Ne tient qu’à un fil : retour sur une exposition importante de 2019 (Partie 1 : La fibre textile) – Sébastien Lord-Émard

Falvey, Emily [commissaire], Alisa Arsenault, Maryse Arseneault, Rémi Belliveau et Herménégilde Chiasson [artistes]. An Elsewhere Always Present / Un ailleurs toujours présent, Sackville, Owens Art Gallery, Mount Allison University, 7 juin-25 août 2019.

Qu’une galerie d’art située dans le cadre enchanteur d’une université anglophone néo-brunswickoise consacre une exposition à quatre artistes acadiens contemporains est moins étrange qu’il n’y parait, même si c’est une chose à souligner et à célébrer. Malgré des changements notables sur l’appréciation réciproque des arts visuels entre communautés linguistiques et culturelles, malgré les porosités plus grandes entre celles-ci, les échanges et les mises en commun sont encore trop souvent de l’ordre de l’initiative éclairée et ponctuelle. Le Congrès mondial acadien a donné l’occasion à Emily Falvey, la directrice de la Owens Art Gallery, à l’université Mount Allison, d’en offrir une particulièrement réussie.

Falvey est aussi la commissaire de l’exposition An Elsewhere Always Present / Un ailleurs toujours présent. Elle explique dans son texte d’introduction que la série d’œuvres d’Herménégilde Chiasson Quatorze stations pour Oswald (1990), intégrée à la collection permanente de la galerie, a inspiré le choix des œuvres et des artistes. Un essai un peu plus étoffé de l’autrice Élise Anne LaPlante, C’est une histoire fabulée, vient jeter un éclairage d’une grande érudition et d’une grande acuité sur les œuvres présentées. Je me contenterai de faire ressortir certains éléments qui m’ont interpelé.

Alisa Arsenault, Nature Morte (ou la nidification du souvenir), 2019, installation à base de médias divers, vue de l’installation, Galerie d’art Owens, 2019, avec la permission de l’artiste. Photo : Roger J. Smith.

Il m’a semblé, lors de ma visite à la galerie, qu’un des points communs, plus ou moins en filigrane, plus ou moins volontaire, des quatre propositions artistiques de l’exposition, pouvait être le tissu et ses différentes déclinaisons. La fibre textile se prête bien aux explorations artistiques et métaphoriques, que ce soit ans le choix des matériaux, dans les représentations, dans les référents culturels, etc. Trope, archétype ou lieu commun, la fibre tissée devient celle qui compose l’identité ou l’espace-temps. Ça peut aussi être le support et la trame d’un récit.

Dans l’œuvre d’Alisa Arsenault, un tissu imprimé hérité de sa mère sert de motif à Nature Morte (ou la nidification du souvenir, 2018-2019). Reproduit mécaniquement sur des feuilles de papier découpées, ré-agencées, et rehaussées d’éléments faits au crochet, le motif floral déborde de trois cadres (qui appartenaient au grand-père de l’artiste), abolissant la distinction entre ce qui est encadré, donc mis en valeur, et ce qui compose le simple revêtement du mur. Des éléments se détachent, s’éloignent, se rapprochent et entrent en orbite, chorégraphiant l’espace immobile. Cette Nature Morte correspond pour l’artiste à une reconfiguration d’objets personnels qui interpellent en silence leurs précédents propriétaires, ce à quoi pourrait faire référence le sous-titre : «ou la nidification du souvenir».

Dans Empty Gloves et Folding Blankets (2017-2019) de Maryse Arseneault, le textile est exploité dans chacune des parties de ce diptyque : l’artiste se met en scène dans une vidéo, debout en train de plier des draps, tandis que le spectateur est invité à mettre des gants blancs afin de tourner les pages d’un livre artisanal composé uniquement de tailles douces (intaglio) représentant toutes… des paires de gants vides. La musique proposée dans les paires d’écouteurs accrochées au mur pourrait être analysée comme un «tissu» enveloppant, aux motifs et aux structures enchevêtrées. Écouter la musique d’Arseneault en feuilletant son livre offre un effet englobant et étroitement lié. Empty Gloves et Folding Blankets nous invitent à la contemplation autant qu’à l’interaction avec les différents éléments, et nous plongent dans une réflexion poétique sur le pli et le repli dans le creux duquel s’immisce le souvenir.

Rémi Belliveau, A Seated Girl Wearing a Cloak, 2017-2019, projet d’art-archivage, avec la permission de l’artiste, vue de l’installation, Galerie d’art Owens, 2019. Photo : Roger J. Smith.

A Seated Girl Wearing a Cloak (2017-2019), de Rémi Belliveau, explore les déclinaisons de l’image d’une jeune femme représentant Évangéline, l’héroïne de Longfellow, telle qu’imaginée par le peintre Thomas Faed. Ici décalquée et démultipliée, la figure de l’héroïne fictive de la Déportation se drape de mystère et d’effets dramatiques romantiques, que viennent rompre les marques de repérage numérique pour l’impression sur papier, laissées volontairement par Belliveau. Chaque version présentée possède ses variantes propres (formes, paysage d’arrière-plan, expression du visage, coloration, etc.), voire sa position variable par rapport au cadre du tableau originel, cadre délibérément réintroduit par l’artiste afin de situer chaque version par rapport à l’original. Mais ce qui ne change pas, outre la position assise de ces jeunes femmes, c’est la cape qui leur couvre les épaules. Elles semblent ainsi prêtes à affronter les intempéries d’un exil forcé, altières et pudiques. Cet élément est mis en exergue par l’artiste dans le titre de son œuvre.

À noter que ce sont quatorze variations qui sont ainsi déployées par Belliveau sur le mur de la galerie (en plus de l’œuvre de Faed et d’un livre ouvert sur un socle). Ce nombre entre en dialogue avec les quatorze œuvres d’Herménégilde Chiasson sur le mur opposé. Ces dernières reprennent les titres et l’agencement des stations d’un chemin de croix classique. Cependant, Chiasson y met plutôt en scène l’assassin présumé de John F. Kennedy, Lee Harvey Oswald, qui fut assassiné à son tour par un obscur caïd aux desseins peu clairs… Cette série d’évènements a mené à toutes les théories du complot et à toutes les hypothèses sur les véritables commanditaires du drame. «Tissu de mensonge»? «Histoire cousue de fil blanc»? La réminiscence de ces évènements retransmis par le prisme de la télévision, s’épaissit du caractère mythique d’une quête ontologique. C’est alors à une réévaluation de la trame qui compose la société américaine, de la notion de vérité comme dévoilement, voire de la narration comme assemblage de matériaux subjectifs, que semble nous inviter Chiasson.

On constate que les motifs liés à la fibre textile, discernables chez tous les artistes de l’exposition, s’enrichissent d’autres thèmes qui peuvent eux-mêmes être déployés dans différentes directions, en particulier celles de la mémoire et de l’Acadie. Ce sont ces thèmes qui seront abordés dans la seconde partie de cette recension.

Lire la deuxième partie : «La mémoire et l’Acadie».

À propos…

Sébastien Lord-Émard a étudié l’histoire et la philosophie. Passionné par les arts, passionnément acadien, il a publié sa poésie et des essais sur différentes plateformes, dont la revue Ancrages, et a parfois lu ses textes sur scène. Son travail comme chargé de projets et directeur littéraire aux éditions Bouton d’or Acadie, une maison d’édition franco-canadienne consacrée à la jeunesse, lui permet de concilier son amour de la littérature et des arts visuels en accompagnant la création d’autrui, pour les jeunes lecteurs d’ici et d’ailleurs.

2 réponses à “Ne tient qu’à un fil : retour sur une exposition importante de 2019 (Partie 1 : La fibre textile) – Sébastien Lord-Émard

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