Lecture, écriture, rien n’est acquis – François Buret

 

Lors d’un discours récemment prononcé, Graham Fraser, commissaire aux langues officielles du Canada disait :

L’Atlantique connaît un taux très élevé d’analphabétisme parmi ses élèves francophones. Au Nouveau-Brunswick en particulier, 48 % des jeunes de 16 à 24 ans n’atteignent pas le niveau 3 de littératie, le minimum requis pour bien fonctionner dans la société canadienne. Ce taux augmente à 66 % pour l’ensemble de la population francophone de la province et est considérablement plus élevé que chez les anglophones de la province.

– Quoi, ici au Canada, me diriez-vous ? Ce pays rempli de pédagogues, d’ouvrages références en matière d’éducation, vaste territoire bilingue, où les forêts boréales abritent encore des tribus autochtones. Et tout ce petit monde vivant en parfaite harmonie.

Désillusions, pessimisme ?

Aujourd’hui, nous sommes en droit de nous interroger sur l’avenir de nos jeunes, ici dans cette province. En effet, travaillant dans les 22 écoles francophones du Nouveau-Brunswick et avec son corps enseignant, j’ai pu partager avec eux les difficultés qu’ils rencontrent.

L’urgence est bien présente et beaucoup plus grave que ce que nous n’oserions soupçonner.

Aucune alerte dans les médias, aucun mouvement populaire, certes de nouveaux programmes sont proposés, mais pour les avoir lus, ils demeurent sans fondements, ne prennent pas en compte les différents enjeux linguistiques, les zones géographiques, ils restent enluminés de trop nombreux objectifs vagues. Il en résulte un blablatage imbuvable qui confirme que ces érudits et penseurs ne sont pas à leur place dans ces trop nombreux bureaux ministériels éducatifs rue King à Fredericton.

Avec ce taux grandissant d’analphabètes, que va devenir cette province ? Dernièrement je me suis installé avec un professeur, sa grande expérience et son sens critique m’ont interpellé et nous avons débattu longuement du sujet. Nous avons comparé les méthodes employées aujourd’hui, celles d’antan; le système d’ici et celui de mon pays d’origine, la France. Nous avons aussi évoqué nos ressentis lors de nos divers voyages, en particulier sur les politiques d’alphabétisation dans le monde et notamment en Amérique latine et du Sud, aujourd’hui des références à l’échelle planétaire.

Ce professeur m’a affirmé que contrairement à une quarantaine d’années passées, les jeunes prennent aujourd’hui le fait de s’exprimer, écrire et lire comme un « acquis ». Il ne sert donc à rien de travailler la langue. Ce phénomène est de plus en plus fréquent dans les pays dits industrialisés. Ces « acquis », qui ne le sont finalement jamais finissent par ronger une société toute entière puis l’asservir.

Il est pourtant difficile de croire qu’au Canada, en 2013, une population puisse s’affaisser autant dans ce domaine et principalement dans l’apprentissage d’une langue. Combien de révolutions à travers le monde sont nées de l’espoir de ces peuples aspirant à un avenir meilleur, meurtris d’un ras le bol politique les écrasant notamment par le simple fait qu’ils ne pouvaient ni lire ni écrire? Quand le médecin et homme de lettres Ernesto Guevara écrit dans l’un de ses livres: « L’argile fondamentale de notre œuvre est la jeunesse. Nous y déposons tous nos espoirs et nous la préparons à prendre le drapeau de nos mains. » C’est une réalité que nos dirigeants politiques ont depuis quelques années tendance à oublier. J’en viens même à me demander s’ils en sont conscients ou s’ils utilisent cela dans le but d’appauvrir culturellement la population pour bénéficier d’un meilleur contrôle sur elle et agir en toute impunité. Pourquoi une telle disparité entre anglophones, francophones et autochtones ? Pourquoi dénigrer un enseignement et une éducation sous prétexte d’être né dans une langue ou une autre ?

Comment pouvons-nous rester sans rien dire lorsque le Premier ministre canadien ose déclarer sous fond de discrimination qu’il n’y aura pas un centime de plus versé en faveur de l’éducation des jeunes Amérindiens ? Concitoyens du monde, sommes-nous comme eux, devenus fous ?

Lorsqu’on ne possède ni l’intelligence, ni les qualités nécessaires pour élever son propre niveau intellectuel, il suffit d’écraser les autres pour se retrouver en haut de la pyramide, c’est un fait ! Nos politiciens utiliseraient-ils donc cette piètre méthode au nom du carriérisme ? De mon point de vue c’est affirmativement clair !

Lorsqu’on parle d’analphabétisme, Il ne s’agit pas là simplement du fait qu’untel fasse des fautes ou qu’il confonde participe passé et infinitif, mais plutôt de son avenir qui deviendra sans objectivité, car sans compréhension, sans sens critique, il sera alors dans l’impossibilité de se renseigner autrement qu’en se gavant d’une télévision entièrement soumise à la loi des marchés et de leurs gouvernements. Aujourd’hui, la province investit énormément dans des énergies fossiles sales, qui vont, selon les dires d’une poignée, faire baisser le taux de chômage. À quel genre de travail ces personnes vont-elles aspirer ? Un travail de forçat sans perspective d’avenir car plus de six personnes sur dix ne savent pas correctement lire et écrire dans leur langue maternelle. Aujourd’hui, comment espérer devenir cadre ou responsable sans cette condition ?

Ce pays, jadis précurseur des pédagogies nouvelles, se retrouve au travers de ses écoles à la botte d’un clientélisme parental implacable. En effet, certains parents d’élèves ne sont pas exempts de tout reproche dans cette faillite. En se détachant de plus en plus de leur rôle éducatif quotidien, ils en demandent, en revanche, toujours plus à l’école, exigeant même que leur progéniture puisse choisir de faire ce qui lui plaît durant les cours. Le prof ne pouvant plus empêcher un adolescent de dormir s’il est fatigué dû à un excès de « boite à images » tard en soirée. Ce même professeur croulant sous « l’adaptation individualisée » d’un élève sur deux, doit aussi prendre les notes de celui qui ne sait pas correctement écrire afin de ne pas éveiller de frustration. On croirait marcher sur la tête; un entraineur qui jouerait une partie de hockey à la place d’un jeune qui ne sait pas bien patiner !

N’est-ce pas aussi un manque éducation lorsque certains d’entre nous parlent des Amérindiens, nos concitoyens canadiens, en les reléguant au rang de sous-êtres humains par le biais de commentaires acerbes sur quelques réseaux sociaux ? Ceux-là mêmes qui dans des écrits indéchiffrables s’amusent à casser l’Autre sous fond de racisme pour justifier tel ou tel projet de loi ? Encore une fois, écrasons pour espérer une meilleure place que lui. Une honte à faire pleurer Mandela, lui qui au travers de l’éducation a effacé les supposées différences chez bon nombre de Sud-Africains.

L’éducation ne se limite pas au « savoir écrire », elle est la source et la forge d’une opinion personnelle, elle devient la base du sens critique et du non-conformisme audiovisuel et gouvernemental, elle permet l’émancipation, la lutte contre le racisme et contre le clivage. Elle permet l’amélioration dans des domaines aussi variés que le sport ou la dentellerie. Elle fait modifier des lois, bouscule les règles établies par et pour le peuple dans bon nombre de pays. Dans tous les cas, elle est source de croissance et de connaissance. Elle rapproche les peuples et les aide à vivre ensemble.

En conclusion, une école à trois vitesses, un asservissement de la population francophone lent et efficace qui pourrait la rendre incapable de lutter pour ses propres droits et ses propres envies. Un futur qui, dans l’absolu, finirait par effacer cette si charmante Acadie de la carte, celle-là même pourtant que tout le monde prétend défendre.

Mais finalement, ne serions-nous pas esclaves d’un système bien pensé ?

N’était-ce pas là le rêve d’assimilation de ce vieux Charles Lawrence ? À qui j’assurerais aujourd’hui : « Ne vous en faites pas Sir, tout ce que vous aviez prévu en 1755 se déroule parfaitement selon vos prévisions ».

À bon entendeur, bonne lecture ! 

À propos…

SONY DSCOriginaire de France, Éducateur à l’environnement durant 12 ans auprès de jeunes issus de quartiers sensibles et d’adultes aussi, François à toujours aimé les grandes conversations politiques et environnementales. Pigiste pour un petit journal local de Bretagne, c’est souvent avec la plume bien aiguisée qu’il traite des sujets aussi divers que la politique, l’environnement et l’éducation, mais aussi l’économie.

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3 réponses à “Lecture, écriture, rien n’est acquis – François Buret

  1. Wow! Monsieur Buret votre plume est superbe, sublime et honnête d’une justesse à couper le souffle. Je me permet de ci-attacher mon commentaire de votre article publié sur l’Incubateur de l’esprit critique acadien :
    Parfait, excellent, sublime, formidable ! Et vous avez tout compris Canada est en train de devenir une pourriture… sur presque tous les plans… Et soyons honnêtes, ce n’est pas que les gouvernements, les industries, les écoles… C’est aussi, dans une certaine mesure, les canadiens, ou certains canadiens, même beaucoup de canadiens! Et que faire lorsque on se trouve face à ses enfants devant un tel constat si pénible à avaler. Je ne peux que parler pour moi-même (parce qu’on est coincés ici, du moins pour le moment) : Je leur dit et je leur montre : le chiac c’est pour l’école pas la maison, l’avidé, la stupidité, la lâcheté, l’indifférence… jamais chez nous! Et qu’est ce qu’il y a chez nous : les dictées, la lecture, la musique, la culture générale, l’amour et la générosité. Pour l’instant, je n’ai pas d’autres solutions…
    Marie Blythe

    • Merci beaucoup du compliment. je n’ai pas vraiment de solutions, hors-mis celles que j’essaye de mettre en place en donnant des ateliers dans les écoles secondaires de la province sur différents thèmes… (Mais encore merci, je suis tout rouge)

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