Violence sexuelle : quand la victime devient le coupable – Marie Hélène Eddie

-Marie Hélène Eddie-

Les rapports hommes-femmes sont l’un de ces sujets dont on parle étrangement peu aujourd’hui, convaincus que nous sommes que les inégalités entre les sexes sont chose du passé. Dernièrement, pourtant, le sujet de la violence faite aux femmes revient tristement souvent dans l’actualité. Cette forme de rapports de pouvoir est incontestablement inégalitaire. Et pourtant, on y réagit si peu, ou si mal.

Lorsqu’on y réagit, en particulier par rapport à la violence sexuelle, c’est souvent pour octroyer la responsabilité de ces crimes aux femmes elles-mêmes, les rendant responsables d’avoir failli à leur propre sécurité ou encore les accusant d’être hors-norme sexuellement (en faisant ce que des féministes américaines et canadiennes ont nommé « slut-shaming »). C’est ainsi que les femmes se font dire régulièrement qu’elles ne devraient pas marcher seules le soir. C’est ainsi que l’on entend dire de plus en plus couramment que les femmes qui s’habillent d’une certaine façon se mettent volontairement à risque d’être attaquées, que les femmes qui sortent d’un bar saoules veulent (consciemment ou inconsciemment) qu’un homme les agresse, et que les femmes violées l’ont probablement cherché au moins dans une certaine mesure. En d’autres mots, dans ces discours, c’est la personne qui a subi une agression qui est désignée comme coupable (ou du moins, comme responsable) du crime, et l’agresseur est vu, en retour, comme victime des événements. Nous nous plaçons sur une pente dangereuse qui consiste à mettre le blâme sur les victimes d’actes de violence.

Mettons les choses au clair : aucune personne (femme ou homme) ne souhaite être abusée mentalement, violée, agressée, battue ou tuée.

Deux mois après Rehtaeh

Deux mois après la mort de Rehtaeh Parsons, cette jeune femme de la Nouvelle-Écosse décédée des suites d’une tentative de suicide au début avril, je reste hantée par son histoire, choquée par la réaction de sa communauté, et je me sens démunie face à la conclusion que j’en tire : notre société trouve acceptable qu’une femme soit victime d’une agression sexuelle.

À 15 ans, Rehtaeh a présumément subit un viol collectif. Il s’agit d’un crime grave. Plus choquant encore que ce crime, c’est comment, en tant que société, nous avons réussi à punir Rehtaeh de s’être fait violer, la stigmatiser et l’humilier jusqu’à ce que ça lui devienne intolérable, et qu’elle prenne la décision de s’enlever la vie après deux ans de souffrances.

Clairement, nous n’avons pas été en mesure de réagir adéquatement à un tel acte de violence. Les arguments relevant du « slut-shaming » ou de la responsabilité individuelle des femmes d’assurer elles-mêmes leur sécurité physique deviennent ancrés dans nos têtes au point où nous ne voyons même plus à quel point ils sont insensés. Le résultat? Une situation comme celle qu’a vécu Rehtaeh :

Quatre garçons adolescents l’ont (présumément) violé. Les quatre garçons ont volontairement diffusé les preuves de leurs actes sur Internet. La victime du viol collectif est ensuite devenue la proie de taxage dans son école, les autres élèves l’humiliant et se moquant d’elle. Les enseignants et employés de l’école ne sont pas intervenus de façon à faire cesser le taxage. Lorsque l’histoire fut publicisée, une partie de la communauté a décidé de montrer publiquement son appui aux garçons. Enfin, la GRC n’a pas trouvé de preuves suffisantes du crime pour pouvoir agir.

Et Rehtaeh est loin d’être la seule. Parmi tant d’autres, Audrie Pott, en Californie, a été violée par trois garçons à l’automne 2012, alors qu’elle était saoule et inconsciente. Une photo d’elle a circulé librement sur Internet, et elle a été victime de taxage de la part des élèves de son école – qui, d’une façon ou d’une autre, semblent en être venus à la conclusion qu’Audrie était responsable de son propre viol et que les trois garçons avaient posé des actes tout à fait acceptables. Huit jours après le viol, elle s’est suicidée, convaincue que sa réputation et sa vie étaient ruinées.

Suite à l’annonce de la mort de Rehtaeh, des témoignages qui illustreraient que les actes sexuels en question auraient eu lieu avec son accord ont été rendus publics. Par exemple, une amie de Rehtaeh a raconté que cette dernière était saoule et qu’elle l’avait vue rire avec les garçons. Elle a aussi dit que Rehtaeh lui a affirmé, dans les jours suivants, que les actes étaient consensuels.

Cependant, comme le rappellent certaines campagnes de prévention du viol, les victimes d’agressions sexuelles ne sont pas toujours en mesure d’exprimer clairement leur refus. D’ailleurs, si l’on détermine que seule une personne qui se débat physiquement et dit « non » peut être considérée comme la victime d’une agression sexuelle, un grand nombre de situations d’agression vont continuer de rester dans l’ombre. Les viols sont souvent commis par un ami ou une connaissance de la victime, ce qui fait qu’on ne peut pas s’attendre à ce que la victime réagisse de la même façon que si elle se faisait agresser par un inconnu dans la rue.

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Ainsi, l’on peut toujours arriver à « démontrer » que l’acte sexuel fut consensuel. Parce que la victime connaissait l’agresseur; parce qu’elle a accepté de se faire raccompagner chez elle; parce qu’elle a été vue plus tôt dans la soirée riant avec son agresseur; parce qu’elle a mentionné à une amie être amoureuse de l’agresseur; et même, parce qu’elle a dit à la suite de l’incident qu’elle avait consenti à l’acte sexuel. Mais aucun de ces faits et gestes de la part de la victime ne signifie réellement qu’elle a voulu se retrouver dans cette situation. Les victimes de toutes les formes d’abus (sexuels, physiques ou émotionnels) prennent un certain temps à réagir durant et après l’agression, à porter plainte, et même à se rendre compte qu’elles ne sont pas responsables de l’agression. Elles vivent parfois avec un sentiment de culpabilité et de honte pour des années avant même de penser à porter plainte. Elles ne comprennent pas nécessairement qu’elles ont été victimes d’une agression et elles se culpabilisent d’avoir agi d’une certaine façon, convaincues, tout comme leur entourage, que ce qui est arrivé, « elles l’ont cherché ».

Comme l’a dit le père de Rehtaeh dans une déclaration publique, sa fille n’est pas morte d’avoir été violée. Elle est morte de déception. De déception envers toutes les personnes en qui elle avait confiance et qui l’ont laissé tomber suite au crime terrible dont elle a été victime. Ne pas réagir à un acte aussi cruel et inhumain, c’est tacitement y donner son accord. Il est choquant et profondément blessant que notre société ait choisi de stigmatiser Rehtaeh et non ses agresseurs.

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6 réponses à “Violence sexuelle : quand la victime devient le coupable – Marie Hélène Eddie

  1. Pingback: Plus de 200 publications depuis le lancement : Astheure on fait quoi? – Collectif | Astheure·

  2. Marie-Hélène, il est tout a fait juste ton comentaire, ce qui me frustre le plus est que je vois rien de concrêt de la part de nos institutions qui sont sensé éduquer notre jeunesse, les choses réempires a ce niveau, la cyberintimidation augmente de plus en plus a une vitesse qui fait peur. Que fait notre gouvernement sur le sujet, pas grand chose, Il est vrai que la pornographie qui est accessible a notre jeunesse sur linternet abaisse la femme sur le niveau respect, Les jeunes qui ne reçoive pas beaucoup déducation de leur parents sur le sujet peuvent croire que cela est la façcon d agir envers la gente féminine. Je me demande pourquoi les jeunes qui voient ces choses se faire embarque dans ce jeu, ou en est le respect que les parents doivent enseigné a leur enfants. (j ai de la difficulté avec mes accents sur mon ordi ce matin)

  3. Bravo! Ces questions doivent encore être abordées aujourd’hui. Il reste encore beaucoup d’éducation à faire auprès de nos jeunes concernant les rapports hommes-femmes.

  4. Marie Hélène, c`est extrêmement frustrant de voir ce qui est arrivé à Rehtaeh, la justice n`a pas fait son devoir et les personnes d`influences qui auraient pu l`aider ont manqué à leur devoir. Je me demande ou est la conscience des jeunes qui rendent de tel atrocités publiques, et ceci n`est pas la première fois, Est-ce que c`est cela la nouvelle génération. Quand à culpabiliser les victimes, il y a même certain pays qui traduisent les victimes de viols en justice. Est-ce qu`on peut s`attendre qu`un jour la société va évoluer à ce sujet.

  5. Marie Hélène, ta conclusion est coup de poing! J’aime beaucoup!
    Marie-Hélène, ta conclusion est coup de poing! J’aime beaucoup!

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