«C’était quoi, leur vrai nom déjà?» Une lettre du futur du Nouveau-Brunswick #11 – Alain Deneault

En collaboration avec NB Media Co-op, nous publions le premier texte de la série Lettres du futur du Nouveau-Brunswick. Le texte publié aujourd’hui est la version en français du texte «“What was their real name again?” A letter from New Brunswick’s future #11» d’Alain Deneault.

Les Maritimes, 21 mars 2050.

Personne ne se souvient du sentiment qui avait présidé à l’attribution de ce surnom. Était-ce par moquerie, ou dans un moment de colère, ou pour le plaisir innocent de jouer avec les mots, seuls amusements qui demeuraient dans le champ de ruines ? Il reste que, dans les différentes communautés des Maritimes, on ne désignait autrement les anciennes stations-service, où on se donnait rendez-vous les samedis, que par leur anagramme. C’est au « Virgin » du coin qu’on avait réappris l’économie de proximité. Depuis l’effondrement spectaculaire du régime axé sur le pétrole, les citoyens disposant d’un potager ou d’une terre agricole s’y étaient spontanément rencontrés, étant donné leur emplacement central dans les différentes agglomérations, moins pour commercer que pour s’échanger des conseils, des renseignements et des semences afin de parfaire chacun de son côté son exploitation.

Sur fond de tensions laissant les plus pessimistes n’appréhender rien de moins qu’une guerre civile (les identités ne manquaient pas pour s’opposer en clans), la population affamée s’était, de semaine en semaine, retrouvée sur le parvis des stations « Virgin » abandonnées, dans l’espoir de trouver quelques épis de maïs, choux-fleurs ou grains d’épeautre à stocker pour les prochains jours. De ces stations, il ne restait habituellement presque rien. Les panneaux avaient été saccagés par des cailloux, dont on ne savait pas là non plus s’ils avaient été lancés dans un moment d’indignation ou par pur désœuvrement. On utilisait bien encore ce qu’il restait des toilettes pour stocker des plants ne pouvant pas être exposés au soleil et le comptoir devenait l’endroit où un greffier administrait ce qu’on appelait des « compensations ». La plupart des biens gisaient au sol de l’immeuble ou à ses alentours, sur les tapis et autres éléments de délimitations que les agriculteurs apportaient.

Selon la rumeur, sur tout le territoire, seules cinq stations d’essence fonctionnaient encore, et distribuaient, à faible débit cependant, un carburant hors de prix dont s’acquittait encore une classe sociale toujours accrochée à son volant, bien que cloisonnée dans leurs villes fortifiées. La chose était assez étonnante, car le système routier devenait progressivement impraticable et les routes secondaires menacées par la vindicte d’une population hostile à cette catégorie de gens. L’Armée et les transporteurs de gros au service de cette classe toujours intégrée à ce qu’on continuait d’appeler par défaut le capitalisme, monopolisaient le pétrole qu’on arrivait encore à extraire au large du Nigeria, au large du Brésil et dans quelque sol boueux de l’Ouest canadien. Mais il se peut que, de ces stations-service en fonctionnement, il y en ait eu un peu plus. Un homme qui ne craignait pas de couvrir un long territoire à vélo, lui-même ancien boutiquier, pouvait énumérer huit régions où il disait en avoir reconnu.

Là, tout se comptait en « Compensations ». On en parlait comme d’une véritable devise. Les cultivateurs avaient fini par trouver pertinent de passer au marché pour recruter la main-d’œuvre qui leur était nécessaire afin de  développer leur exploitation à la ferme ou sur leur simple terrain. Même dans les villes, on développait des techniques agricoles sur les toits et on se servait des maisons abandonnées comme lieux de stockage pour l’hiver. Chaque portion de nourriture appelait donc une compensation, au point où, ce qui pouvait simplement s’apparenter un à troc au départ, est devenu une façon complexe de penser les échanges sans nécessairement qu’ils aient lieu sur un mode bilatéral. Le porteur d’une compensation qui venait de recevoir son panier de denrées pour la semaine pouvait très bien, dans un deuxième temps, faire porter sa charge à un tiers en retour d’une faveur qu’il lui rendait, de sorte que celui-ci s’en acquitte en temps voulu. Chaque samedi, le greffier faisait les comptes, en veillant à ce qu’aucun citoyen n’excède un seuil déficitaire dans les compensations qu’il devait rendre.

Tout le monde savait, si on prenait la peine de s’en souvenir, que Virgin était le surnom donné au lieu. Mais ce trait d’esprit avait fini par s’intégrer complètement au vocabulaire. « C’était quoi, leur vrai nom, déjà ? », avait fait mine un jour de se demander un badaud. Il y avait plusieurs façons de retourner la signification latente de ce terme, pour quiconque avait une tournure d’esprit quelque peu psychanalytique. Les temps suivant l’écroulement du système avaient été si durs, chaque famille pouvait compter ses morts, qu’on voyait en ce nom quelque chose comme un salut, une résurrection, un nouveau départ. Mais il y avait aussi quelque chose d’une ironie qui travaillait le terme. Personne n’était vierge, personne n’était naïf, considérant les hivers qu’il avait fallu traverser, à attendre désespérément que le camion menant ses vivres aux supermarchés devenus dysfonctionnels arrive. On buvait ses larmes à l’attendre. Jusqu’à ce qu’un acte de piraterie plus violent que les autres, survenus sur la route, ne convainque les camionneurs de mettre fin à cette pratique dangereuse.

Les rendez-vous hebdomadaires aux «Virgin » désignaient donc l’espoir de nouvelles formes de socialisation, lesquelles se voulaient le présage d’une époque beaucoup plus austère et exigeante qu’auparavant, mais aussi annonciateurs de solidarité, d’entraide, d’amitié et de sens, à un degré d’intensité qu’on ne savait même pas possible dans les temps anciens. 

Dans lesprit optimiste dAlexandria Ocasio-Cortez, ce texte offre un regard spéculatif et fictif sur lavenir. Il nous permet d’imaginer ce que pourrait être le Nouveau-Brunswick si nous pouvions atteindre nos objectifs en matière de lutte aux changements climatiques. Chaque texte de la série Lettres du futur du Nouveau-Brunswick offre une vision de ce que pourrait être le Nouveau-Brunswick si la province était en mesure de lutter contre les changements climatiques et d’atteindre les objectifs climatiques du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Cette série est commanditée par Rural Action and Voices for the Environment (RAVEN) et éditée par Daniel Tubb (anthropologue de l’environnement à l’Université du Nouveau-Brunswick à Fredericton et cochercheur chez RAVEN) et Abram Lutes (journaliste en action environnementale à lInstitut dété du projet RAVEN et membre du conseil d’administration de la NB Media Co-op). Si vous désirez contribuer à la série, écrivez à Daniel Tubb (dtubb@unb.ca) et à Abram Lutes (abram.lutes@gmail.com).

À propos…

Alain Deneault est un philosophe québécois et docteur en philosophie de l’Université Paris-VIII qui vit en Acadie.

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