La Trahison, ou l’enterrement d’une vieille hache de guerre – Rémi Labrecque

La Trahison, Laurier Gareau [texte], Guy Michaud [mise en scène], Regina, Théâtre Oskana, 2018. [Regina, 29 mai 2018]

Le théâtre est sacré. C’est du moins ce qu’on est porté à croire lorsqu’on se retrouve dans une salle où l’intimité se cristallise entre les acteurs et les membres du public. C’est un peu comme si une membrane fragile enveloppait les comédiens et les spectateurs. Voilà pourquoi il peut être irritant de voir cette enveloppe envoûtante sans cesse rompue par des arrivées tardives, des portes qui claquent et l’intrusion de rires venant de l’extérieur. Pendant les premières minutes de la pièce La Trahison, du dramaturge et historien fransaskois Laurier Gareau, il a cependant fallu qu’on s’y fasse, car nous nous trouvions, en ce 29 mai suintant, sur le campus de l’Université de Regina et l’édition 2018 de la semaine du Congrès des sciences humaines battait son plein.

La Trahison est un projet de longue haleine, entamé en 1982, qui a pris plusieurs formes différentes au fil des ans. Assez brève, l’œuvre ne compte qu’un acte et une intrigue rectiligne qui se résume ainsi : le héros et ancien rebelle métis Gabriel Dumont, rendu vieux, cherche à faire la paix avec Dieu et l’Église dans l’espoir d’être enterré parmi les siens sur une butte dans le cimetière de Batoche, le lieu de l’affrontement fatidique de 1885. Il se rend chez le père Julien Moulin (Jean-Pierre Picard) à cette fin. La pièce se déroule sur une scène garnie d’accessoires lui donnant l’allure d’un presbytère modeste au sein duquel le vieux curé se montre à la fois condescendant, exaspéré et navré face à son ancien paroissien.

Crédit photo : Sébastien Fasiang.

Le conflit dans la pièce naît du fait que le père Moulin explique à Dumont, qui est incarné de manière convaincante par Laurier Gareau dans la présente mouture, qu’il ne pourra être enterré en terre bénite, puisque le clergé catholique n’avait pas accordé son soutien aux Métis qui ont participé à la Rébellion de 1885. À l’époque, et encore au temps de la pièce qui se déroule en 1905, on accusait les rebelles d’avoir «trahi» la volonté des curés en ayant choisi de suivre Louis Riel, leur chef charismatique, que les prêtres qualifiaient d’apostat. On apprendra, au fil du dialogue, qu’une trahison a bien eu lieu pendant les événements violents à Batoche, sauf que ce n’est pas celle que l’on pense. Je vous invite à découvrir la suite dans la belle nouvelle édition bilingue qui vient de paraître aux Éditions de la nouvelle plume. Dans cette édition, La Trahison est accompagnée d’une œuvre plus récente de Gareau, un monologue historique intitulé La danse des Métis qui donne la parole à une jeune femme métisse.

Sans vouloir gâcher l’intrigue de La Trahison, disons qu’à la lumière des faits (car il s’agit d’une pièce inspirée d’événements réels), on comprend mieux pourquoi Gabriel Dumont a refusé de remettre les pieds dans une église après la rébellion qui aura fini, en quelque sorte, par définir sa vie, même si la bataille s’est déroulée bien différemment qu’il ne l’aurait voulu. La pièce de Gareau a donc une valeur historique et didactique, car elle met en lumière un détail sombre de l’histoire peu connue de la relation entre le clergé catholique et les Métis de l’Ouest canadien. Et ça aussi, c’est peut-être un peu sacré.

À propos…

Rémi Labrecque est doctorant en recherche et création littéraire à l’Université de Sherbrooke. Il est professeur de français langue seconde, traducteur et auteur-compositeur-interprète. Après s’être intéressé à l’influence de la littérature postmoderne américaine sur l’œuvre de l’écrivain et traducteur français Claro à la maîtrise, Rémi s’est tourné vers le théâtre francophone de la Saskatchewan, sa province natale, pour étudier la représentation des Fransaskois sur la scène et le rapport qu’entretient cette petite communauté avec l’altérité au fil du temps. Il travaille actuellement sur une thèse qui comptera un essai consacré au théâtre en milieu minoritaire et un monologue autofictif.

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