Ode à mes grands-parents – Ricky G. Richard

Il y a des sociétés qui vénèrent leurs aînés et leur accordent un rôle de premier plan dans le développement collectif. J’admire ce respect intergénérationnel et je pense à mes propres ancêtres. Je suis le produit d’hommes et de femmes acadiennes qui m’ont précédé. Certains n’ont pas eu une existence facile, notamment mes grands-parents et les autres Acadiens qui ont vécu l’entre-deux-guerres ou même l’entrée dans la modernité après 1960.

Je dis souvent, de façon anecdotique, que j’avais 13 grands-parents ma naissance : des 4e et 5e générations des deux côtés. Laissez-moi vous entretenir à propos de deux d’entre eux. Je les ai bien connus, je les aime et l’une est toujours des nôtres.

Pépère

Pour mes neuf premières années, j’ai vécu dans la maison de mes grands-parents paternels. Mon grand-père, qui a vécu jusqu’à 98 ans, est né pendant que le Titanic était en construction. Il n’a pas monté au front durant la deuxième guerre mondiale mais il fut enrôlé. Il fut posté en Alaska pour protéger l’Amérique de l’invasion des forces de l’Axe par le détroit de Béring, aussi improbable fusse-t-elle.

Je compare fréquemment mon grand-père à Gilles Vigneault car la physionomie des deux hommes est similaire mais surtout à cause du même accent chanté, le vieux français parlé par nos ancêtres. Mon grand-père sciait avec une égoïne, n’aimait pas qu’on cotchine aux cartes et s’émoyait du monde.

Il était, paradoxalement, un Acadien de la côte qui n’a jamais gagné sa vie sur l’eau. Il a travaillé au début de sa vie adulte dans le bois, dans l’industrie forestière. Il était un engagé de ces barons anglais qui exploitaient les Acadiens et les jeunes francophones, peu éduqués.

Ces Acadiens du Sud-Est du Nouveau-Brunswick ou d’ailleurs travaillaient à la sueur de leur front pour un salaire piteux. Et où pouvait-on se procurer les denrées essentielles au beau milieu de la forêt, à une journée ou deux de marche de la civilisation? Et bien au General Store de ces mêmes barons qui ré-empochaient une bonne partie de l’argent qu’ils avaient versé en salaire la semaine précédente. Fallait-il s’étonner que si peu d’Acadiens réussissaient à se sortir de la misère, à gagner une vie décente, à s’éduquer ou à envoyer leurs enfants aux bonnes écoles ou aux études supérieures?

Si mon grand-père n’avait pas «d’éducâhssion», comme il le prononçait, il n’était pas moins doté d’un grand savoir  pratique en plus d’être perspicace. Il savait faire des choses. Il travaillait fort. Il inspirait les autres autour de lui. Il adorait les chevaux  pour leur vaillant travail dans le bois.

Mon grand-père paternel avec mon fils, circa août 2005.

Durant ma préadolescence, je suis allé donner un coup de main aux hommes du village qui coupaient du bois de chauffage pour un des leurs. Le père de mon meilleur ami d’enfance ne pouvait le faire seul puisqu’il était partiellement paralysé. Alors tous se mettent de la partie pour lui venir en aide, des corvées de bienfaisance comme il se fait toujours en milieu rural acadien.

Jeunot, je n’avais jamais vraiment travaillé physiquement. J’avais 11 ans peut-être et corder du bois à longueur de journée ne faisait pas partie de mes tâches habituelles. Exténué, je me suis mis à tracer des petites marques sur les buches. Mon grand-père vient me parler : «Tu sais, ce que tu fais là, mes patrons appelaient cela des loafing marks. C’est comme ça qu’ils décidaient qui est vaillant et qui ne l’est pas.» Je ne me rappelle pas si j’ai rouspété mais je me rappelle que je me suis remis à l’ouvrage, bien que fatigué et affamé.

Mon grand-père a toujours valorisé l’éducation et il était fier que son petit-fils ait pu faire des études universitaires avancées. Il me disait : «explique moi ce que tu fais avec toutes ces études-là». Je lui répondais quelque chose d’approximatif. Je n’avais pas les mots pour expliquer adéquatement mes recherches, mon désir de devenir un universitaire ou un chercheur. Mon choix personnel était diamétralement opposé à son vécu.

Patiemment, il écoutait. Je voyais dans son langage non verbal que je n’avais pas su bien communiquer mon idée. Souvent, il me répliquait : «il y a trois façons d’apprendre dans la vie. Tu l’as appris par toi-même en le faisant. Tu l’as appris des autres qui te l’ont dit ou t’ont montré l’exemple. Tu l’a appris dans un livre.» À sa façon, il me disait qu’il ne savait pas vraiment ce que je faisais et que cela n’avait pas d’importance. Il me sentait heureux et m’avait mis dans cette dernière catégorie.

Mon grand-père n’avait pas lu Hegel ni Marx mais il avait compris l’essentiel de la dialectique historique et de la transmission du savoir humain. J’en conclus maintenant, des années après son décès, qu’il avait très subtilement communiqué un message complexe qui témoignait de sa grande vivacité d’esprit.

Mémère

Ma grand-mère maternelle est née aux environs du Crash boursier ; elle a grandi au plus creux de la grande dépression en région rurale au Nouveau-Brunswick.

C’est une femme forte, au sens physique et dans son for intérieur. Elle pouvait à elle seule tenir un orignal abattu mis en pole alors que deux autres femmes à l’autre bout peinait à le faire. C’est aussi une femme d’une générosité et d’une gentillesse désarmante. Elle a eu une douzaine d’accouchements et a élevé neuf enfants, cinq filles et quatre garçons, presque toute seule. Elle a maintenant une vingtaine de petits enfants et plus d’une vingtaine de petits-petits-enfants et d’autres en route.

Son mari était parti des semaines durant, à 250 kilomètres de la maison travailler pour gagner sa vie et ramener des sous au ménage. Mon grand-père n’a jamais été au chômage et il voyageait constamment pour revenir au foyer la fin de semaine. Un vaillant charpentier qui était apprécié de tous ses employeurs… encore un Acadien qui travaille le bois, menuisé celui-là.

Ma grand-mère, en parlant de son mari, disait toujours : «il a été bon pour moi ; un homme vaillant. Ah que je le manque.»

Ma grand-mère donc, seule, avec neuf enfants, a tenu ménage et géré cette «PME» d’antan : la famille acadienne. Si les francophones résistaient aux Anglais par la revanche des berceaux, c’était bel et bien les femmes acadiennes qui étaient au front, les figures de proue de cette résilience identitaire. L’Acadie, dans mon esprit, a toujours été un mot féminin. Sans l’ouvrage inlassable et peu reconnu des Acadiennes qui nous ont porté et élevé avec les moyens du bord, ce peuple aurait disparu.

Sans homme au foyer, ma grand-mère faisait la discipline aux garçons, encadrait les filles, inculquait à tous ses enfants des valeurs humaines de partage et de travail bien fait. Elle faisait le meilleur pain de ménage du monde, du fricot, des cosses salées et bien d’autres plats acadiens typiques.

Mariage de mes parents en 1968, ma grand-mère maternelle est à côté de la mariée.

Lorsque j’avais neuf ans, mes parents achetaient leur première maison, près de chez ma grand-mère. J’allais souvent la voir et elle m’accueillait à bras ouverts : généreuse, souriante, ricaneuse. Mais rappelez-vous, elle a élevé quatre garçons assez turbulents. Il ne fallait pas ambitionner car elle te ramenait aussitôt à l’ordre si tu t’écartais du droit chemin.

D’une piété exemplaire, ma grand-mère allait toujours à l’église, même quand son genou la faisait souffrir. Aujourd’hui à la retraite, elle fait annuellement des pèlerinages à Saint-Anne-de-Beaupré, ce qui me permet de la voir plus souvent. Elle connait bien mes enfants et les a vus grandir et je lui en suis tellement reconnaissant.

Suite à la naissance de ma fille, ma grand-mère est venue passer quelques semaines avec nous. Elle nous tenait compagnie et ne pouvait s’empêcher de nous donner un coup de main. La petite avait du mal à bien manger. Elle gigotait et pleurait. Ma grand-mère nous disait : «ce n’est pas normal. Il y a quelque chose qui va pas.» Les semaines ont passé et nous sommes allés à un rendez-vous médical de routine. Le médecin pose son diagnostic : la petite a des problèmes de reflux gastrique et nous fait une ordonnance. Le problème est réglé le jour suivant.

Ma grand-mère a quitté l’école avant d’avoir 14 ans, pour élever son petit frère et pour aider sa mère. Cette histoire est assez commune. Son intelligence n’a pas tellement découlé des livres. L’intelligence intuitive de ma grand-mère s’exprime dans le travail et le savoir-faire. Et pourtant, ma grand-mère a aussi ses idées. Laissez-moi vous relater ce qu’elle pense de l’immigration en Acadie, un phénomène relativement nouveau en région rurale.

Imaginez-vous une discussion de cuisine, comme il y en a partout dans les grandes familles acadiennes. Nous discutons de l’arrivée d’immigrants jamaïcains dans «nos shoppes» à poisson où plusieurs de mes tantes et oncles ont travaillé jadis. La main d’œuvre se fait si rare que les travailleurs temporaires arrivent d’autres pays. Est-ce que ces gens s’intègrent bien, volent nos jobs ou parlent bien notre langue?

Nous débattions, discutions et ma grand-mère de dire : «Ah que je les aime ces bons curés d’Afrique. Ils font de belles homélies. Ils donnent aussi un repos à nos vieux curés Acadiens qui ont besoin de se reposer l’été.» Ma grand-mère, aveugle à la question raciale, évaluait avec beaucoup de finesse l’apport des immigrants au développement de l’Acadie.

Elle était allée à l’essentiel. Dans quelle mesure les immigrants sont-ils capables de se tailler une place en Acadie? Peuvent-ils se greffer aux valeurs locales de la communauté d’accueil ; à la culture, la tradition, la religion et bien sûr la langue? Elle faisait un éloquent plaidoyer d’ouverture à l’autre dans le respect de l’identité de la communauté d’accueil. Je ne peux guère faire mieux.

Ma grand-mère continue de m’étonner et je ne peux qu’admirer ce qu’elle a pu vivre, avec dignité et persévérance. Elle a toute mon admiration. Elle n’est pas près de ralentir et je chéris chaque moment que je passe avec elle.

Merci pépère, merci mémère.

À propos…

Ricky G. Richard, originaire de Haute-Aboujagane au Nouveau-Brunswick, est diplômé en science politique de l’Université de Moncton et l’Université Laval. Il a aussi étudié et enseigné en science politique à l’Université d’Ottawa. Il est fonctionnaire fédéral, ayant travaillé au Commissariat aux langues officielles du Canada pendant plus d’une décennie. Il réside à Québec mais revient fréquemment en Acadie auprès des siens. Twitter: @rickygrichard .

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Une réponse à “Ode à mes grands-parents – Ricky G. Richard

  1. Très belle description de tes grands parents…Filicitations Ricky
    Elva et Mélas Boudreau

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