Terre rouge de Vishtèn : un nouveau folklore – Carlo Lavoie

Vishtèn. Terre rouge [CD], s. l., Les Éditions du Corfus, 2015.

Comment parler du dernier album de Vishtèn, Terre rouge, sans utiliser de stéréotypes ni répéter ce qui a été dit et écrit depuis son lancement à l’automne 2015? Comment parler de cet album qui a reçu le prix «Roots/Traditional Group Recording of the Year» de l’Association de la musique de la côte Est (ECMA) en 2015 et qui est finaliste dans la catégorie Album traditionnel de l’année du Prix de musique folk canadienne 2016? C’est qu’en fait, ce nouvel album a su convaincre une fois de plus tant les critiques artistiques que les amateurs de musique folk du talent musical de ce trio formé des jumelles prince-édouardiennes Emmanuelle et Pastelle Leblanc et du madelinot Pascal Miousse.

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Crédit photo : Les Éditions du Corfus.

Les sept chansons et les cinq pièces musicales de cet album puisent dans l’imaginaire et le folklore acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard et des Îles de la Madeleine. Dans la première chanson, qui porte le titre de l’album, «Terre Rouge», le lieu devient le théâtre privilégié d’une histoire d’amour : «Sous nos pieds les grains de sable / Dans nos yeux l’amour sauvage […] / Allons danser ma jolie, sous les étoiles de la nuit / la terre rouge nous a conduit [sic] sur le chemin du paradis[1]». Le registre devient moqueur avec «Corandina», une chanson en provenance des Îles de la Madeleine qui se veut un clin d’œil à ceux et celles qui quittent leur région natale pour y revenir superficiellement transformés. On y rencontre une jeune fille de retour dans sa région après avoir passé deux années à Paris et que personne ne reconnaît tellement sa façon de parler, de s’habiller et de marcher a changé. Dans «Je vous aime tant», une fusion de deux textes traditionnels acadiens, le narrateur tente de consoler sa maitresse, qui l’«aime tant de temps en temps». Dans le «Cœur en mer», adaptation de «La jeune marinière», nous rencontrons une jeune femme qui ne peut se faire à l’idée du départ en mer de son amoureux. Habillée en homme, elle le suivra sur son navire pendant sept ans sans se faire reconnaître.

Certaines histoires d’amour peuvent aussi avoir une fin malheureuse, comme «Ma mie tant blanche». Dans cette nouvelle version d’une chanson interprétée dans les années 1970 par Charlotte Cormier de Moncton, le narrateur un amoureux voit sa fiancée mourir devant lui. Dans une autre chanson traditionnelle intitulée «Hélène», Édouard, le narrateur, va rejoindre sa bien-aimée, mais la voit en compagnie d’un autre. C’est «tous les deux les larmes aux yeux» qu’ils se diront adieu le long de la rivière. Cependant, même si les paroles de certaines chansons nous semblent tristes, les airs, les arrangements et les interprétations nous font taper du pied. La fête se poursuit avec «Joe Féraille», une chanson traditionnelle de la Louisiane pour rendre hommage «à tous nos cousins cajuns [sic][2]».

Toutes ces chansons nous mettent de bonne humeur. Les paroles nous font souvent sourire et nous rappellent différents contes de notre enfance. Mais au-delà des paroles, les mélodies nous font battre la mesure, nous invitent à bouger comme dans le bon vieux temps, celui d’avant les ordinateurs et les tablettes, celui d’avant la télévision, celui où les gens se réunissaient pour manger, fêter, danser.

L’invitation à la danse est d’autant plus forte que les chansons sont suivies d’une série de deux ou trois reels d’inspiration écossaise et irlandaise, ou encore d’une gigue («Jenny’s Bash») ou d’une valse («La Valse à Alonzo»). À l’exception des reels regroupés dans la pièce «Sarazine», qui sont «des tounes acadiennes du nord-est du Nouveau-Brunswick qui viennent du répertoire de Robin LeBlanc», ces morceaux de musique sont des compositions originales des membres du groupe. Comme pour l’interprétation des chansons, chacun met la main à la pâte (on entend même le réalisateur de l’album, Éloi Painchaud, participer au chœur dans une chanson et manier la guitare dans deux autres). On y joue tantôt du violon, de la guitare ou de la mandoline (Pascal), tantôt de l’accordéon, du piano, de la mandoline ou de la basse synthétique (Pastelle), tantôt de la flûte, de la mandoline octave, du piano, du bodhrán, de la guimbarde, ou encore de la podorythmie ou de la basse synthétique (Emmanuelle). Tous ces instruments admirablement maîtrisés transmettent une énergie qui a valu à ce groupe le surnom de «power trio acadien».

Cette «terre rouge», qui évoque des histoires d’amour, de famille et d’amitié est empreinte du grès insulaire qui n’existe nulle part ailleurs. Elle convie à un retour aux sources, non seulement à l’Île-du-Prince-Édouard et aux Îles de la Madeleine, mais à une origine plurielle qui tient compte de la diversité du territoire acadien et du registre musical, à la fois celtique et contemporain, folk et rock. Ce rouge est la couleur du sang qui coule dans les veines, du cœur, de l’âme, de l’amour, de la passion, mais c’est aussi le rouge de la terre où «s’opère le mûrissement, la digestion ou la régénération de l’homme ou de l’œuvre[3]». De cette terre rouge se transmet la vie à même la mort; le présent et le futur, à même le passé et le folklore. L’entreprise du groupe Vishtèn montre qu’il est possible de s’inspirer du folklore et de se l’approprier, de le transformer en quelque chose de contemporain, d’actuel. On s’inspire du passé comme d’un phare, pour montrer le chemin vers l’avenir : «laissons aller nos ennuis / Allons danser ma jolie».

[1] Sauf indications contraires, les citations utilisées sont tirées du livret qui accompagne le disque.

[2] Il pourrait sembler particulier de relever ici une erreur relative à l’utilisation canonique en Acadie du terme «cajun». Cependant, dans une lettre ouverte au chroniqueur Gilles Proulx du Journal de Montréal suite à sa chronique «Le Cajun mort-vivant», Zachary Richard nous invite à utiliser le terme «Cadiens» pour parler des francophones de la Louisiane au lieu d’utiliser «l’anglicisme démodé» Cajuns. Je crois qu’utiliser un mot anglais pour désigner, en français, une réalité francophone contribue à fausser la conception que l’on véhicule de la francophonie en Amérique. Ainsi, donner à nos cousins Cadiens de la Louisiane le nom de Cajuns serait comme se dire Acadians au lieu de se dire Acadiens lorsque l’on parle français.

[3] La Guilde païenne, «La Symbolique du rouge».

À propos…

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Originaire de Saint-Joseph-de-Madawaska, Carlo Lavoie est professeur de français ainsi que de cultures et littératures acadiennes et québécoises à l’Université de l’Île-du-Prince-Édouard. Bien que les couleurs et les odeurs de la forêt du Madawaska lui manquent, il a su s’adapter à la beauté et à la douceur des plages insulaires et s’intéresser à l’altérité de l’Acadie contemporaine.

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