La littérature acadienne de langue anglaise? Petite réflexion sur Cries of somewhere’s soil de Thibault Jacquot-Paratte – Jocelyne Boudreau

J’aime lire, et j’aime lire des artistes de «chez nous» (des Maritimes). Pour cette raison, je garde un œil sur tout ce qui se passe dans notre paysage littéraire acadien.

À l’automne 2020, j’ai suivi la sortie du premier livre de poésie d’un auteur acadien émergeant de la Nouvelle-Écosse; il s’agit de Cries of somewhere’s soil de Thibault Jacquot-Paratte.

J’avais découvert ce jeune auteur avec ses publications dans la revue Ancrages. Elles m’avaient charmées par leur caractère atypique et non orthodoxe, et pour cette raison j’ai décidé de lire ses trois premiers livres : trois pièces de théâtre parues à Paris en 2016-2017 (d’ailleurs, je crois qu’à ce jour, La dérivée de Pâques reste le livre le plus agréablement étrange que j’ai jamais lu).

Pourtant, son nouveau (et premier) recueil de poésie était en anglais et il venait de paraitre dans une ville du nord de l’Inde. Si son recueil avait été publié chez un éditeur canadien, j’aurais été tentée de croire que l’auteur cherchait à percer le marché anglophone. Cependant, le fait que le livre est paru en Inde m’a intrigué. Pour en apprendre davantage sur l’histoire de ce recueil, j’ai contacté l’auteur pour lui demander «Pourquoi un recueil de poésie en anglais, publié en Inde?» (c’est au même moment que j’ai écrit un premier texte sur ce sujet dans l’Heure de l’Est).

J’ai pris le temps de lire le livre (qu’il faut commander dans Internet puisque l’éditeur ne distribue pas dans les librairies canadiennes, sauf si ces dernières le commandent). D’une taille impressionnante (236 pages), le recueil vacille entre l’émerveillement et l’angoisse. L’auteur, lui-même globe-trotteur, nous amène vagabonder entre différents pays, différentes cultures et différentes mythologies (même si je trouve que le fond reste très Américain). Dans ces voyages, on trouve des amitiés, des amours (des amant.e.s), et des ennemis, tandis que les changements climatiques, les guerres, les problèmes sociaux – pour ainsi dire, un «déluge» imminent – restent dans le fond de nos pensées. Stylistiquement très expressif, le recueil est également non orthodoxe, et marque le lecteur ou la lectrice autant par sa profondeur que par son caractère unique.

Thibault Jacquot-Paratte a répondu très rapidement à ma requête (et de façon très nonchalante) : «J’écris un peu en anglais pour me changer d’air, même si je me suis toujours plus concentré sur écrire en français. Plusieurs poèmes de ce recueil ont déjà été publiés dans des revues et des anthologies ici et là, mais à vrai dire, je ne l’avais jamais proprement revu avant récemment. J’avais soumis un roman en anglais à des éditeurs en Nouvelle-Écosse, mais tous les retours que j’ai eus ont dit que le style d’écriture était trop singulier à leur goût. C’est par hasard que l’éditeur indien, Cyberwit, m’a contacté en me disant qu’ils avaient aimé des poèmes de moi qu’ils avaient trouvés, et ils se demandaient si je voulais leur soumettre un manuscrit. Ce recueil était dans mon ordinateur depuis 6 ans à peu près, alors il était temps que je le retravaille. Je leur en ai soumis une version révisée, et ils n’ont pas hésité à le publier.»

Gracieuseté de Thibault Jacquot-Paratte.

Sur l’écriture en anglais, il ajoute : «Écrire en anglais, pour moi, me mène à exprimer des choses différemment que je le ferais en français. On pense différemment dans chaque langue – j’en ai étudié un bon nombre, alors je suis bien placé pour le dire. Comme l’anglais a une structure assez différente du français, formuler des pensées ou de l’action en anglais me force à reconsidérer ce que j’écris, et cela me fait du bien, même si j’aime mieux écrire en français, pour d’autres raisons.»

Est-ce qu’il se considère plus comme un auteur de langue française ou de langue anglaise? Pour lui, c’est complémentaire : «Si on regarde en musique, on ne va pas trouver ça étrange qu’un musicien écrive des chansons dans deux langues. Peut-être qu’il y a dix ans, où le français avait un avenir plus précaire en Acadie, ça aurait été un peu critiqué, mais maintenant, culturellement l’Acadie va de mieux en mieux, il me semble. Il y a beaucoup d’auteurs très dynamiques, encore plus de musiciens très novateurs, et des troupes de danse qui font autre chose que de la claquette. On est dans un temps, je crois, où on peut accepter que nous sommes bilingues, que l’on peut produire dans les deux langues, sans avoir le sentiment de faire défaut à son devoir de produire en français. Regardons Lisa Leblanc, Vivianne Roy (alias Laura Savage) ou Miko Roy (alias Love Glove) qui le font très bien, entre autres. Autour du monde, beaucoup d’auteurs ont écrit en plusieurs langues sans qu’ils n’y perdent au change; en ce moment même, je lis Menke Katz qui a écrit de la poésie en yiddish et en anglais.»

Finalement, je lui ai demandé s’il pensait, par extension, qu’il existait une littérature acadienne de langue anglaise. «Je crois que oui, si on veut dire ça comme ça. Évidemment, il reste à savoir comment elle serait distincte, notamment comparé à la littérature maritimienne de langue anglaise en général. Si on veut pourtant dire par ça une littérature écrite par des Acadiens en anglais, je crois qu’il y en a une. Déjà je sais que notamment Germaine Comeau a écrit des livres en anglais outre ses romans en français – je ne les ai pas lus, mais je sais qu’ils existent – par exemple. Si on regarde la littérature mondiale, ça ne me semble pas illogique non plus, que ça existe; il y a beaucoup d’endroits autour du monde où plusieurs langues cohabitent, et où des artistes produisent dans leurs deux langues. En bref, je pense que oui, il y a la place pour une littérature acadienne de langue anglaise, même si évidemment, il faut toujours conserver le français comme langue dominante chez nous. Je pense aux écoles du CSAP (Conseil scolaire acadien provincial) où j’ai fait ma scolarité. Le CSAP présentait toujours qu’il avait de meilleurs résultats sur les évaluations provinciales en anglais que les écoles anglophones, en plus d’avoir tous les cours en français. C’est un peu comme ça que je vois le fait d’être un francophone dans les maritimes qui écrit aussi en anglais. Je vis, lis, communique, etc. en français, mais vient le moment de faire quelque chose en anglais, ça vient aussi naturellement. Et puis, si on peut parler, écrire, et chanter en chiac, pourquoi est-ce qu’on se priverait d’être trilingue? Il y a de la très bonne littérature chiac, comme le recueil de Julie Aubé ou Motché perfect d’Anne Lévesque.»

Si, comme moi, découvrir un livre en anglais de la part d’un de nos «auteurs de la relève» vous donnerait un sentiment étrange («alien», comme on dirait), j’espère que ces répliques de l’auteur vous offriront des réponses. Elles m’ont personnellement fait beaucoup réfléchir sur nos arts : en effet, pourquoi est-ce que produire partiellement en anglais est acceptable en musique, et ne le serait pas en littérature? Voilà pourquoi j’ai voulu vous partager l’histoire de ce livre, autant que mon échange avec son auteur et mon avis du livre. Je vous encourage fortement à en faire la découverte pour vous-même car je crois sincèrement que ce livre marquera notre littérature par sa qualité, sa profondeur, et son originalité.

À propos…

Jocelyne Boudreau est originaire de Shédiac. Détentrice d’un baccalauréat en administration de l’Université de Moncton, elle habite et travaille actuellement à Ottawa. Elle consacre son temps libre à la lecture, et à faire du bénévolat avec la SPCA.

Une réponse à “La littérature acadienne de langue anglaise? Petite réflexion sur Cries of somewhere’s soil de Thibault Jacquot-Paratte – Jocelyne Boudreau

  1. My Acadian letters 2020

    This is a series of documents written from personal exposure to the ACADIAN HISTORICAL HERITAGE. Our ancestor’s history is part of our history.

    2017/06/30
    A Complicated Identity
    My personal experience when acquiring a heartfelt connection with My Acadian identity was profound. It was while studying the historical heritage of the Acadian people that I developed a sense of increasing pride in their incredible and ongoing struggle for the most important element of life itself, “Survival.” Cast aside by the rush of British Armed economic expansion, they live on today as a fragmented but not divided people. Losing their ancestral homeland was a severe kick in the ass that still smarts in the descendants of the survivors of a calamity. The Acadian survivors had lost everything except their collective memories and their names, contrary to the Canadiens, who lost their name to the newcomers. They recently (70s) chose the appellation Quebecois, to remain visible as an entity within Canada. Acadians have no need to re identify or rename themselves, and they know who they are and how they got to where they are. They are classed as ultimate survivalists.
    Today’s Acadians rely on the knowledge of their common historical heritage to survive as a people. They reside in widely separated communities but easily retain a strong sense of commonality. One elderly lady from New Zeeland told me she was an Acadian and that she knew where her family came from and how they got to New Zeeland. Obviously Acadian identity is not based on many contemporary elements such as locality or even acquired culture, since humans tend to evolve culturally as part of their local environments. Acadian historical heritage contains all of the important common elements of their identity, such as origins, ancestral culture, genetics, etc. Every Acadian seems to have their opinion on what constitutes their identity, which stems from a need to know, and belong. All and every element of one’s identity becomes valuable cultural baggage to a people who lost everything that their ancestors worked for. Certain contemporary elements of identity are simply not applicable or necessary for the surviving Acadian population. We are members of a disenfranchised people, no longer under any political control; we pay no taxes to remember. We need no army to defend our ancestral territory which we love dearly. We are no longer trapped in one small corner of the planet; we have expanded as a worthy people. Acadians had traditionally seen the world as a living space while their oppressors saw it as a business venture. Is an Acadian world view as survivalists of capitalism legitimate? Andre Gregoire
    The Acadian Reality 1/11/2017

    The existence of a People who refer to themselves as Acadian is sometimes very controversial, even amongst Acadians. With this paper, I hope to shed some light on the reality of Acadians today.
    I am a direct descendant of Germain Savoie, first son of Francois Xavier Savoie a Frenchman who emigrated from Poitou in 1642. I feel a strong affinity towards Acadian identity, not because I feel victimised but because I am the direct descendant of survivors. My existence as a human being today is a direct result of the resilience and determination of my ancestors who survived one of the deadliest military aggressions of the eighteenth century. As much as two thirds of the Acadian population perished during the genocide committed against them. The butcher of Culloden (Cornwallis) was in charge of Acadia so it is not surprising what happened. Those who perished were victims; those who did not were survivors. Those who escaped capture and were able to remain within the traditional borders of Acadian territory; they share exactly the same origins and historical heritage as those who were deported. No descendants of those survivors can identify with an existing geopolitical entity called Acadia, although they certainly can relate to their ancestral territory. Historically, politics had complicated their lives incredibly which endowed them with a strong sense of independence equal to or much stronger than the American colonies. The big evolutionary differences were the early mixing of the Acadian colonials with the local peoples, due to Champlain’s aspirations of friendly relations creating more trade, and the almost complete lack of European women until the 1640s. Any intermixing amongst American colonials and Indians was sparse, whereas almost all Acadians have mixed blood. Another thing that influenced Acadians evolution was the fact that the colony changed hands thirteen times up to the final British conquest in 1760; this caused them to be wary of outsiders and politics to this day. Of course, changing hands always introduced newcomers of different cultures to the colony making them very multicultural in origins from the beginning. Only fifty-eight French Women ever emigrated into Acadia during the French regime, but many of the first women were natives, their total European ancestors number about five hundred. The isolation of their communities assured their protection from dangerous disease and soldiers; it also allowed the French culture to dominate the growing communities unmolested. In short, their evolutionary experiences created the most independent and free thinking euro-American colonial people. (They are sometimes referred to as the world’s first republicans) Their evolutionary experiences within a hotly disputed border area had also inadvertently created survivalists par excellence.
    The single most important historical event that identifies this people is the so-called deportation of 1755 to 1762, which was enacted as part of the armed economic expansion of the British Empire. Oppression and resistance to their very existence is a constant throughout their history. After the conquest, their homeland was politically subdivided for the purpose of exploitation, Britain and the USA fought each other to see who gets what. The Acadian and Indian peoples were in their way. Today under the guise of spreading democracy the USA is actually setting these supposed freed countries up for economic exploitation on a massive scale. The capitalistic system adopted by the British and USA automatically insures huge profits for private investors, while depriving the local peoples. The Acadians were just another people sacrificed for profit, they were disposed and divided with the full intent of making them disappear.
    What is the glue that maintains their insistence on the question of their identity as a people? Some insist that having or lacking certain criteria somehow denies their legitimacy. For instance, my brother in law says that I am a Canadian not an Acadian. Are we individual Acadians because we fit the description of others, or are we a people. I quote an elderly lady from New Zeeland, who scolded me for mistaking her group as being from Australia, her exact words,’’ No we’re not, we’re from New Zeeland and we’re Acadians, Caisseys to be exact, we know who we are, where we came from, and how we got there’’, she then proceeded to open a folder of documents to prove it while saying that just because they no longer spoke their ancestral language didn’t change anything about her historical heritage. She literally beamed with what I recognised as Acadian pride in who they were. These people were some of the many Acadians worldwide who are on a pilgrimage seeking their roots. To them Acadia is a very real and tangible element in their identity, they possess an ancestral territory, a place of common origins. There are many Acadian communities, individuals, and families worldwide, they are a unique people, divided by the economic system imposed on Acadian territory by the British Empire.
    So, the simple description of their identity is that they constitute a dispossessed people, with a unique historical heritage and a sometimes-fanatical belief that they are in fact a worthy people. They are survivors in the true sense. My personal source of pride is knowing that all of my Acadian ancestors were genuine heroes to have resisted with success, one of the most serious kinds of armed aggressions (genocide) committed by the most powerful military Empire in 18th century history. We are here because of them and their determination to survive.
    Andre,
    Son of Marie Antoinette Savoie, de William, de Napoléon, de Prosper, de Germain, de Joseph, de Joseph, de Germain, de Germain, de François de Poitou en 1642,

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