À la rencontre du sens : le parcours pancanadien du cycliste écologiste Elliot Tristram – Alain Deneault

En collaboration avec NB Media Co-op, nous publions la version en français du texte «In search of meaning: The Canada-wide route of the environmental cyclist Elliot Tristram» d’Alain Deneault.

Elliot Tristram, ce Français résidant à Toronto qui refait cette année le parcours de Terry Fox pour traiter du réchauffement climatique et de la crise des écosystèmes, connaît l’icône canadienne depuis peu seulement. Il discourt à toutes ses haltes des enjeux écologiques, mais, sans formation particulière, il admet le premier surtout apprendre des communautés qu’il croise en roulant. Son projet l’amène à produire un webdocumentaire intitulé Ravage au fil de ses arrêts, mais il n’a pas fait de montage vidéo auparavant. En fait, il s’est engagé à traverser tout le Canada sur deux roues bien qu’il n’ait jamais sérieusement pratiqué le vélo non plus. L’intéressé insiste : il est exemplairement comme tout le monde, il est tout le monde, il s’érige comme une figure commune. Et comme tout le monde devrait le faire, il s’enquiert du grave enjeu écologique au point de changer radicalement ses pratiques et son mode de vie.

Dans le cadre de sa stupéfiante initiative, Elliot Tristram n’a rien à vendre, n’amasse de fonds pour aucune cause particulière, ne fait guère signer de pétition, ne milite pour nul projet de loi et ne promeut pas de campagne organisationnelle. Peut-être, au fil des haltes, finira-t-il par projeter au profit des uns les captations audiovisuelles qu’il aura faites chez les autres.

Il y a quelque chose de philosophique à cette envolée. Elliot Trsitram saura pourquoi il devait entreprendre cette folle aventure lorsqu’il l’aura accomplie. Le voyage lui-même est l’occasion de donner de la substance à un questionnement qui, comme pour plusieurs d’entre nous, n’a pas de forme exacte. Loin de tout prosélytisme, il s’offre aujourd’hui en miroir actif d’une population qui ne souhaite évidemment pas qu’on saccage les écosystèmes au point de rendre la Terre inhabitable, mais qui n’arrive toujours pas à se passer de l’automobile, de la viande, des fromages et des petits voyages en avion. Une population ayant perdu collectivement tout art de résister activement contre des pouvoirs industriels et financiers qui la conditionnent dans ses habitudes de vie, la poussent à la consommation et menacent, ce faisant, ses eaux, ses sols, sa faune et sa flore. Une population qui est en crise entre ce qui l’a historiquement constituée (la consommation électroménagère, électronique et informatique; la voiture; la viande et les produits laitiers; la distinction sociale par l’avoir…) et l’impératif de liquidation de telles pratiques au profit de modalités à inventer.

Elliot Tristram parcourt le Canada à vélo, suivant approximativement le circuit de Terry Fox, pour susciter une prise conscience de la crise contemporaine des écosystèmes. Il s’est arrêté dans la Péninsule acadienne les 8 et 9 juillet.

Ce contemporain, qui se cherche et se trouve le long des routes qui traversent notre continent, se donne néanmoins un postulat cru : l’humanité est devenue sa propre adversité, elle met en péril l’ensemble des écosystèmes, les sujets qui sont influents en son sein n’offrent que gesticulation et facéties quand vient l’heure de se mesurer à l’enjeu. La vidéo par laquelle il a marqué son grand départ ne trompe pas.

Ni indifférent, ni résolu dans les suites à donner au vaste problème écologique, Tristram fait preuve d’une honnêteté qui le situe là où il rencontre la plupart de ses semblables. S’il revient sur cette présentation de lui-même, s’il slalome entre les étiquettes d’expert, d’écologiste, de militant ou de cinématographe afin qu’elles ne lui collent pas à la peau, c’est pour marquer combien nous tous, citoyennes et citoyens, sommes à même, et sommes même impérieusement appelés, comme lui, à inscrire la réflexion écologique au cœur de nos vies, à placer cette question désormais éminente au centre de nos choix, de nos initiatives, de nos désirs. À trouver comment le faire.

Ainsi, sa démarche devient communicative. Elle nous place devant nos responsabilités respectives plutôt que de nous confronter à un discours tout fait. Par son simple passage ici ou là, Elliot Tristram favorise des échanges nouveaux au sein des communautés. Sa visite dans la Péninsule acadienne les 8 et 9 juillet, après des séjours à Terre-Neuve, l’Île-du-Prince-Édouard et la Nouvelle-Écosse, a été l’occasion pour lui, non seulement de présenter son initiative et de prendre connaissance des démarches et des convictions de représentants de deux organisations locales – Imaginons la Péninsule acadienne autrement et Vert rivage –, mais de générer une discussion entre les membres de ces deux organisations. Ce n’est pas que les occasions manquent, mais il y va là d’un moment particulier où on quitte le registre de nos affaires courantes pour se poser de plus larges questions : pourquoi cette résistance chez nos contemporains à un virage écologique radical, comment penser le transport dans un monde où le pétrole deviendra hors de prix, comment critiquer la politique naïve et insuffisante des «petits gestes» sans pour autant paraître éteignoir, comment aborder la question de la décroissance et des reprises de savoirs anciens sans paraître platement passéiste, quel discours encore élaborer face à des États auxquels on a retiré toute notre confiance?…. On débat plus qu’on ne répond, et on répond au sens de la responsabilité qu’engagent de tels débats, par des initiatives et des actes bien tangibles. Dans notre coin de pays, Imaginons la Péninsule acadienne autrement prépare intellectuellement et effectivement une transition énergétique et sociale d’envergure. Le passage d’un tel visiteur, qui dit retrouver à l’échelle locale, là où il passe, des enjeux qu’on a tendance à penser strictement de manière abstraite et mondiale, nous amène à voir en lui un vecteur de relations avec les homologues des très nombreuses communautés du monde qui se posent les mêmes questions et se lancent dans d’analogues initiatives.

On pourrait, dans la précipitation, voir en Elliot Tristram un Don Quichotte de plus, hurlant à corps perdu dans une vaste contrée les faits d’une cause qui dépasse d’emblée tout le monde. Ce serait, d’une part, oublier que le héros de la Manche provoquait, lui, le mal auprès de qui le croisait malencontreusement dans les chemins de son délire. Ce serait, d’autre part, perdre de vue le sens inversé de la démarche d’Elliot Tristram : chez lui, le sujet se montre humble et disponible à la rencontre tandis que la cause qu’il défend est d’emblée surchargée de signification, tandis que Don Quichotte est un personnage chargé de son égotiste folie qui se lance dans des croisades aussi vaines qu’hallucinées.

C’est qu’Elliot Tristram ne joue pas aux héros. À l’instar du mythe canadien qu’il vivifie, loin de toute relique propagandiste, tout sujet ne procède pas à sa quête en fonction de ce qu’il est. C’est plutôt sa quête qui le fait. Le faire est ce par quoi on l’identifie. Sans lui, il n’est rien. Tel est notre lot à tous. Et par son seul geste, Elliot Tristram nous le rappelle. Collectivement, nous ne sommes rien, que ce que nous faisons. Et que faisons-nous, collectivement, face à des projections aux allures de fin du monde ? La réponse à cette question porte sur ce qui finit par nous définir. Et tant que nous ne faisons rien, nous nous révélons une population composée de sujets irresponsables, tétanisés devant les enjeux de son temps.

À propos…

Alain Deneault est directeur de programme au Collège international de philosophie et membre d’Imaginons la Péninsule acadienne autrement.

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