Trésors retrouvés de notre littérature : La poetrie de l’écrivante de Julie Aubé – Thibault Jacquot-Paratte

Si La poetrie de l’écrivante est sorti il n’y a pas si longtemps (2016), le peu d’attention qui a été portée au livre est dérangeante, vu sa qualité. Pour m’en procurer une copie, j’ai dû contacter l’autrice directement – je n’en avais vu de copies dans aucune librairie lors de mes passages au Nouveau-Brunswick, je n’avais pas trouvé où l’acheter en ligne – et je savais uniquement qu’il existait car Marc Chamberlain, l’éditeur du recueil, m’avait mentionné son existence (j’ai plus tard trouvé un article dans l’Acadie Nouvelle mentionnant la parution du livre[1], mais c’est tout). Pour dire, si depuis 2016 il n’est pas exactement perdu, c’est quand même un livre à retrouver / redécouvrir.

Si j’ai souvent des appréhensions contre les livres de poésie contemporaine (car, soyons honnête, il y en a beaucoup qui, même si publiés, ne sont pas très bons – et d’après moi, c’est pour cela que de moins en moins de gens lisent activement de la poésie), toutes mes appréhensions ont disparu après avoir entamé la lecture de ce recueil. Ce livre, je l’offrirais à quelqu’un qui dirait ne pas aimer la poésie, pour changer son opinion. Ma seule plainte, c’est qu’il soit trop court ; 45 pages, dont des pages avec des photos (prises par Katherine Noël, si j’ai bien compris). Sinon, le livre est très bien présenté (édition, papier, esthétisme visuel, etc.).

Pour moi, le livre s’inscrit dans une continuation directe d’Acadie rock, pas seulement pour la langue utilisée, mais pour la richesse d’images «simples». Si Guy Arseneault nous fait un Tableau de back yard, Julie Aubé nous parle de La camp rouge ; si Guy Arseneault nous dit «asteur / right now / je mange mon fricot au poulet / à petite cuillerée / en attente du soulèvement général / y’a le temps de venir frette beaucoup de fois / y’a le temps de passer beaucoup d’hivers / dans le fond de mon frigidaire / parce qui fait frette aussi / dans ce pays d’Acadie», Julie Aubé nous dit «on s’ferait-tu des grands rêves, / notre vision plus courte qu’un commerical? / Nos voisins nous prendraient-ti ben pour des vrais fous? / y’aurait-tu en masse de fortune / cachée dans les bols de Lucky Charms / pour qu’on fasse dequoi / de nous-même».

Il y a de plus, dans les deux recueils, un commentaire politique profond. Si l’Acadie est venue de loin depuis Guy Arseneault, sa critique d’une Acadie dormante, traditionnelle, voire obscurantiste, a de forts traits communs avec un appel (critique) à la modernité, et à l’évolution des mentalités chez Julie Aubé, que ce soit dans les poèmes Ça prend plus de sky scrapers, j’pense, Fricot for the soul, Upper Class Middle Aged Dieppe Man ou Ma maison empruntée (dans lequel l’on peut dresser de forts parallèles entre la maison et l’Acadie / le Canada : «Ma maison oublie mon nom / j’pense qu’a l’a plus de fun sans moi / ma maison a sa own cleaning lady / ma maison a pas grand goût / a pense que l’chiac c’est une joke / ma maison arrive toujours late / j’ai pas la chance de l’enjoyer longtemps / at least a l’essaye d’être nice / mais ma maison est bonne à faire semblant», p.29).

Stylistiquement les poèmes offrent un équilibre entre une simplicité apparente, et des allusions qui vont beaucoup plus loin. Dans la simplicité apparente, l’on retrouve aussi des passages bonsensuels ; ceux-ci ont souvent un lien «de bon sens» avec l’individu (survie quotidienne, vie romantique, évolution personnelle, etc.) : «y’a toi / ton lit / ton fridge / tu peux mettre quoisse tu veux dedans : / y’a du bon stuff à manger, / à mettre dans toi, / sur ta peau / dans tes cheveux / pis y’a d’la shit tu devrais pas toucher» (p.19) ou «Ta lifestyle solitaire / t’amène dans un fairy-like / Rose coloured vision, / Quest for love ; / Dreamland. / C’est grâce à toi / Que les fées, le cupidon, pis les fables existent.» (p.10).

Une des choses qui m’ont le plus plu, c’est que, même si les poèmes abordent des thèmes «pas le fun» par moment, ils le font avec bonne humeur, humour, allégresse. Je me plains fréquemment de ce que j’appelle le «syndrome du grand poète». C’est-à-dire, le grand poète ne rit pas. Le grand poète est un être sérieux, qui écrit sur des choses sérieuses (la mort ou le viol, préférablement), qui s’habille en noir (un col roulé, pourquoi pas), entre autres, le grand poète ne connait pas le bonheur. Bien sûr, c’est une caricature, mais le nombre de recueils de poésie où l’auteur ne «sourit pas» me tue. Julie Aubé ne souffre évidement pas de c syndrome. Ici, l’écrivaine sourit, rit, s’amuse, même si elle prend également des tons sérieux. Elle s’exprime sans masques, quoi. Je préfère les grand(e)s poéte(sse)s de son genre.

Cela me mène à la langue ; chiac, pas chiac, chiac-ish, rimes, pas de rimes…j’en ai rien à faire de comment une personne s’exprime, tant qu’elle s’exprime pour de vrai, avec ses mots, ses expressions, ses tournures de phrases, ses couleurs, ce qu’elle souhaite exprimer. Une autre chose qui me tue en poésie contemporaine, c’est le style «épuré», sans personnalité, sans charme, sans saveur, que (pour dieu sait quelle raison) de nombreux éditeurs promeuvent. Des gens qui peuvent écrire sans personnalité, les cours de création littéraire à Montréal en sont pleins. Ce n’est pas le cas pour ce livre. Ce livre flamboie d’un caractère riche et franc. Ce livre a du ressenti, du vécu, de l’idée, du sentiment. Le lire m’a un peu redonné confiance ; il existe de la bonne poésie à notre époque, j’en tiens la preuve.


[1]    L’Acadie Nouvelle : Le parcours poétique de Julie Aubé : jeudi 18 août 2016 : https://www.acadienouvelle.com/arts-et-spectacles/2016/08/18/parcours-poetique-de-julie-aube-video/ (lien consulté pour la dernière fois le 30 septembre 2021)

À propos…

Thibault Jacquot-Paratte est écrivain, chansonnier et collectionneur de blagues bonnes et mauvaises. Il aime participer au monde du théâtre, ou au monde du film. Il a de nombreux textes publiés (trouvez en gratos via ecosia, ou achetez un de ses livres).  Il a grandit en Nouvelle-Écosse, voyage compulsivement, apprend des langues (autant que sa tête le lui permet). Il a obtenu une maitrise en études nordiques de la sorbonne, a étudié en Finlande, en Norvège, et au Danemark aussi.

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