Robert Gauvin : politicien ou comédien? – Ricky G. Richard

Les dernières élections néo-brunswickoises, avec ses rebondissements et ses revirements, étaient dignes d’une série d’HBO. Les uns y voient House of Cards, d’autres Game of Thrones.[1] Ce n’est pas tous les jours que le chef d’un parti politique ayant moins de députés qu’un autre tente de former un gouvernement. À peine le temps d’écouter son discours du Trône, le premier ministre élu, Brian Gallant, cède sa place à Blaine Higgs qui défait le gouvernement libéral avec l’appui du People’s Alliance of New Brunswick (PANB).

L’équilibre actuel est fragile et les marges pour maintenir la confiance de l’Assemblée législative sont minces. Robert Gauvin, seul député progressiste-conservateur élu par une majorité de francophones, a été courtisé par les libéraux pour changer d’allégeance. En bout de piste, il a été récompensé pour sa loyauté en étant désigné vice-premier ministre. De son propre aveu, il assume de lourdes responsabilités puisque son siège «représente à peu près 33% de la population».[2]

Et pourtant, l’une de ses premières sorties publiques sur le bilinguisme des ambulanciers a de quoi inquiéter. La manchette en première page de l’édition du Telegraph Journal du 8 novembre 2018 («We can’t let people die on the side of the road») en a fait sourciller plusieurs. Que l’on soit d’accord avec sa position ou non, il n’en demeure pas moins que la citation fut récupérée, dès le lendemain, par la Anglophone Rights Association of New Brunswick.[3]

Lorsqu’un député, qui vient d’être nommé vice-premier ministre, dit qu’il va officier le mariage entre le gouvernement minoritaire et un parti politique qui s’inscrit fièrement en porte-à-faux avec la dualité linguistique, les francophones se grattent la tête. Mais qu’est-il en train de faire?

Cela nous amène à nous poser une question centrale : Gauvin est-il un politicien ou un comédien?

Le Prince de Machiavel

Pour répondre à cette question, il est utile de faire un retour dans l’histoire des idées politiques. Le Prince de Machiavel (1532), cet ouvrage phare de la science politique, nous aide à mieux comprendre le contexte néo-brunswickois actuel.

On retient habituellement de Machiavel «qu’il vaut mieux être craint qu’aimé». Ce n’est pas la plus importante leçon de l’ouvrage bien qu’elle pourrait très bien s’appliquer au contexte politique actuel.

Tous les étudiants en science politique, ou presque, ont lu Le Prince. Ce qu’ils en retiennent est une autre histoire. La plupart des gens peuvent citer Nicoló Machiavelli et la tristement célèbre expression qui porte son nom. Traiter une personne de machiavélique n’a rien de flatteur. Donc, si Gauvin est un politicien à l’image du Prince, nous ne voulons pas dire qu’il soit forcément machiavélique. Gauvin pourrait être machiavélien, autre qualificatif utilisé par les chercheurs pour référer à la pensée complexe de l’auteur florentin.

Il faut creuser davantage pour bien comprendre le génie de Machiavel et la profondeur des idées qui se retrouvent dans l’ouvrage.

Rappelons qu’au premier degré, le livre de Machiavel offre des conseils au Prince, la personne. Mais si l’on substituait au prince la notion plus abstraite et englobante de l’État? Au deuxième degré, l’ouvrage de Machiavel est un éloquent plaidoyer ou un traité de définition de la souveraineté étatique moderne. L’œuvre a survécu aussi longtemps parce que les penseurs politiques l’ont lu au deuxième degré. L’État doit tout faire en son pouvoir pour asseoir son autorité suprême : sa souveraineté.

L’art et la politique

Machiavel avait lu les philosophes grecs. Il maîtrisait les idées politiques et philosophiques des Anciens qui furent les premiers à penser la démocratie et l’action politique. Machiavel a implicitement défendu l’idée que la politique est un art. Ainsi, un politicien peut naviguer entre le monde artistique et la «scène» politique. Cette métaphore peut aussi être utile pour comprendre l’approche de Gauvin en matière linguistique et politique.

Lorsque l’on parle de l’art en politique, on réfère à l’action politique, au jeu politique et au fait que les politiciens veulent séduire l’électorat pour gagner leur confiance. Ce n’est pas forcément comme au théâtre, mais tout comme.

Il est bon de rappeler les concepts anglophones qui réfèrent aux différentes facettes de la politique moderne. Il faut distinguer entre LE, LA et LES politiques. Ainsi, le politique se réfère à la structure ou au cadre politique (polity), la politique se réfère à la joute électorale et législative (politics) et enfin, les politiques sont la mise en œuvre des volontés du gouvernement élu à la suite du discours du trône (public policies).

Donc, lorsque Gauvin joue la comédie en se présentant comme le curé qui donne sa bénédiction à l’union entre le PANB et son propre parti politique, il fait de LA politique. Par contre, en comédie comme au théâtre, ce n’est pas toujours drôle. Certains rient jaune et d’autres ne trouvent pas drôle du tout.

Plusieurs francophones ont le droit de se demander si Robert Gauvin est sérieux dans son travail. S’il est effectivement le Prince de tous les francophones de la province, comme il semble l’avouer, n’est-on pas en droit d’en demander davantage du seul représentant francophone au gouvernement? On le sait, le fait de parler français ne veut absolument pas dire qu’une personne se sente habile à défendre l’Acadie ou les droits linguistiques.

Ce qu’il faut retenir de l’art politique, tel que défini par Machiavel, est que la politique est toujours un fragile équilibre entre des forces qui s’opposent. Ce pouvoir, en tant qu’habileté personnelle, ne s’exerce pas avec une massue, mais avec le doigté nécessaire à la manipulation d’une plume médiévale pour écrire.

Gauvin le comique

Gauvin a un talent naturel pour la comédie et il brillait par son jeu d’acteur bien avant son passage au Pays de la Sagouine. Avec son comparse, Luc LeBlanc, ils formaient un duo du tonnerre en improvisation à l’Université de Moncton au début des années 1990. Ils ont même remporté les championnats nationaux d’improvisation alors que les troupes québécoises mordaient la poussière.

Il est de bon augure pour l’Acadie que les arts soient bien vivants et que les artistes puissent vivre de leur art dans leur propre milieu. Les revendications linguistiques n’ont aucun sens si elles n’ont pas de fondement culturel, si elles ne défendent pas une identité collective viable. L’Acadie a en effet envoyé des politiciens aguerris à l’Assemblée législative. Elle a aussi envoyé au moins trois artistes de différentes couleurs politiques. C’est un signe de l’importance qu’elle porte à la langue et la culture comme fondement de la dualité linguistique.

Si la rhétorique populiste de l’anti-bilinguisme n’était pas aussi présente dans le paysage politique, l’Acadie pourrait se payer un ou deux comédiens qui iraient à Fredericton pour épater la galerie.

Mais l’heure n’est pas à rigoler lorsque tant de droits que les Acadiens tiennent pour acquis sont pris d’assaut par certains anglophones. Puisqu’un parti résolument opposé à la dualité linguistique détient la balance du pouvoir, les francophones n’ont pas le cœur à la fête.

La place prééminente de Kris Austin suite au discours du Trône, comparativement à celle faite à Gauvin resté dans l’ombre, est parlante. Parfois la symbolique et le non verbal en disent plus long que le fond des idées ou la substance de l’argument. Qui est véritablement le bras droit de Higgs?

Personne n’oserait dire que les lieutenants francophones que furent Aldéa Landry ou Jean-Maurice Simard n’avaient pas l’oreille de leur chef. Est-ce que vice-premier ministre Robert Gauvin fait le poids? Est-il à la hauteur des espoirs que les Acadiens lui témoignent sincèrement?

D’aucuns qui ont rencontré Robert Gauvin savent qu’il est un homme affable, sympathique et sincère. Gauvin veut être aimé, davantage qu’être craint, contrairement à Austin. Et voilà justement où le bât blesse.

Lorsque l’on joue la comédie alors que le vrai pouvoir est ailleurs, on peut se faire jouer de vilains tours en coulisses. En realpolitik, les politiciens aux belles paroles qui s’en tiennent aux clichés se font rapidement écraser par les politiciens aguerris ou qui tiennent les cordons de la bourse.

La virtù et la fortuna

Une des grandes leçons de Machiavel peut être comprise en expliquant les concepts de virtù (la vertu dans le sens de l’art politique) et celui de fortuna (l’accident historique dont les habiles politiciens tirent profit). Machiavel concevait la vertu dans le sens des Anciens dont Aristote, qui en retour a inspiré nombre de penseurs politiques modernes dont Hannah Arendt (vita activa, vita contemplativa). La vertu du Prince (lire nos politiciens modernes) est ce qui lui permettait de sortir du lot, de tirer son épingle du jeu.

Machiavel dit clairement au chapitre VII qu’il y a «deux manières de devenir prince, c’est-à-dire par habileté ou par fortune». Ainsi, soit un politicien est habile et s’élève au-dessus de la mêlée, soit il est porté par une vague électorale ou historique.

La leçon de Machiavel dont il faut garder à l’esprit pour analyser les prochains mois au Nouveau-Brunswick est la suivante : accéder au pouvoir n’est pas une fin en soi. Les fins politiciens sont ceux qui savent comment y demeurer.

«Ceux qui, de simples particuliers, deviennent princes par la seule faveur de la fortune, le deviennent avec peu de peine ; mais ils en ont beaucoup à se maintenir» (Nicolas Machiavel, Le Prince, chapitre VII)

Il reste encore plusieurs mois au gouvernement conservateur pour convaincre l’électorat acadien qu’il peut gouverner la province en ayant à cœur le bien de tous. Le PANB a promis 18 mois de stabilité.

D’ici à ce qu’un nouveau vote de confiance survienne, Gauvin sera-t-il le Prince de Machiavel, qui profite de la fortuna et use de sa virtú, ou sera-t-il le comédien machiavélique qui veut charmer le public pour s’agripper au pouvoir?

[1] Voir cette parodie franchement bien réussie faite par This Hour has 22 Minutes : https://youtu.be/xxcP1rudWmQ

[2] Pascal Raiche-Nogue «De lourdes responsabilités pour Robert Gauvin», Acadie Nouvelle, 10 novembre 2018

[3] Voir sur le site web de Anglophone Rights Association of New Brunswick :  http://bit.ly/2DUlsTr

À propos…

Ricky G. Richard, originaire de Haute-Aboujagane au Nouveau-Brunswick, est diplômé en science politique de l’Université de Moncton et l’Université Laval. Il a aussi étudié et enseigné en science politique à l’Université d’Ottawa. Il est fonctionnaire fédéral, ayant travaillé au Commissariat aux langues officielles du Canada pendant plus d’une décennie. Il réside à Québec mais revient fréquemment en Acadie auprès des siens. Twitter : @rickygrichard . Blogue : rickygrichardblog.wordpress.com .

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2 réponses à “Robert Gauvin : politicien ou comédien? – Ricky G. Richard

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