise de parole, Sudbury).