Poésie : 100% résistante au gouvernement Ford – Maxime Pagé

Andrée Lacelle (dir.), Poèmes de la résistance, Sudbury, Prise de parole, coll. «Poésie», 2019, 103 p.

Crédit photo : Prise de parole.

Depuis ce jeudi noir de novembre 2018 où le gouvernement ontarien du premier ministre Doug Ford a annoncé que le Commissariat aux services en français et le projet de l’Université de l’Ontario français en étaient à leurs dernières heures[1], la communauté franco-ontarienne n’a qu’un mot d’ordre : résister. Depuis, les Franco-Ontarien.ne.s ont manifesté leur résistance par le biais de rassemblements et d’actions politiques, mais aussi des arts. C’est dans ce contexte qu’est né le recueil collectif Poèmes de la résistance.

Dirigé par Andrée Lacelle, ce recueil est une prise de parole collective contre les actions du gouvernement et un moyen pour les trente-sept poètes participant.e.s de «[d]ire la lumière de [leur] colère» (p. 5). Parmi ceux-ci, quelques-un.e.s sont des poètes connu.e.s (Brigitte Haentjens) tandis que d’autres sont des poètes plutôt émergent.e.s (Tina Charlebois), voir complètement émergent.e.s (Frédérique Champagne). Leurs poèmes, qui sont des plus engagés, sont regroupés en cinq thématiques : «Cohésion», «Sentiment», «Matériaux», «Tenir tête», et «Temps».

La première de couverture de ce livre est l’une de ses seules faiblesses, puisque seul un court poème y figure. Ce poème paratextuel met bien la table pour ceux qui suivent; c’est d’ailleurs de celui-ci que sont tirés les titres des cinq sections du recueil. Toutefois, à première vue, l’on pourrait ne pas saisir qu’il s’agit des Poèmes de la résistance puisque ce titre n’apparaît qu’à la deuxième page du recueil, ainsi que sur la quatrième de couverture.

Néanmoins, ce recueil ne laisse pas son lectorat indifférent, et ce, dès la préface. Andrée Lacelle y aborde le rôle important de la poésie dans les luttes politiques de la communauté : «Toute poésie est résistance et maîtresse des lieux, car elle occupe la langue et le langage.» (p. 5) Qui de mieux pour ouvrir le bal que Jean Marc Dalpé? C’est ce qu’il fait avec brio dans son poème intitulé «Les dead ducks vous disent bonjour», le premier du recueil. En faisant allusion aux propos tenus par René Lévesque en 1968 pour décrire les francophones hors Québec en 1968, ce titre annonce le ton du poème rempli de références aux luttes du passé et de formulations choquantes, à la Dalpé. Par exemple, Dalpé dédie une strophe aux femmes qui ont lutté au nom des Franco-Ontarien.ne.s :

Le regard acéré de Gisèle devant Montfort
Le regard perçant de denise à Sturgeon
Les regards enjoués et piquants de nos grand-mères
sur les marches de l’École Guigues
Le regard noir de Madeleine Dumont aux abords de
la Saskatchewan Sud
Le regard indompté de toutes les jeunes filles
entassées à bord des navires près de Port-Royal […] (p. 9)

Parmi les auteur.e.s que l’on pourrait qualifier de plutôt émergent.e.s, Sonia-Sophie Courdeau se démarque avec son poème intitulé «On aurait pu bien s’entendre» qui fait ressentir au lectorat sa frustration. Dans ce poème, Courdeau pose la question de l’engagement politique des artistes : «Je n’ai jamais consenti à me battre. / Je n’ai jamais consenti à me justifier.» (p. 27) Cette problématique rappelle les débuts de la littérature franco-ontarienne où les œuvres pouvaient être qualifiées de particularistes, selon la notion de Lucie Hotte[2], quoique le présent recueil est également particulariste. Courdeau dénonce ce fardeau que peuvent ressentir les artistes en milieu francophone minoritaire de mettre leur art au service de la communauté.

Daniel Groleau Landry, un autre jeune poète, nous offre «Larme du peuple», un cri de désespoir duquel émanent la mélancolie et la force de la communauté franco-ontarienne. Son style cru et son utilisation d’une langue vulgarisée donnent un poids et une gravité à ses mots :

[…] pis le sel qui passe se câlisse
de la blancheur des principes
de la politesse des acteurs
ou de la fragilité du regard des enfants
qui demandent à maman pourquoi on est là
quinze mille
devant l’hôtel de ville devant nos écrans on est là
quinze mille
manifestant au Canada […] (p. 90)

Groleau Landry qualifie les Franco-Ontarien.ne.s de «peuple né dans les tranchées / d’une guerre perpétuelle contre sa propre invisibilité» (p. 91), faisant ainsi un clin d’œil au célèbre récit L’homme invisible/The Invisible Man de Patrice Desbiens, et rappelant du même coup que cette lutte est loin d’être la première.

Outre cette allusion à Desbiens par Groleau Landry, les Poèmes de la résistance sont remplis de références culturelles. Chez Dalpé, on retrouve une énumération de villes dont Pointe-aux-Roches et Orléans, qui rappelle la chanson «Notre Place» de Paul Demers, l’hymne officiel des Franco-Ontarien.nes. De plus, les vers suivants font allusion à la pièce de théâtre Moé j’viens du Nord, s’tie et à sa chanson thème éponyme de Robert Paquette : «[…] Au moins un violon ‘stie / Sans oublier une référence au Nord Au Nord AU / NORD DE TOUT’!» (p. 11) Le poème de Thierry Dimanche fait également allusion à Patrice Desbiens : le vers «(Vous pensiez effacer l’invisible?)» (p. 54) nous rappelle, comme chez Groleau Landry, L’homme invisible/The Invisible Man, et le vers «les cascadeurs émérites de la disparition» renvoie à l’œuvre Les cascadeurs de l’amour qui suit L’homme invisible/The Invisible Man dans les éditions de 1997 et de 2008. Finalement, David Ménard insère de multiples références culturelles dans son poème «De toutes les histoires», dont le vers «Breen Lebœuf et Hawkesbury eurent encore les blues» (p. 93) qui renvoie à la chanson «Mes blues passent pu dans porte» chantée par Breen Lebœuf, et à la pièce de théâtre Hawkesbury Blues de Jean Marc Dalpé et de Brigitte Haentjens. Toutes ces références peuvent passer inaperçues sans que la lecture de l’œuvre soit compromise, mais elles offrent des clins d’œil de complicité à ceux qui auront pu les repérer, créant ainsi une sorte de communauté interpellée par la résistance.

Bref, ce recueil est à l’effigie du mouvement de la résistance : il fait sourire, il fait réfléchir et il offre à son lectorat l’énergie nécessaire pour continuer à lutter. Dans sa préface, Andrée Lacelle souligne que «[l]e poème, c’est l’acte d’être au monde à part entière, au plus intime de notre vie comme au sein de notre collectivité» (p. 5). Ce recueil vient justement mettre en relation les expériences individuelles des poètes face aux événements du jeudi noir et la résistance collective menée par toute une communauté.

[1] Depuis, les gouvernements fédéral et provincial ont conclu une entente, après plus d’un an de négociations, pour l’établissement de l’Université de l’Ontario français (UOF).

[2] Lucie Hotte, «La littérature franco-ontarienne à la recherche d’une nouvelle voie : enjeux du particularisme et de l’universalisme», Lucie Hotte (dir.), La littérature franco-ontarienne : voies nouvelles, nouvelles voix, Ottawa, Le Nordir, 2002, p. 35-47.

À propos…

Maxime Pagé est originaire de North Bay en Ontario et elle est étudiante à la maîtrise en Lettres françaises à l’Université d’Ottawa. Elle est passionnée par la littérature, la musique, la culture, le café et le vin. Ses études portent sur la littérature franco-canadienne des années 1960-1970, époque dont elle aurait d’ailleurs voulu être témoin.

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