Réflexions sur la relève – Collectif

Où est la relève? 

C’est une phrase qu’on entend assez souvent dans les courants multisectoriels communautaires : «il n’y a pas de relève». Certains ont l’impression que les jeunes ne sont pas assez nombreux à la table, qu’il y a un certain vide laissé par l’absence des jeunes, surtout dans les organismes à vocations culturelles dans les communautés de langues officielles en situation minoritaire. Ce n’est pas une déclaration complètement fausse, notamment dans les régions rurales dans l’Acadie de la Nouvelle-Écosse. Au sein de plusieurs conseils d’administration, la moyenne d’âge est assez avancée et les cheveux sont plus souvent gris que châtaigne. Ça arrive assez souvent qu’il y ait un.e jeune qui s’intéresse et s’implique, qui finit par être vénéré par tout le monde et à qui on demande de siéger à tous les comités. Certes, c’est bon pour le CV mais c’est aussi l’introduction au burn-out dont parlent souvent les bénévoles et les militants dans nos réseaux.

Au sein des organismes jeunesses, ou dans les projets qui visent la jeunesse, des leaders de la nouvelle génération s’impliquent, mais dans les initiatives plus larges, il y a un manque de participation. Plusieurs comités et conseils s’inquiètent du manque de relève et ne voient pas comment les choses peuvent avancer et donc continuent sans cesse de répéter la même chose «il n’y a pas de relève». Est-ce vrai?

Une structure qui empêche: N.-É. vs. N.-B.

Une réponse à ce dilemme pourrait être : les jeunes ne veulent simplement pas relever le passé. Pourquoi le ferait-ils? Nous voilà en 2020 en train de remettre en question plein d’institutions, de monuments et d’histoires fausses et erronées qu’on nous raconte depuis toujours. C’est le temps de jeter un coup d’œil sur nos structures et nos traditions pour voir ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas, pour évoluer avec les temps changeants.

Comment est-ce que nos institutions et nos structures sont organisées? Dans le passé, les seules personnes qui prenaient des décisions étaient des hommes blancs, éduqués, et riches, alors les institutions et les structures sont créées pour ces personnes. C’est le concept du par et pour que l’on utilise souvent dans nos réseaux communautaires, surtout dans les courants jeunesses. C’est un peu ironique si on y pense, car le système de gouvernance qu’on utilise pour dynamiser et donner du pouvoir aux jeunes a été fondé et conçu par des personnes plus âgées. C’est normal que ça clash! La structure même de nos organismes fait en sorte que les gens qui ne sont pas déjà incorporés dans «nos silos» ont de la difficulté à entrer. Ce n’est pas par manque d’encouragement, c’est simplement le système même qui n’est pas organisé d’une façon utile.

Examinons une comparaison intéressante : la FANE (Fédération acadienne de la Nouvelle-Écosse) et la SANB (Société acadienne du Nouveau-Brunswick) ont des missions et font du travail très similaires. Les deux organismes s’identifient comme représentation des communautés francophones et acadiennes et travaillent pour leurs droits linguistiques et leurs épanouissements. Cependant, au Nouveau-Brunswick, la présidence est occupée par un jeune et en Nouvelle-Écosse, c’est le contraire. Comment expliquer cette différence d’engagement liée à la différence d’âge entre ces deux provinces?

Ni l’un ni l’autre n’est forcément mieux équipé à cause de leurs âges, mais c’est une tendance qui mérite d’être examinée si on cherche à identifier la source du manque d’engagement chez les jeunes en Nouvelle-Écosse. Ce phénomène pourrait être expliqué en partie par la démographie et l’histoire des deux provinces. Le Nouveau-Brunswick a un taux plus élevé de citoyens francophones, avec 33,95% de la population qui s’identifie comme bilingue comparée à 10,45% en Nouvelle-Écosse[1]. Avec une population francophone et bilingue plus importante, les groupes acadiens ont plus de poids dans les politiques et c’est en partie ce qui explique pourquoi le Nouveau-Brunswick possède une loi sur les langues officielles, ce que la Nouvelle-Écosse n’a pas. Cela favorise certainement un environnement qui encourage plus de jeunes à s’impliquer, car ils/elles peuvent le faire dans leur langue maternelle. Cependant, en regardant la structure même des deux organismes, on retrouve une autre réponse possible. La FANE est composée organismes membres, ce qui veut dire qu’une personne doit faire partie d’un organisme autre pour en devenir membre. Cette politique était un choix économique avec des conséquences inattendues. Comparé à la SANB, où toutes personnes intéressées peuvent devenir membres ce qui fait en sorte que les personnes, jeunes et moins jeunes, peuvent avoir une voix à la table devoir être affiliées à un organisme ce qui favorise certainement la mobilisation citoyenne.

Crédit photo : Le Courrier de la Nouvelle-Écosse.

Structures de gouvernance

Ce n’est pas que les structures qui empêchent les jeunes à s’impliquer.  Il y a aussi des barrières comme les horaires et les charges de travail. Faire partie d’un organisme ou d’un conseil d’administration, ça prend beaucoup de temps et d’énergie! Quand on est jeune, l’école et les études absorbent nos journées. Ce n’est pas toujours pris en considération dans la structure des organismes. Pour avoir plus de jeunes au sein des comités, il faut penser à avoir plus d’équité, pour rendre accessible l’espace attribué aux jeunes. Il faut que la structure de gouvernance soit conçue pour accommoder les jeunes – ces jeunes qui doivent travailler plus afin de payer leur scolarité qui ne cesse pas d’augmenter ou qui doivent consacrer beaucoup de temps envers leurs études afin d’assurer leur place dans un tel programme d’études où la concurrence est forte. La même chose peut se dire pour les moins jeunes aussi, la génération des jeunes professionnels, surtout pour les femmes. Le développement communautaire et culturel a longuement bénéficié des femmes au foyer qui se portaient bénévole pour créer et siéger au sein de plusieurs organismes[2]. Depuis que la femme occupe une place plus importante sur le marché du travail, elle doit jongler son travail et ses responsabilités domestiques. Son travail communautaire lié à la vie sociale n’est pas prioritaire. Un bon exemple de ceci est la Colonie Jeunesse acadienne (CJA), un camp pour jeunes à la Baie Sainte-Marie. Fondé en 1962, ce camp avait été créé par une des mamans qui ne voulaient pas leurs enfants dans leurs pattes pendant tout l’été. Historiquement, ce sont toujours de femmes qui siégeaient au conseil d’administration et qui prenaient les décisions relatives à l’organisme. À l’époque, très peu de femmes auraient été présentes sur le marché de travail, donc elles avaient le temps de gérer un camp d’été.  Au fil des années, le conseil d’administration a eu du mal à se renouveler, faute d’un manque de temps de la part des femmes qui se trouvaient bien plus occupées en raison de leurs emplois et de leurs responsabilités domestiques.  Couplée avec la hausse du coût des opérations et la baisse des taux de natalité, la CJA existe toujours, mais dans un cadre très fragile avec un format de camp de jour. Bref, le besoin de la garde d’enfant pendant l’été existe toujours, mais peu de personnes sont là pour relever la structure.

Solutions possibles?

Une solution possible au manque de relève serait de créer un siège désigné pour des personnes plus jeunes.  Il y a des exemples déjà, comme le conseil d’administration de la FéCANE (Fédération culturelle acadienne de la Nouvelle-Écosse) et celui du Conseil de santé de Clare. Les jeunes se sentent inclus, car leur participation est clairement encouragée et voulue. Cette initiative montre aux jeunes qu’ils sont accueillis dans cet espace et que leurs opinions et perspectives sont respectées. Imaginons-donc si nos conseils municipaux auraient une place désignée pour un jeune! Avec cette addition, une différente partie de la communauté pourrait soulever des préoccupations et trouver des solutions aux problèmes. Comme membres de la communauté, les jeunes méritent d’avoir l’occasion de faire entendre leurs expériences uniques et de collaborer à la prise de décisions.

D’autant plus, un tel siège devrait accommoder le jeune qui l’occupe. Cette représentation doit être flexible et doit évoluer avec les changements. Pour être effectives, les expériences et difficultés personnelles des individus doivent être prises en considération pour accommoder tout le monde. Au fils des années, d’innombrables personnes n’ont pas eu la chance d’avoir leurs places à la table. Pour de nombreuses années, le système leur a barré le chemin, alors il faut faire du travail pour contrebalancer cette inégalité. La représentation effective doit comprendre plusieurs initiatives pour ouvrir les portes et rendre le système entier plus accessible et plus attentif. Il ne faut pas seulement ouvrir la porte aux jeunes, mais aussi changer les structures pour favoriser leur entrée.

Éducation sur les structures de gouvernances

Pour préparer ces jeunes leaders, une meilleure éducation au sujet des structures politiques et des systèmes d’organismes doit être offert. Les jeunes ne savent pas comment leur gouvernement fonctionne! Par exemple, j’ai récemment entendu, dans la région de Clare, une jeune étudiante de 19 ans dire : «je ne savais pas qu’il peut y avoir plusieurs candidats par district aux élections municipales». Dans nos curriculums, le manque d’information sur notre système politique crée un trou dans la participation citoyenne. Les jeunes ont le droit d’être conscients des instances qui ont des incidences sur leurs vies. Ils ont aussi le droit d’avoir les outils leur permettant de forger leur avenir. Mais qu’est-ce qu’on apprend à nos jeunes, si les structures actuelles ne sont pas ce qu’on souhaite? Une suggestion serait de faire le contraste entre comment ça fonctionne à l’heure actuelle et comment ça pourrait être dans le futur. Nos idées sur la gouvernance viennent de l’Europe et de nos ancêtres, mais ils méritent d’être examinées et repensées. Beaucoup des restrictions pour les jeunes sortent directement des idées qui placent les hommes blancs et d’un certain âge au centre de la discussion. Pour amener plus de représentation et de démocratie à nos institutions et à nos instances de gouvernance, nous pouvons regarder à d’autres exemples, comme les méthodes de gouvernance chez les autochtones par exemple. Les choses du passé ne fonctionnent plus pour notre présent alors c’est à nous d’essayer des nouvelles tactiques et de trouver des meilleures structures possibles. C’est un long processus, mais si nous voulons continuer notre travail, nous devons être prêts à évoluer. Tout cela doit commencer avec l’éducation de nos jeunes, qui vont pouvoir continuer le travail d’exploration et de création dans nos modes de gouvernance.

Différentes priorités

Il y a beaucoup de luttes à entreprendre dans notre monde. Ce genre de travail doit être fait par nous tous. Si le travail qui est offert ne fait rien d’autre que maintenir le passé, les jeunes ne vont pas être intéressés. Cette génération fait beaucoup de travail important, pour l’environnent, les droits humains et la justice sociale, comme le mouvement contre le changement climatique, le mouvement Black Lives Matter ou la lutte pour les femmes autochtones disparues et assassinées. Le racisme, l’homophobie et les troubles environnementaux existent partout, toutes personnes et organismes devraient faire partie de la lutte contre ces injustices, même si la mission centrale n’est pas de défendre ces causes. Les jeunes s’éduquent grâce aux ressources disponibles en ligne et comprennent l’ampleur des problèmes. Nos priorités sont ces crises qui nous affectent ou qui nous menacent gravement notre futur. Ce n’est pas un mystère pourquoi les comités et les organismes qui ont seulement le but de figer une langue dans le temps ne les passionnent pas. Le message pour la vieille garde est clair : si vous voulez des jeunes visages, vous devez accepter les idées et les passions des principaux intéressés.

En allant de l’avant

Ainsi, le manque de participation des jeunes, et des autres groupes marginalisés, a plusieurs causes et explications. Très souvent, on dit que cette génération est paresseuse et ne veut rien faire. Au lieu, les structures et les organisations de gouvernance font en sorte que la voix des jeunes n’est pas toujours écoutée ou prise au sérieux. Pour inciter les jeunes, les espaces doivent évoluer avec et pour la prochaine génération. La réforme et l’éducation sont des clés pour transformer nos organismes et notre avenir. L’énergie existe chez nos jeunes, il suffit de trouver une façon de l’a capter. Quand nos comités et nos organismes accueilleront et écouteront les jeunes et travailleront pour un construire un avenir plus équitable, la relève sera là!

[1] https://www12.statcan.gc.ca/census-recensement/2016/dp-pd/prof/details/page.cfm?Lang=E&Geo1=PR&Code1=13&Geo2=PR&Code2=12&SearchText=Nova+Scotia&SearchType=Begins&SearchPR=01&B1=Language&TABID=1&type=0

[2] https://www150.statcan.gc.ca/n1/pub/89-503-x/2015001/article/14316-eng.htm

À propos…

Evelyn LeBlanc-Joyce est inscrite au programme d’Environnement, durabilité et société de l’Université Dalhousie, à Halifax. Elle a siégé au conseil d’administration de la Société acadienne de Clare et au bureau de direction du Conseil jeunesse provincial de la Nouvelle-Écosse. Elle travaille pour améliorer l’avenir des jeunes en Acadie, tout en célébrant la langue française, par l’entremise de son écriture et sa poésie.

Crédit photo : Alex Pirottin.

Natalie Robichaud est directrice générale de la Société acadienne de Clare ainsi que présidente de la Fédération culturelle acadienne de la Nouvelle-Écosse.  Elle est également inscrite au programme de Maîtrise ès arts en cultures et espaces francophones de l’Université Sainte-Anne.  Elle préfère faire de l’administration des arts qu’être artiste, mais elle peut porter le chapeau d’artiste au besoin, surtout en tant que danseuse ou câlleuse de set carrés.

2 réponses à “Réflexions sur la relève – Collectif

  1. Bingo su la ligne d’en haut, Evelyn et Natalie. Surtout: « Le message pour la vieille garde est clair : si vous voulez des jeunes visages, vous devez accepter les idées et les passions des principaux intéressés. » Le fait est que j’ai arrêté de me badrer d’un ‘réseau’ qui veut toute garder à la vieille façon pi qui veut rien savoir du futur, ou des défauts de l’Acadie et du peuple acadien, ou de rien sauf leur petite bataille linguistique… ça m’intéresse pu. Y’a du stuff plus gros qui se passe dans le monde.

    • Amen to this, pis à l’article! Quand on laisse pas la place aux jeunes de prendre une place, well no shit que des jeunes vont pas montrer un intérêt. Evelyn et Natalie expriment ça masterfully d’une manière way plus diplomatique que je l’aurais ever fait, pis tristement, disent verbatim ce qu’on disait 15 ans passés. C’est pas nouveau, but j’suis vraiment content que ça continue à ce dire, parce qu’éventuellement, dequoi va devoir changer.
      J’ajouterais ittou que y’a point de relève à avoir si y’a pas de projet qu’anyone est intéressé de reprendre le flambeau.

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