Et le ravin entre les deux – Camylle Gauthier-Trépanier

Gabriel Robichaud, Le lac aux deux falaises, Sudbury, Prise de parole, coll. «Théâtre ado», 2016, 126 p.

Sans qu’on sache pourquoi, Ti-Gars est forcé d’habiter chez Pépère au fond des bois, au lac aux deux falaises. À 17 ans, plus près de l’âge adulte que de l’enfance, Ti-Gars porte en lui beaucoup de colère et de récrimination. Son isolement lui pèse et constitue pour lui une injustice : il déteste le lac aux deux falaises. La seule personne à qui l’adolescent pourrait parler se trouve à être son grand-père, Pépère, un homme un peu perdu qui vit dans son propre monde régi par quelques règles parfois étranges auxquelle1s son petit-fils doit obligatoirement se plier, bien qu’il n’en ait pas toujours envie. C’est alors que débarque une fille sans âge ni nom que Ti-Gars choisit d’appeler «la fille du lac». À la fois insaisissable, mais toujours présente, elle semble constamment en savoir plus que Ti-Gars ou Pépère. Ce personnage remet tout en question; règles, ordre, silences. Ses va-et-vient la placent sans cesse sur le chemin de Ti-Gars pour le pousser dans ses derniers retranchements. Même si elle est franchement énervante – et pas seulement pour Ti-Gars – avec toutes ses questions, elle est finalement la seule qui ose en poser, bousculant par le fait même Ti-Gars et Pépère dans leur silence routinier où le non-dit s’est installé comme chez lui.

lac-aux-deux-falaises

Crédit photo : Éditions Prise de parole.

Les personnages de Ti-Gars et de Pépère, bien qu’ils vivent ensemble, s’ignorent ou cherchent à le faire. Leurs attentes comme leurs règles différentes les enferment chacun dans une bulle les empêchant de communiquer la grande majorité du temps. Paradoxalement, ils semblent mutuellement être ce dont l’autre a besoin, puisqu’ils seraient à même de comprendre la tristesse et le vide de leur vis-à-vis. Chacun est emprisonné par une perte, un deuil dont il se sent profondément responsable, sa femme pour Pépère et son père pour Ti-Gars. Tout un jeu s’organise dès lors autour de ce dialogue de sourds où tous parlent sans réellement chercher à se répondre. La fille du lac apparaît donc plus essentielle que jamais pour Ti-Gars, même s’il la trouve agaçante, car il peut lui parler.

Les monologues, particulièrement ceux de Ti-Gars abordent plus précisément la douleur et l’indécision. Ce tiraillement pas si propre à l’adolescence, Robichaud le représente très bien. La langue est suffisamment familière, sans tomber dans l’excès, pour sortir de la bouche de n’importe quel adolescent. L’utilisation fréquente d’anaphores, caractéristique habituelle de l’écriture de Robichaud[1],  accentue ici l’effet de confusion et d’enfoncement du protagoniste qui n’arrive pas à se sortir de la douleur et des secrets qui l’entourent :

T’sais quand t’as mal
T’sais quand t’as vraiment mal
T’sais quand tu sais pu quoi faire
Quand ça fait trop longtemps
Quand t’es écœuré que ça dure
Quand ça dure quand même (p. 119)

Le déroulement de la pièce est généralement facile à suivre et le fait qu’elle ne mette que trois personnages en scène y aide probablement. Cependant, la quasi-absence de didascalies rend parfois la lecture confuse. Elle limite par la même occasion l’idée que peut se faire le lecteur de la représentation de la pièce. Cependant la langue et le propos qui cherchent légitimement à s’attacher au schéma de pensées d’un adolescent rendent la pièce dynamique, tant pour le lecteur adolescent qu’adulte. La mise en scène semble, pour les mêmes raisons, pouvoir être encore plus intéressante que le texte. À lire oui, mais définitivement à voir si l’occasion se présente.

[1] L’auteur a recours à ce procédé dans plusieurs poèmes dont «Promenade», «À la croisée des chemins» (La promenade des ignorés), «Les anodins» (Les anodins) et «Manifeste diasporeux», qui demeure inédit.

À propos…

Camylle Gauthier-Trépanier

Camylle Gauthier-Trépanier est étudiante à la maîtrise en lettres françaises à l’Université d’Ottawa. Elle parle trop vite, collectionne les romans en tout genre et adore dresser des listes (interminables) de projets plus ou moins réalistes.

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