On perd des Acadiens… et puis après? – Ricky G. Richard

J’ai défendu ailleurs et j’accepte comme une idée reçue que le discours sur l’Acadie, que les représentations de l’identité acadienne, sont plurielles[1]. Il y a plusieurs conceptions de l’identité acadienne, plusieurs discours sur son destin collectif, et c’est tant mieux. L’Acadie est plurielle parce que nous vivons dans une société démocratique, ouverte et moderne.

En même temps, il y a des efforts pour reconstituer l’unité identitaire. L’histoire nous a donné des configurations particulières, ou des formes, de cette identité acadienne qui correspondent aux représentations dominantes ou les plus répandues selon les périodes[2]. Pour dire autrement, le discours que les élites acadiennes ont tenu sur l’Acadie a influencé la population, qui s’est reconnue, ou pas, dans cette vision du monde. En opposition ou en parallèle, d’autres leaders ont pu proposer d’autres types de discours qui ont voulu rivaliser avec le récit identitaire ambiant ou qui ont effectivement pris le dessus à leur tour.

Bien que je ne puisse pas en faire la genèse dans ce texte ou déterminer l’origine précise de son apparition, il y a un concept, une thématique, un mot qui traverse un bon nombre de ces discours contemporains sur l’Acadie : l’assimilation. Contrairement à Voldemort, dont personne n’ose respirer le nom, l’assimilation semble être sur toutes les lèvres. Maints commentateurs et plusieurs militants s’y réfèrent fréquemment.

Des Acadiennes ou Acadiens issus de plusieurs milieux et de tous les horizons imaginables utilisent l’assimilation dans leur récit ou leur représentation de l’Acadie. Ils lui donnent une espèce de rôle fondationnel, à la Grundlegung de Kant [3]. Comme si, en l’absence d’assimilation, l’action sociale ou communautaire était inconcevable.

Les facettes de Voldemort

Donnons quelques exemples, dont le premier est caricatural. Imaginons qu’une personne pose une question générale sur l’Acadie ou son avenir. La réponse spontanée semble invariablement intégrer l’idée de «ah vous savez, l’assimilation…». Cela est d’autant plus vrai lorsque l’on demande à un commentateur de l’extérieur de l’Acadie, du Québec par exemple, de faire cet exercice.

Une autre source discursive provient des médias. Que l’on lise L’Acadie Nouvelle ou que l’on regarde Ici Radio-Canada Acadie, il ne faut pas attendre bien longtemps pour entendre le journaliste ou l’expert, qui se prononce sur un grand enjeu de mobilisation acadienne, référer à l’assimilation ou au statut minoritaire. J’ai justement eu cette impression suite à un reportage récent sur les droits linguistiques. Un passage de cinq secondes sur l’assimilation s’est retrouvé en manchette, alors qu’on avait là le potentiel d’un récit plus nuancé, d’une profondeur de l’analyse, de la part de l’expert. Il se peut que ce soit le filtre journalistique qui en ait fait ainsi ; dans ce cas, c’est le média et non l’expert qu’il faut tenir responsable. Toujours est-il que l’on entend à tout bout de champ, aux nouvelles et ailleurs, qu’il y a de l’assimilation en Acadie. «L’anglais, en Acadie, ça ne s’apprend pas, ça s’attrape», ai-je entendu à maintes reprises.

Un dernier exemple, et non le moindre, prend sa source au sein du milieu universitaire ou de la recherche. Certains chercheurs parlent d’acculturation, d’autres étudient la marginalisation économique ou politique des minorités. Certains définissent des concepts mesurables comme la continuité linguistique ou la transmission intergénérationnelle de la langue maternelle. Ces recherches savantes sont d’une très grande utilité pour comprendre les causes de ce phénomène de perte langagière ou pour en saisir l’évolution. Par contre, cette science du décompte numérique identitaire, une fois mise en discours, aura tendance à donner une trop grande place à l’assimilation et à minimiser les autres formes de mobilisation ou de définition de projet collectif.

Crédit photo : Ricky G. Richard.

Futilité et défaitisme

Ce recours incessant à l’assimilation comme justification de l’agir individuel ou collectif est-il vraiment nécessaire? Je ne le crois pas, et pourtant…

L’assimilation est devenue un boulet que traine le militant acadien ou celle qui met en discours l’identité acadienne. L’assimilation, et le défaitisme qu’elle charrie une fois mis en parole, est une espèce de fantôme maléfique qui nous suit partout : un leitmotiv. Ah, ce Tom Jedusor…

Tracer le destin de l’Acadie à partir de l’assimilation est une œuvre qui ne mène nulle part ou, pire encore, désoriente. L’assimilation devient un concept utilisé à toutes les sauces. À trop vouloir utiliser ce mot — ce référent[4] si je veux avoir de la suite dans les idées — pour justifier n’importe quelle action sociale ou revendication, il en arrive que nous évacuons l’essentiel : la raison profonde de la mobilisation.

Ce discours sur l’Acadie, qui met constamment l’assimilation à l’avant-scène, perpétue une mentalité d’assiégée. À trop vouloir se référer à l’assimilation comme fondement de l’action commune, on s’enlise trop facilement dans des discours défaitistes.

Bien qu’elle s’avère dans les faits et se mesure dans le temps, l’assimilation mise en discours est vide de sens et n’est pas porteuse de projet identitaire.

Dire que les Acadiens s’assimilent à la majorité ne nous donne aucune idée des types d’actions qu’il faut favoriser, des idées ou des stratégies qu’il faut mettre de l’avant pour la politiser.

Au-delà de l’assimilation

L’assimilation est accessoire ; elle fait partie du contexte. Elle décrit le milieu, mais ne devrait pas, en elle-même, définir le destin acadien. L’idée de se mobiliser, de revendiquer ses droits dans le respect d’autrui m’apparaît plutôt comme une façon de se libérer du contexte, de faire fi des conditions oppressives du passé, de tracer une nouvelle voie à suivre.

Tout le temps que l’on met à mesurer l’assimilation, à dire qu’une minorité est fragile, à faire valoir qu’une communauté perd constamment des membres au profit de la culture majoritaire est du précieux temps d’antenne qui n’est pas utilisé pour décrire le projet collectif ou les actions communautaires à poser. Comment s’organiser pour faire vibrer l’Acadie, pour stimuler son économie, pour protéger son environnement, pour lui insuffler un regain culturel?

Pourquoi devrait-on agir en faveur de l’Acadie? Pourquoi faut-il prendre en main sa destinée? Pourquoi doit-on parler français ou être fier de son accent? Pourquoi doit-on construire de bonnes écoles de langue française? Pourquoi exiger des services en français dans les commerces? Pourquoi doit-on, comme dirait Cayouche, «faire de la musique»? Qu’est-ce qui anime les artistes acadiens? Quels imaginaires sont pensés par la littérature acadienne?

Que ce soit des études savantes ou des discussions de brasseries qui font la description détaillée et désolante de l’assimilation, une réflexion me vient toujours à l’esprit : d’accord, mais que fait-on maintenant avec celles et ceux qui restent? Qui sommes-nous et que voulons-nous réaliser ensemble?

Je n’ai pas la réponse, elle appartient aux Acadiennes et aux Acadiens. C’est aux bâtisseuses, dans tous les secteurs d’activité et de tous les horizons, d’en débattre. C’est aux élites et aux leaders de mettre en forme cette multiplicité de discours sur l’Acadie afin de lui donner un sens, de (re)faire l’unité identitaire à partir d’une Acadie plurielle. En un mot : gouverner.

Les philosophes des Lumières conviaient les citoyens à entrer dans la modernité en faisant tabula rasa des traditions, à utiliser la raison pour se libérer du poids du passé.

Les Acadiens ont un urgent besoin de penser à un projet de société ou d’avenir politique qui s’affranchit du poids discursif et passéiste de l’assimilation.

[1] Richard, R. G. «Discours et références identitaires : regard critique sur l’étude de l’acadianité moderne» dans Égalité nos 44-45, automne 1998-printemps 1999, pp. 239-275.

[2] Richard, R. G. Les formes de l’acadianité au NB : action collective et production de l’identité (1960-93), Québec, Université Laval, 1994, 123 pages.

[3] Avant de produire son ouvrage phare, La critique de la raison pratique, le philosophe moral allemand Emmanuel Kant, a publié un ouvrage initial qui a servi de fondation à son ouvrage magistral subséquent. La traduction française de Grundlegung zur Metaphysik der Sitten est Fondements de la métaphysique des mœurs. Le terme Grundlegung, il parait, est plus près du terme anglais grounding, dans le sens d’établir les fondements.

[4] Richard, R. G. 1998-1999, op. cit.

À propos…

Ricky G. Richard, originaire de Haute-Aboujagane au Nouveau-Brunswick, est diplômé en science politique de l’Université de Moncton et l’Université Laval. Il a aussi étudié et enseigné en science politique à l’Université d’Ottawa. Il est fonctionnaire fédéral, ayant travaillé au Commissariat aux langues officielles du Canada pendant plus d’une décennie. Il réside à Québec mais revient fréquemment en Acadie auprès des siens. Twitter: @rickygrichard

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