Relire Michel Roy – Mathieu Wade

«Aucune trace seulement de contre-pouvoir ne subsiste de nos éclats. C’est une constante en histoire de l’Acadie que l’impuissance de la contre-pensée à atteindre l’existence organique.» – Michel Roy

L’Acadie vient de perdre un grand. Peut-être l’avait-elle perdue depuis longtemps, déjà. Michel Roy nous a quitté le 28 décembre, 40 ans après la parution de son foudroyant essai, L’Acadie perdue. Une explosion dans le discours acadien, qui faisait éclater en morceaux l’idée que se faisait l’Acadie d’elle-même. Il ne retenait aucun coup, n’épargnait personne. L’Acadie n’allait pas le lui pardonner ; elle n’allait pas reconnaître les idées fortes qu’il portait.

40 ans plus tard, pourtant, on ressent toujours la déflagration au cœur du livre. Malgré qu’on ait tenté de l’étouffer, malgré que son ouvrage phare n’ait pas connu l’écho qu’il méritait. L’Acadie a le don de taire la dissidence ; l’union fait la force. Et pour cause, Roy se désolait qu’ «aucune trace seulement de contre-pouvoir ne subsiste de nos éclats». L’Acadie perdue n’aura malheureusement été qu’un éclat sans suite. Quel gâchis. L’ouvrage méritait mieux, mais il n’est pas trop tard.

Je n’ai pas connu Michel Roy. Je sais qu’il est né à Pointe-Verte, qu’il a enseigné au Collège de Bathurst où il a laissé une trace indélébile sur ceux qui l’y ont côtoyé. Et je sais qu’il a rédigé deux ouvrages, L’Acadie perdue en 1978 et L’Acadie des origines à nos jours en 1981. Je suis né après qu’il eut fait paraître ses ouvrages, après qu’il eut quitté l’Acadie. Je ne peux pas parler de l’homme que je n’ai pas connu, mais je peux parler de l’œuvre qui m’a bouleversée lorsque je l’ai découverte au début de ma vingtaine. L’impression d’un livre interdit, comme s’il contenait un sortilège capable à lui seul de démembrer l’Acadie ; l’impression de devoir le lire à voix basse alors qu’il mérite la pleine lumière du jour. Il nous racontait une Acadie à des années lumières de celles que nous racontent nos écoles.

Crédit photo : Éditions Québec/Amérique.

Son œuvre nous vient d’une autre époque, d’un monde révolu où l’Acadie envisageait sérieusement l’autonomie, où le bilinguisme officiel ne faisait pas consensus et où la dualité n’existait pas. Elle vient d’une autre époque et tout n’est pas à conserver. Roy porte en lui une hargne, un fiel qui tend à dissoudre la nuance, qui terrasse la bienveillance. On sent qu’il étouffait dans cette Acadie. «Sainte-Croix! Si peu d’espace pour naitre» (p. 13) écrit-il en introduction de L’Acadie perdue. Son dédain de l’élite religieuse est exagérée et ne parle plus autant à ma génération laïque. En effet, il n’a pas de mots assez sévères à l’endroit d’une «élite cléricale rétrograde» (p. 30) «dénuée d’imagination, ne tirant de l’histoire que tout juste ce qui lui était utile pour modeler sa propre image» (p. 53) et assurer sa domination.

Roy était un romantique et un nationaliste, c’est peut-être pour cela qu’il a choisi l’exil, je l’ignore. Il semble en tous cas avoir quitté l’Acadie, peut-être pour de bon. Peut-être ne lui donnait-elle pas la place dont il avait besoin. C’est au nom de son idéal du peuple, de sa conception forte de la nation qu’il estimait que l’Acadie, la vraie, avait été perdue. Le discours officiel de l’élite avait usurpé les forces vives du peuple. Ce discours qui nous faisait passer «d’une vierge à l’autre», de Marie, à Sainte-Anne à Évangéline, ce discours qui nous avait convaincus que la déportation était une « »grace accordée à tout un peuple », que notre misère était la meilleure caution d’un bonheur à venir» (p. 164). Ce discours a confisqué l’Acadie aux Acadien.ne.s. En magnifiant le rôle du clergé […] on abaissait le peuple au rang d’un troupeau sans couleur, alors qu’en réalité, le grand personnage de notre histoire c’est lui, le peuple» (p. 41).

S’il était si sévère à l’endroit de l’élite religieuse, c’est qu’il estimait qu’elle avait trahi sa mission; l’Acadie méritait mieux. Roy semblait étouffer dans cette Acadie virginale d’antan, celle dans laquelle il est né. Mais il écrit à un moment charnière, entre l’Acadie des églises et des droits, à l’orée des langues officielles, et il ne semble pas trouver sa place dans cette nouvelle Acadie non plus. Il se montre aussi sévère à l’endroit de cette Acadie qui marchait triomphalement vers les langues officielles, qui applaudissait le bilinguisme comme un progrès, un aboutissement, une providence.

C’est là où il conserve toute sa pertinence. Il a été tout aussi impitoyable envers le clergé qu’envers le bilinguisme que nous célébrons «avec une merveilleuse fébrilité en Acadie […] alors que l’enjeu réel, ce n’est pas la langue. C’est le contrôle de tous les trésors du territoire» (p. 66). De même que le discours religieux avait étouffé le peuple – «à défaut de pouvoir nous réaliser dans un agir […] nous nous sommes réfugiés dans la prière» (p. 60), écrivait-il – le bilinguisme rendait le peuple acadien invisible et impuissant.

L’Acadie perdue, c’est aussi celle des langues officielles, de cette nouvelle providence qui nie à l’Acadie un territoire, qui lui donne des droits partout et du pouvoir nulle part. (Comment ne pas penser aux voies unanimes qui défendent le droit des Acadiens d’avoir des ambulanciers bilingues à St-Andrews, comme si l’Acadie, c’était aussi là). En effet, le territoire est central dans la pensée de Roy. C’est peut-être aujourd’hui sa plus grande originalité, sa grande pertinence. Il pose des questions que nous ne nous posons plus, 40 ans plus tard : «Que signifient au juste nos revendications dans le temps long de l’histoire, si elles ne s’appuient sur la notion fondamentale de l’aire géographique, qui ne semble pas travailler sérieusement notre conscience collective? […] Cette notion est pourtant la condition de toute maturité nationale. Autrement, il ne reste plus qu’à aiguiller nos particularisme sur la voie sans issue du folklore» (p. 61). En abandonnant le territoire, en renonçant à l’indépendance, l’Acadie se réfugie dans la culture; «Chassés de l’histoire, nous entrons de force dans la chanson» (p. 172). Je vous laisse le soin de juger s’il avait raison.

Si l’Acadie devait se réduire à une culture, si elle devait se réfugier dans sa langue, elle serait tout aussi perdue. «L’idée d’indépendance est indispensable. C’est l’oxygène d’une pensée collective. Elle seule crée la tension qui génère toutes les proliférations de la vie» (p. 178).

Roy était exigeant et radical. Il posait des questions qui n’ont rien perdu de leur actualité, mais que nous avons totalement écartées du discours public. Il insérait de la dissonance dans un discours trop souvent consensuel. Relire Michel Roy, c’est interroger notre inscription collective dans le temps, c’est débattre du sens de notre histoire, c’est remettre en cause les chemins que nous empruntons, convaincus qu’ils nous mènent vers un salut éternel. 40 ans après la parution de L’Acadie perdue et 50 ans après l’adoption de la Loi sur les langues officielles, les questions qu’il pose, les critiques qu’il a formulé sur nos élites, nos discours, nos réflexes demeurent aussi pertinentes que jamais. Il a été l’une des rares voix réellement discordantes et il ne reste qu’à espérer que les graines qu’il a semées germent et nourrissent un jour un réel contre-discours.

Bon voyage, Monsieur Roy, merci de votre lucidité et de votre courage. Ce qu’il reste de l’Acadie vous salue.

À propos…

Mathieu Wade est sociologue. Il est chercheur à l’Institut d’études acadiennes et chargé de cours au département de sociologie et de criminologie de l’Université de Moncton.

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Une réponse à “Relire Michel Roy – Mathieu Wade

  1. Excellente article, très touchant sur le passage trop bref (ici) d’un auteur important à notre conscience et à notre identité. Je crois que Michel Roy et Jean-Paul Hautecoeur sont sans doute les deux auteurs qui m’ont le plus marqué. C’est assez curieux d’ailleurs l’attitude qu’on a adopté face à ces auteurs et à Roy en particulier. L’Acadie du silence n’est jamais à l’aise dans la tenue de débats et sur la place publique en particulier. Cette négation du discours se double d’une négation du territoire. Le seul refuge demeurant le silence. C’est ce qu’on a fait comprendre à Michel Roy et c’est ce que lui a compris. Il avait choisi de se retirer plutôt que de macérer dans ce silence qui autrement est toujours là. Dans l’impossibilité d’avoir le courage d’un discours et de nos idées nous préférons nous concentrer sur la langue (folklorique autrefois et chiaque de nos jours) comme lieu de combat et indice de notre vitalité francophone alors qu’il y a tant à dire et à débattre surtout. « Du choc des idées jaillit la lumière » Peut-être la raison pour laquelle j’aime tant cette citation de Michel Roy, tirée de L’Acadie perdue : « “ Les villages vont s’allumer dans le soir. La nuit sera pleine de scintillements. De très légers nuages au ciel de Caraquet sont encore frappés de soleil. Ce sont nos éclats de lumière à nous. Il nous manquera toujours d’être capables de transformer cette lumière pour la remettre au monde.” Pessimiste peut-être mais combien réaliste.
    Herménégilde Chiasson

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