Le chiac mène-t-il à l’assimilation? Petit guide d’autodéfense intellectuelle – Collectif

La CEFAN (Chaire pour le développement de la recherche sur la culture d’expression française en Amérique du Nord) de l’Université Laval a lancé ce printemps une série de capsules vidéo visant à déconstruire des idées reçues qui circulent au sujet des francophonies nord-américaines. Pour l’Acadie, les autrices ont été invitées à concevoir une capsule autour de la croyance répandue que le chiac mène à l’assimilation. Ce texte est une version remaniée de leur réflexion, également disponible en vidéo.

Parmi les idées reçues les plus tenaces sur la langue en Acadie, on retrouve la croyance selon laquelle l’usage du chiac mènerait à l’assimilation à l’anglais. À titre de sociolinguistes, nous sommes souvent interpellées à ce sujet afin de trancher sur le bien-fondé d’une telle association entre les deux phénomènes linguistiques. Par ailleurs, c’est un enjeu qui polarise l’opinion publique et qui a tendance à glisser rapidement vers un débat moral, souvent stérile où chacun campe fermement sur ses positions, les uns condamnant le chiac, les autres le célébrant. Mais outre le crêpage de chignon collectif qui s’ensuit généralement, il ne semble pas que l’on aboutisse ainsi à une réponse réellement satisfaisante à la question de départ : le chiac est-il, oui ou non, le signe avant-coureur d’une anglicisation? Nous-mêmes, nous nous sentons rarement satisfaites de ce que nous fournissions comme explication dans des forums citoyens : au-delà du lapidaire «il existe un consensus scientifique à l’effet que les parlers mixtes ne causent pas l’abandon de sa langue», comment étayer cette affirmation à partir de faits observables? Dans le but de remédier à cette défaillance, nous adoptons ici le pari de la démonstration scientifique, claire et concise, en empruntant à la fois aux statistiques et aux règles de la logique. Voici donc un petit guide d’autodéfense intellectuelle destiné au lectorat d’Astheure.

Une croyance bien ancrée

En Acadie, et dans le Sud-Est du Nouveau-Brunswick où l’on parle le chiac, la peur de voir la communauté francophone disparaitre au profit de l’anglais est tenace. Une recherche rapide dans Eureka[1] permet de constater que l’enjeu de la survie de la langue est généralement amalgamé à un problème de qualité de la langue dans les médias francophones (voir aussi Poplack et al., 2019). Sur le plan strictement de l’analyse linguistique, il y a là, déjà, une erreur logique : on effectue un rapport d’équivalence entre des dynamiques externes à la langue (relevant de la société et des regroupements humains) et des dynamiques internes à la langue (relevant du code, du système linguistique lui-même). On y reviendra, puisque c’est central à notre démonstration. Mais avant, décortiquons l’argumentaire au cœur de l’idée reçue. L’extrait suivant, tiré d’une lettre d’opinion publiée dans l’Acadie Nouvelle, en fournit un échantillon éloquent :

«[…] quand j’entends […] une de nos plus talentueuses artistes qui n’arrive pas à faire une seule phrase où il y a moins de mots anglais que de français, moi, ce n’est pas du chiac que j’entends, c’est de l’assimilation et ça me fait peur pour le futur.» Lettre d’opinion, 23 août 2019, Acadie Nouvelle

Dans cette lettre, on retrouve l’idée que le mélange de langues – ici le chiac – est une étape qui précède l’assimilation, c’est-à-dire l’abandon progressif du français au profit de l’anglais. On présume donc que la présence du premier – le chiac – annoncerait la venue du second – l’assimilation – dans une relation de cause à effet, tel qu’illustré dans la figure ci-dessous. Or, ce raisonnement se vérifie-t-il sur le plan empirique?

Laissons parler les chiffres

Les statistiques en matière de transmission du français chez les enfants de parents francophones au Nouveau-Brunswick sont instructives à cet égard (voir la carte ci-dessous). Dans le Nord franco-dominant de la province, la transmission du français est de l’ordre de 93%. Dans la région chiacophone du Sud-Est, la proportion d’enfants à qui le français est transmis diminue à 82%, ce qui tendrait dans un premier temps à appuyer l’idée que le chiac est responsable de cette baisse. Or, lorsque l’on regarde les régions où les francophones sont très minoritaires, dans le Sud-Ouest du N.B., comme à Fredericton et à Saint-Jean, le taux de transmission du français chute alors à 49%. Et pourtant, il s’agit là d’endroits où le chiac n’est pas parlé à titre de vernaculaire. En revanche, ces régions ont en commun : i) un faible poids démographique des francophones (qui ne dépasse guère le 5%), ii) une restriction des domaines d’usage du français, souvent limité à la famille, voir à l’école et iii) peu de soutien institutionnel et politique pour une vie communautaire et professionnel en français. Ces facteurs agissent beaucoup plus sur l’assimilation que la présence d’un parler mixte comme le chiac. Rappelons, à ce titre, les chiffres à l’appui : l’écart entre le Sud-Est et le Sud-Ouest du Nouveau-Brunswick est du simple au double.

Puis la recherche dans tout cela?

Par ailleurs, une étude exploratoire en linguistique – certes non généralisable – menée par Marie-Ève Perrot dément également l’idée que le chiac mène à l’assimilation (voir Boudreau, 2016, p. 138-140). Perrot est la première linguiste à avoir décrit les modalités du mélange entre le français et l’anglais dans le chiac chez les jeunes francophones de la région de Moncton. En 1991, lors de sa première collecte de données, elle n’avait retenu que les jeunes ayant les pratiques de français les plus anglicisées dans le corpus de son étude. Dix ans plus tard, avec la collaboration d’Annette Boudreau, elle a retracé une partie des 18 participants originels. Les chercheuses ont alors constaté des profils langagiers différenciés chez ces jeunes chiacophones devenus adultes : pour certains, l’anglais occupait désormais une place quasi-totale dans leur quotidien alors que pour d’autres, le français avait gagné du terrain et dans sa variété standardisée qui plus est. La langue dans laquelle sont effectuées les études postsecondaires mais surtout la langue de travail se sont révélées être des indicateurs beaucoup plus fiables pour prédire la francisation ou l’anglicisation des pratiques linguistiques à travers le temps. Un même point de départ, parler chiac à l’adolescence, n’aboutit pas aux mêmes résultats puisque justement il n’est pas la cause du changement linguistique. En outre, une autre nuance est à introduire ici. Le chiac est un vernaculaire qui est employé entre francophones, généralement dans des fonctions de communication informelles. Il ne sert pas aux échanges intergroupes et surtout, il ne reflète pas l’ensemble du répertoire linguistique d’un individu qui inclut toujours plusieurs registres. Personne n’est monostylistique.

Mais alors pourquoi pense-t-on tout de même que le chiac mène à l’assimilation?

Tout d’abord, il faut concéder le fait que le mélange de langues et l’assimilation apparaissent dans de nombreux contextes de manière concomitante, c’est-à-dire simultanée. Cette observation empirique nous amène alors à penser qu’il existe effectivement une relation de cause à effet. Cette impression de causalité est ensuite renforcée par biais de confirmation avec la croyance populaire – mécanisme par lequel on a tendance à ne voir que ce qui vient confirmer nos idées préconçues et à négliger les autres faits qui les contredisent. Déduire un rapport de causalité entre deux phénomènes en raison de leur coexistence constitue une erreur de raisonnement, on saute trop vite à une conclusion sur la nature de leur lien.

On appelle cela l’effet cigogne[2] : corrélation n’est pas raison comme le dit l’adage.

En réalité, le mélange de langue (parlers mixtes) et l’assimilation sont tous les deux des effets du contact de langues (voir figure ci-dessous). C’est le contact qui agit comme un supra phénomène et qui cause à la fois le mélange et l’assimilation.

Les idées reçues sont attirantes

Il faut dire aussi que les idées reçues, comme celle dont il est question ici, répondent à un besoin social et cognitif qu’ont les êtres humains lorsqu’ils sont confrontés à une menace : c’est-à-dire trouver une explication, désigner un coupable. En l’occurrence, condamner le chiac permet de canaliser et de réguler la peur de disparaitre ressentie par la communauté acadienne, peur tout-à-fait légitime et qui est partagée par nombre de minorités linguistiques à travers le monde. Il faut aussi ajouter que les idées reçues sont attirantes pour notre cerveau parce qu’elles proposent une réponse simple à un problème complexe. Faire du chiac le coupable de l’assimilation procure alors un semblant de contrôle sur une situation qui nous dépasse très souvent largement. 

Les réelles causes de l’assimilation

En réalité, les causes de l’assimilation linguistique sont multiples et ne relèvent pas du tout de la forme de la langue : ces causes sont sociales, politiques, économiques, symboliques. On peut souligner, par exemple, l’absence d’une politique officielle en faveur de la langue minoritaire, l’impossibilité de faire des études et de gagner sa vie dans cette langue, le sentiment que cette langue est inutile et inefficace pour répondre aux besoins de communication de la vie moderne. Voilà autant de facteurs qui mènent à l’assimilation. Comme on l’aura noté, ces facteurs sont extra linguistiques. Or, les parlers mixtes, comme le chiac, sont des phénomènes internes à la langue, et s’inscrivent donc dans une toute autre dimension.

Que retenir?

Le chiac est la manifestation d’un contact de langues prolongé entre deux groupes linguistiques. Il est également le produit d’une inégalité des rapports entre ces deux groupes, puisque ce mélange de langues ne se produit que chez le groupe minoritaire. Bien que d’autres recherches longitudinales – statistiquement significatives – aient lieu d’être menées sur les comportements linguistiques des chiacophones, aucune donnée probante ne confirme à l’heure actuelle que le chiac cause l’anglicisation. Par ailleurs, n’oublions-pas que plusieurs cas de non-transmission de la langue des parents à leurs enfants se passe très bien de l’étape de parlers mixtes. Notre rôle en tant que sociolinguistes n’est pas de prendre position sur le chiac – le célébrer, le défendre, le dénoncer –, mais d’examiner les faits et d’analyser une situation dans son ensemble. Si on souhaite agir collectivement sur un problème, il est crucial d’identifier correctement sa source. Ce que les recherches démontrent à l’heure actuelle (voir Forgues et al., 2020), c’est que pour réduire l’assimilation à l’anglais, il est plus profitable d’investir dans la création et dans l’élargissement de lieux de vie en français que de stigmatiser le chiac.

Références

Boudreau, Annette (2016), À l’ombre de la langue légitime, Paris, Garnier.

Forgues, É., Robineau, A., Pépin-Fillion, D. et Bouchard, M-A. (2020). La construction d’espaces francophones comme projet de société en milieu minoritaire. Minorités linguistiques et société, 13, 29-48. https://doi.org/10.7202/1070389ar

Landry, Rodrigue et Pépin-Filion, Dominique. (2021). La transmission du français. Dans M. Landry, D. Pépin-Filion et J. Massicotte (dir.), L’état de l’Acadie : Un grand tour d’horizon de l’Acadie contemporaine (p. 82-86).Del Busso.

Poplack, Shana, Nathalie Dion, Suzanne Robillard et Basile Roussel (2019), «Le mélange des langues, ça brasse! La confrontation entre la science et l’opinion publique», dans Canadian Issues/Thèmes canadiens, «Dualité linguistique, de jure et de facto: Le Cinquantenaire de la Loi sur les langues officielles», automne/hiver, p. 56-61.


[1] Banque de données qui donne accès numériquement à des articles de journaux canadiens et internationaux.

[2] Cette désignation découle de l’histoire suivante : en observant un taux de natalité plus élevé dans les villages de France qui abritent des cigognes qu’ailleurs dans le pays, on aurait été amené à conclure que les cigognes apportent les bébés! Or, l’explication tient plutôt à ceci : les cigognes nichent davantage dans les campagnes que dans les grandes villes et il se trouve que le taux de natalité est plus élevé en milieu rural qu’en milieu urbain. Il y a alors confusion entre corrélation et causalité.

À propos…

Isabelle Violette a grandi à Dieppe dans les années 1980, rêvant de quitter l’Acadie pour s’établir dans de lointaines contrées. C’était sans compter qu’elle allait tomber, jeune adulte, dans le bain de la sociolinguistique et être aspirée à jamais dans le vortex monctonien, le plus stimulant des terrains d’observation sociolangagiers. Elle enseigne désormais à l’Université de Moncton et passe ses journées à décortiquer des sujets sensibles comme la qualité de la langue, le bilinguisme, le chiac et l’insécurité linguistique.

Laurence Arrighi a mis pour la première fois les pieds en Acadie il y presque 20 ans et depuis près de 15 ans enseigne la linguistique à l’Université de Moncton. Avec ses étudiant.e.s elle a la chance de comprendre à quel point bien des concepts de sa discipline sont des clés pour appréhender le monde qui nous entoure, notamment en ce qui concerne les mécanismes d’inclusion, d’exclusion et de différentiation des personnes sur base linguistique.

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